Raoni, l´alliance du desespoir

Raoni, l´alliance du desespoir
Raoni, l´alliance du desespoir

Dans l´intention de répondre aux mesures destructrices de l´environnement et du droit des Indiens adoptées par l´actuel gouvernement, le vieux chef Raoni vient de rassembler les représentants de près de 50 tribus du Brésil, ainsi que ceux des seringueiros (récolteurs de caoutchouc). Ce rassemblement des tribus n´est certes pas le premier dans l´histoire, mais celui-ci sonne déjà comme un dernier espoir face à un pouvoir bien décidé à en finir une bonne fois pour toutes avec la forêt et ses peuples natifs.

Une union historique

La rencontre a eu lieu dans le village de Raoni, territoire de la tribu Kayapó dans la réserve du Xingu (Mato Grosso do Norte), le vieux sage s´y est entretenu avec les principaux leaders indiens du pays, toute génération confondue. Conscient du désastre sans précédent qui s´abat sur la forêt et les réserves indiennes, celui qui s´est fait connaitre lors d´une tournée internationale avec Sting en 1989, a également fait appel aux seringueiros, ceux que l´on appelle les « extrativistes », que le monde connait depuis la fin des années 80 avec l´assassinat de Chico Mendes, leur leader syndical. Aujourd´hui, c´est sa fille, Angela Mendes, qui a scellé l´alliance avec Raoni, ce qui est inédit dans l´histoire de l´Amazonie, en général les Indiens gardent leurs distances des exploitants non Indiens de la forêt. Mais les temps ont changé, le vieux chef sait désormais que l´extrativisme est un moindre mal face à la destruction qui s´est engagée.

L´autre fait historique de la réunion est la participation de Sônia Guajajara (photo en haut de page avec Raoni) dans l´alliance proposée par le chef kayapó. Jusqu´ici celui-ci se méfiait de la politique sans jamais s´engager auprès de représentants de partis, même s´il les a toujours cotoyé, au Brésil comme à l´étranger. Mais Raoni sait que Sônia Guajajara représente la jeune génération des Indiens engagés (elle a 46 ans), elle est par ailleurs chef de la convention des peuples indigènes du Brésil, la plus importante organisation des tribus du pays, elle s´est aussi fait remarquée lors de la COP 25 (Madrid), et a ses ouvertures auprès du Conseil des Droits de l´Homme à l´ONU. S´est enfin la première Indienne à s´être présentée à des élections présidentielles au Brésil, en 2018 comme vice-présidente pour le PSOL (gauche). Diplomée en lettres, Sônia est originaire de la tribu Guajajara-Tentehar de la réserve de Arariboia (Maranhão), où elle a vécu jusqu´à l´âge de quinze ans.

Raoni sait que l´union fait la force et en ces temps de grande offensive tout renfort est bienvenu, d´où qu´il provienne. Jusqu´ici le vieux chef avait surtout tenté de réunir les tribus, avec plus ou moins de succès tant la tâche est complexe. Il faut dire qu´avec 305 ethnies et 270 langues, l´unité est loin d´être aisée, d´autant que la réalité des tribus n´est pas la même pour toutes, si, par exemple, les tribus amazoniennes disposent de grands territoires, ce n´est pas le cas pour celles du sud ou du sud-est du pays, certaines se trouvant même en zone urbaine. A cela s´ajoute le fait que certains représentants indiens se laissent séduire par d´autres discours et promesses que ceux de Raoni et de ses alliés. Les politiciens savent être « généreux » quand il s´agit de diviser pour mieux règner, c´est le cas de Bolsonaro qui a ainsi « ses Indiens », prêts à dire que sa politique est la bonne.

Cette force, dont parle Raoni, il dit la puiser dans la nature « ils ont le pouvoir, mais nous avons la force des eaux, des fleurs et de la terre de nos ancêtres ». Une belle idée, même si elle semble bien illusoire face à celui qu´il pointe du doigt en l´appellant « le fou », Jair Bolsonaro, président d´un Brésil qui par sa politique pourrait bien mettre fin, cette fois sans aucun complexe et sous les regards impuissants du monde, à un conflit qui dure depuis plus de 500 ans.

Raoni lors du rassemblement de ce 17 janvier 2020

Raoni lors du rassemblement de ce 17 janvier 2020.

Le sage et le fou

Une chose est sûre, Raoni connait mieux Bolsonaro que celui-ci ne connait Raoni. Le vieux Kayapó a la sensibilité et l´intuition que ses racines sylvicole et son expérience de plus de 60 ans auprès des blancs lui ont enseigné. Même au milieu d´un épais feuillage il est capable de distinguer un ara d´un toucan, ce qui n´est pas le cas pour Bolsonaro, pour qui tout volatile n´est que chair à rotissoire.

C´est en 1954 que Raoni a vu des blancs pour la première fois, il avait alors une vingtaine d´années (on ne connait pas son âge exact). Cette rencontre a eu lieu lors d´une expédition des frères Villas-Bôas (ils étaient trois frères), célèbres explorateurs brésiliens qui étaient chargés d´établir le contact avec les tribus afin de répertorier leurs territoires pour les transformer en réserves. A l´époque, la ligne proposée par les Villas-Bôas se souciait du devenir des Indiens face au développement de l´industrie et de l´agriculture du pays. Des réserves aux frontières garanties et protégées par l´Etat semblaient être la solution. C´est dans ce contexte qu´ils sont à l´origine de la création, en 1961, de la réserve du Xingu, qui avec 27.000 km² est la plus grande du Brésil. Les territoires des réserves sont justement remis en question par l´actuel gouvernement, qui facilite la délivrance des licences d´exploitations aux entreprises minières et hydroélectriques (barrages).

Dix ans après ce premier contact, Raoni découvrira d´autres aspects de la culture des blancs, comme par exemple l´accordéon, aux côtés de Cláudio Villas-Bôas et de Leopold III, ex roi des Belges, ethnologue et photographe pour l´occasion. Nul ne sait si bien des années plus tard Raoni aura préféré le style musical de Sting à celui de l´accordéoniste amateur et photographe qu´il connut en 1964. A en croire la photo (ci-dessous), prise par Leopold III en personne, le jeune guerrier kayapó qu´il était, ne semble guère convaincu du bien fondé de tout cela pour son peuple.

Raoni en 1964 aux côtés de Cláudio Villas-Bôas et du photographe Jesco Von Puttkamer

Raoni en 1964 aux côtés de Cláudio Villas-Bôas et du photographe Jesco Von Puttkamer (photo de Leopold III).

Raoni sent alors le vent tourner, les Indiens sont à la merci des blancs, il n´aura plus qu´un seul but, défendre la forêt, la terre de ses ancêtre et le mode de vie de son peuple. Dans les années 1970, il est la vedette d´un documentaire intitulé Raoni, de Jean-Pierre Dutilleux, avec la participation de Marlon Brando, film qui sera indiqué pour les Oscars 1978. Le chef kayapó est alors en plein combat, les terres indiennes sont régulièrement, violemment et illégalement envahies par les fermiers et les garimpeiros (chercheurs d´or), la route transamazonienne a porté un coup terrible à la forêt et des projets de barrages menacent toute la région. En 1983, Raoni obtient d´être reçu par le ministre de l´intérieur afin de négocier avec lui la démarcation des terres de sa tribu et exiger la protection promise par l´Etat fédéral. Devant les caméras qui l´attendent à Brasilia, Raoni, qui a bien compris l´importance de l´image, se présente avec ses peintures de guerre et armé de son arc et flèches. Au ministre il dira « si tu veux mon amitié, il faudra que tu écoutes l´Indien ». A l´époque Raoni s´exprimait encore dans un mélange de portugais et de kayapó, aujourd´hui il ne veut plus s´exprimer dans la langue des blancs.

De la même façon qu´il s´attaque aujourd´hui à Bolsonaro, au début des années 2000 Raoni avait déclaré la guerre à Lula, et par la suite à Dilma Rousseff, pour leur implication dans la construction du barrage et de l´usine hydroélectrique de Belo Monte, justement sur le rio xingu qui arrose les terres indiennes de la réserve du même nom. Un vieux projet qui datait de l´époque de la dictature et que les gouvernements du PT (parti des travailleurs) ont repris à leur compte, en accord avec leurs ambitions de développement économique, passant outre à toutes les questions environnementales et ethniques de la région.

Quant à Bolsonaro, petit capitaine de réserve à la sensibilité d´une grenade lacrymogène, il a  passé trente ans de sa vie sur les bancs de la Chambre des Députés, à ne rien faire aux frais du contribuable, il n´a jamais rien compris à la nature, ni à l´histoire de son pays, qui pour lui commence en 1964 avec la prise du pouvoir par les militaires.

Pour lui les terres c´est de l´argent et les Indiens des trouble-fêtes. Le pire, c´est que ce discours passe auprès d´une population brésilienne sensible aux chimères du développement. On promet des emplois, une vie meilleure grâce aux bons résultats de l´économie que pourrait engendrer l´exploitation de ces territoires, sans se douter que ces richesses ne seront par pour elle. Bolsonaro est très clair sur cette question, pour lui il est inadmnissible qu´ils occupent autant de terres. Au fond, sa vision ne diffère en rien de celle qu´ont eu les premiers colonisateurs et au fil des siècles les colons qui leurs ont emboité le pas. Toutes ces terres pour une poignée de primitifs ! C´est ça la pensée profonde du président et ce ne sont pas ses amis les fermiers qui déboisent et brûlent la forêt pour exporter leur soja et leur viande de boeuf aux quatre coins du monde, qui vont le démentir.

Raoni le sage... et Bolsonaro, le fou

Raoni le sage… et Bolsonaro, le fou.

Si Raoni peut compter sur la force des eaux et celle des fleurs, Bolsonaro lui, est soutenu au niveau politique et financier par 247 parlementaires, par le puissant lobby de l´agro-business, sans oublier un tiers de la population brésilienne qui forme le noyau dur de ses électeurs. Dans cette lutte inégale, Raoni déclare que Bolsonaro est fou. Le président rétorque, pour lui Raoni n´est qu´un pur produit des médias affabulateurs, tout juste bon à se bourrer de Champagne autour des meilleurs banquets de la planète et qui ne représente en rien l´opinion du pays ni celle des Indiens.

Une marge de manoeuvre bien étroite

L´union scellée ces derniers jours entre les représentants des peuples de la forêt (Indiens et seringueiros) est bien démunie face aux mesures prises par le gouvernement en à peine une année au pouvoir. En plus de la distribution des licences d´exploitation, comme expliqué plus haut, il faut citer la dépénalisation des crimes environnementaux et la réduction des moyens et du champs d´action de l´IBAMA (équivalent du ministère de l´environnement), qui est en charge des gardes forestiers. Des mesures qui envoient un signal fort aux fermiers, dont les premières conséquences directes sont les incendies qui ravagent la forêt à des niveaux jamais atteints. C´est qu´ils sont pressés les fermiers, et si Bolsonaro n´était pas réélu en 2022 ? Autant s´accaparer au plus vite le plus de terres possible. Si les Indiens s´y opposent, on arme encore un peu plus les milices à la solde des fermiers (le lobby des armes soutient aussi Bolsonaro).

L´union de Raoni a peu de marge, si elle réagit violemment, par exemple par une lutte armée sur le terrain, elle fera le jeu de Bolsonaro qui n´attend que ça. Sur le plan politique, le contexte conservateur du moment ne lui est pas favorable. Sa seule chance serait donc qu´elle puisse mobiliser largement au niveau international afin que se mette en place de façon efficace un boycott des produits brésiliens, principalement issus de l´agro-alimentaire.

Des signes venant d´Europe ont été aperçus dans ce sens, notamment en remettant en question les accords CEE/Mercosul. Mais résisteront-ils au temps et à l´avidité des marchés ? En tout cas ne comptons pas sur les Etats-Unis qui viennent d´appuyer la candidature du Brésil pour entrer dans l´OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques).

Le temps, c´est justement le danger, car pendant que l´on discute, que l´on se concentre sur ses problèmes internes ou que l´on convoque des conférences internationales, Bolsonaro et ses hordes déboisent la forêt, bafouent les droits ancestraux des peuples natifs et de la constitution de 1988 qui garantissait la démarcation des territoires indiens…

Indiens de la réserve du Xingu constant les dégâts des incendies sur leurs terres

Indiens de la réserve du Xingu constatant les dégâts des incendies sur leurs terres.

A suivre : la question indienne au Brésil

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