La question indienne

La question indienne
La question indienne

Comme présenté dans le texte précédent, une alliance proposée par le chef Raoni s´est concrétisée en ce mois de janvier, réunissant 47 tribus et les principaux leaders des seringueiros. Mais cette union des peuples de la forêt, inédite jusqu´ici, est un peu comme cette flèche tirée sur l´immeuble du parlement à Brasilia, symbole de l´incompréhension et du déséquilibre des forces entre les deux cultures…

Il y a 500 ans…

La FUNAI (organisme d´Etat chargée des Indiens) estime qu´à l´arrivée des Portugais en 1500, le nombre des Indiens se situait entre 2 et 4 millions (d´autres sources avancent le chiffre de 8 millions), dont 2 millions sur la partie côtière. Les peuples les plus nombreux étaient les Tupiniquins, localisés sur le littoral de Bahia à São Paulo, puis les Potiguares sur les côtes du Nordeste, les Tamoios dans la région de Rio de Janeiro, et les Carijós de São Paulo au Rio Grande do Sul. A eux quatre ces peuples comptaient autour de 320.000 personnes. Il est bon de préciser que le Portugal à l´époque, comptait à peine plus d´un million d´habitants, formant une même nation, avec une même langue, alors que le Brésil comptait plus de 1.000 ethnies et presque autant de langues. On peut se demander comment sur une telle étendue (plus de 7.000 km de côte), avec une population si nombreuse et en totale connaissance du terrain, les Portugais ont pu dominer et exterminer la majeure partie d´entre elle en si peu de temps. On sait que 70 ans après la découverte du Brésil, que les Indiens qualifient d´invasion, plus de la moitié de la population indienne de la côte avait disparue. Sachant que ce n´est que dans les années 1530 que les Portugais entreprennent la colonisation, et plus intensément dans la seconde moitié du 16e, cette disparition s´est opérée sur moins de 50 ans. Cent ans plus tard il restait moins de 200.000 Indiens dans la colonie, et à l´indépendance du Brésil, en 1822, moins de 70.000.

Sur tout le Brésil, dont l´arrière pays, principalement le nord et l´ouest, explorés à partir du 17e et colonisés à partir du 19e, on estime qu´il restait moins de 400.000 Indiens en 1825. Ce chiffre représente moins de la moitié de la population actuelle, qui, au dernier recensement en 2010, comptait 890 000 Indiens dans le pays. Cette remontée de la population s´est opéré à partir de la fin des années 1980 et tout au long des années 90, on l´attribue à deux facteurs : d´une part l´évolution et la reconnaissance du droit des Indiens, à travers l´adoption de la nouvelle constitution en 1988, et de l´autre, l´entrée de la catégorie « Indigène » dans les recensements de population.

On ne peut donc parler que d´une relative protection et amélioration des conditions de vie des Indiens. En réalité, leurs droits ne s´appliquent guère sur le terrain, on le constate dans les conflits permanents et les politiques d´occupation de leurs terres. Selon les données officielles, 85% d´entre elles souffrent d´invasions diverses. On peut en revanche attribuer une partie de l´accroissement de cette population tout simplement au recensement, qui depuis 1991 permet aux indigènes d´exister aux côtés des autres catégories ethniques du pays. Les indigènes ont ainsi pu être recensés, ce qui n´étaient pas le cas avant. Par ailleurs, les Indiens ont développé des défenses immunitaires contre les maladies des blancs et ont eu accès à des services de santé, soit au sein des réserves soit par le biais des missions religieuses. Mieux soignée, la population indienne a commencé à croître, alors qu´elle était au bord de l´extinction à la fin des années 50, avec moins de 100.000 personnes.

Un déclin physique et culturel

Parmi les raisons de la disparition des Indiens, outre les confrontations armées avec les colonisateurs, ce sont trois maladies, arrivées avec les européens, qui en sont les principales responsables : la grippe, la syphilis et la tuberculose. Très souvent ces maladies étaient transmises des Indiens de la côte, en contact avec les blancs, à ceux de l´arrière pays qui se retrouvaient confrontés à l´arrivée d´Indiens en quête de nouveaux territoires, fuyant l´occupation européenne. Nombreuses sont les tribus qui ont disparu sans même avoir eu de contacts avec les blancs, par simple effet domino, les blancs repoussant les tribus vers l´ouest, où ces dernières devaient y conquérir des territoires, provoquant des conflits avec d´autres tribus, et leur apportant des maladies.

Arrivée de la flotte portugaise le 22 avril 1500 dans le sud de Bahia

Arrivée de la flotte portugaise le 22 avril 1500 dans le sud de Bahia (oeuvre de Oscar Pereira da Silva 1922).

Au regard des données présentées ici, l´accroîssement de la population indienne au Brésil, pourrait laisser entendre que tout va pour le mieux. Mais sous cet aspect positif se cache un autre aspect, celui de l´assimilation. Le dernier recensement, en 2010, nous indique que seulement 37% des Indiens continuent de parler leur langue native, cela pour ceux qui vivent sur leurs terres, pour les autres, le plus souvent citadins, ce chiffre chute à 12%. Autrement dit, c´est le portugais qui est la langue dominante chez les Indiens, seulement 17% ne le parle pas.

Le constat est donc que la population s´accroît au rythme de son assimilation à la société brésilienne, même sur les terres indiennes, où plus la modernisation est présente, plus les familles s´agrandissent. Cela vaut bien sûr que pour les tribus qui possèdent un espace vital satisfaisant, ce qui est loin d´être le cas pour toutes.

L´assimilation est l´argument clé pour ceux qui veulent s´accaparer les terres indiennes, leur message est que la société des blancs est meilleure puisqu´elle apporte la santé et le bien être matériel. Le président du Brésil vient d´ailleurs de s´en réjouir « les Indiens deviennent de plus en plus nos égaux ». Phrase d´un racisme profond et qui cache un non-dit : ne plus être Indien c´est perdre son droit à sa terre ancestrale. Parmi les mesures d´assimilation, un projet est sur le point d´être implanté par le gouvernement fédéral, l´enseignement des Indiens par des militaires. 108 écoles devraient être implantées dans les trois prochaines années sur les terres indigènes, avec pour objectif l´étude de la « brasilianidade » (brésilianité) dans un programme civico-militaire dont l´idée de base est que les Indiens deviennent de « vrais » Brésiliens.

Écoliers indiens en Amazonie

Écoliers indiens en Amazonie.

Outre la question de la terre, l´assimilation pose celle de la culture indigène. Peut-on considérer comme Indien un individu vivant parmi les non-Indiens, ne connaissant que le portugais et ayant adopté entièrement leur mode vie ? La question se pose ainsi pour près de 350.000 Indiens vivant aujourd´hui hors des terres indigènes. Sont-ils devenus ces « vrais » Brésiliens dont parle Bolsonaro ?

Quant aux terres et réserves, même si elles semblent être une protection, elles sont en réalité, pour la plupart, des sites assiégés, régulièrement attaquées et menacées, par les fermiers, trafiquants de bois, chercheurs d´or et sociétés minières ou énergétiques. A il faut ajouter que bon nombre de terres indigènes s´assimilent à des mouroirs où des tribus ont été placées sur des terres impropres à l´agriculture, sans gibiers et très souvent trop petites pour la population. C´est le cas dans le sud et sud-est du pays, surtout dans le Mato Grosso, comme par exemple la réserve de Dourados où les Guarani-Kaiowá connaissent un des plus haut taux de suicides du pays tant leur confinement et leurs conditions de vie y sont restreintes. Cet exemple, illustre bien le problème indien et contredit totalement les propos de l´actuel président, à savoir que les Indiens ont trop de terres. A Dourados, les Guarani-Kaiowá  ont été regroupés sur moins de 3.500 hectares pour 20.000 personnes.

Nouvelle constitution et droit à la terre…

La constitution de 1988 a remplacé les précédentes (qui considéraient le Brésilien comme un peuple homogène), reconnait la pluralité ethnique, le droit historique de réparation et restitution des terres ancestrales des communautés indigènes via la démarcation et la protection de leurs terres. Il faut souligner que cette conquête constitutionnelle est le résultat d´une grande mobilisation des leaders indigènes, sans cela, il est certain qu´ils seraient restés, une fois de plus, en marge de l´histoire. La redémocratisation et la nouvelle constitution mettait ainsi fin à 25 ans de dictature, pendant laquelle le statut de l´Indien se résumait à un « être transitoire » à assimiler, ou à exterminer, ce qui s´est concrétisé lors du déplacement de tribus sur le tracée de la route Transamazonienne dès 1970.

Indiens kaiapó lisant le projet de la nouvelle constitution pendant l´assemblée constituante en 1987

Indiens kaiapó lisant le projet de la nouvelle constitution pendant l´assemblée constituante en 1987.

Ce qui a changé depuis 1988, c´est bien sûr la question de la terre. Pour mieux comprendre, il faut savoir qu´il existe dans tout le pays 567 terres indigènes, desquelles 440 ont été régularisées. Elles représentent 12,5% de la superficie du Brésil et se trouvent essentiellement dans le nord, en région amazonienne. Si on compte les réserves (privées) et celles qui sont en processus de régularisation cette superficie passe à 13,7%.

Les terres indigènes passent par un long et compliqué processus adminitratif qui se fait en plusieurs étapes, la première consistant en une série d´études anthropologiques, historiques, environnementales et géographiques. Si la terre est reconnue ancestrale, la FUNAI en détermine les limites, elles sont alors soumises à une approbation du ministère de la justice (dont dépend la FUNAI), qui aboutit à son tour à une déclaration officielle confirmant la démarcation. Si cette terre est occupée par des exploitations agricoles, un autre organisme, l´INCRA (institut pour la colonisation et réforme agraire) est chargé d´évaluer la situation et de calculer une éventuelle indemnisation, car les fermiers y perdent la possession et le droit d´exploiter cette terre.

Vient ensuite l´homologation présidentielle. C´est l´étape décisive car c´est le président de la république qui donne son aval et sur lequel plus personne ne peut revenir. On se souvient qu´en 2013, la présidente Dilma Rousseff, proposait de transférer ce pouvoir au vote du parlement, ce qui a déclenché un tollé parmi les Indiens et leurs défenseurs, sachant que le parlement est fortement influencé par le lobby de l´agroalimentaire (voir article sur ce blog). Ce n´est qu´après l´autorisation présidentielle que s´effectue le retrait des occupants et le paiement des indemnisations. La terre est alors enregistrée officiellement chez notaire en tant que propriété de l´Union (l´Etat fédéral), les Indiens qui l´occupent sont alors sous tutelle de l´Etat.

Bien entendu, ce processus est jonché d´obstacles, de procès, de conflits avec les occupants ou propriétaires légaux, ainsi que de la part des exploitants directs ou indirects, comme les sociétés qui allèguent les préjudices financiers. On comprend ainsi la durée excessive de certains processus, parfois des années et même des décennies, mais aussi le rôle capital du président de la république, qui a tous les pouvoirs sur cette question des terres.

Il existe par ailleurs des réserves indiennes, qui ont un statut distinct des terres indigènes, elles sont actuellement au nombre de 52, dont 39 régularisées. Ces réserves peuvent être privées, par acquisition, don, ou expropriation de terrains publics par l´Etat et cédés à des communautés indigènes, mais sans être forcément reconnues comme terres ancestrales.

Confrontation entre Indiens et fermiers dans le Mato Grosso do Sul

Confrontation entre Indiens et fermiers dans le Mato Grosso do Sul (2019).

Il existe aussi des terres, dites domaniales, qui appartiennnent à des Indiens qui les ont acheté, ce sont des propriétés privées. Enfin, une dernière catégorie, créée par la FUNAI, les terres interdites, destinées à protéger les populations isolées qui n´ont eu aucun, ou quasiment aucun, contact avec la civilisation moderne. Ces terres se trouvent aux confins de l´Amazonie et des pays voisins. Il faut enfin préciser, que ce droit à la terre ancestrale est également applicable aux communautés quilombola, descendants d´esclaves en fuite (marronage) installés sur des terres depuis des siècles.

Qu´en pensent les Indiens ?

Avec plus de 300 ethnies et des situations bien différentes les unes des autres, il n´existe pas une pensée indienne unique sur l´assimilation ou la question des terres. Comme on l´a vu, la tendance principale défend la démarcation et la protection des peuples et des terres indigènes afin que ceux-ci puissent y vivre de façon autonome. Il est important de souligner que cette ligne correspond aux divers engagements et droits qui ont été pris ces dernières décennies, la constitution de 1988, mais aussi des accords auprès de conventions internationales dont le Brésil est signataire, comme en 2004 auprès de l´OIT qui détermine que les peuples autochtones doivent être consulter pour tout ce qui les concerne, ou encore en 2007 avec la déclaration du Droit des Peuples Indigènes à l´ONU, qui reconnait leur droit à l´auto-détermination. C´est cette ligne que défend Raoni et une partie des chefs de tribus, c´est la ligne majoritaire et elle n´exige rien de plus que l´application du droit.

Une autre tendance a fait le choix de l´alliance avec le pouvoir et le milieu des affaires, comme c´est le cas de ceux que présente le président de la république aux instances internationales. Même si cette ligne est minoritaire, elle n´en reste pas moins influente puisqu´elle reçoit des « bénéfices » en biens matériels ou en visibilité politique. Enfin, une tendance plus radicale, dont l´importance est difficile à évaluer, car elle englobe les Indiens isolés et non répertoriés, prône l´isolement et le rejet de la société des blancs.

Quant à l´assimilation, les Indiens devraient être les seuls à en décider, une large majorité y étant favorable dans un contexte bi-culturel. L´Indien veut l´accès à la technologie et aux moyens de développement et confort que peut apporter la société des blancs, la communication, la santé, l´éducation, etc, mais veut aussi conserver sa culture. Dans ce sens, certaines langues indigènes sont enseignées dans des écoles des communautés, des livres sont édités en langues indiennes, dont la Bible, traduite en trois langues indigènes et partiellement dans une cinquantaine d´autres. Cet aspect nous amène à la question religieuse, souvent à la base de l´assimilation. Les chiffres parlent d´eux-mêmes, aujourd´hui 80% des Indiens sont chrétiens (près de 50% catholiques et 30% d´évangéliques), et moins de 5% pratiquent leur religion native, le chamanisme.

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