Un conte de Noël qui ne passe pas

Un conte de Noël qui ne passe pas
Un conte de Noël qui ne passe pas

Sortie le 3 décembre dernier sur Nexflix, la série brésilienne « A primeira tentação de Cristo » (la première tentation du Christ) fait l´objet de pétitions, dont la principale a déjà recueilli près de deux millions de signatures dans le pays. L´église catholique répudie, les évangéliques crient au blasphème et le clan du président déclare que 86% des Brésiliens (nombre officiel de chrétiens au Brésil) ont été offensés.

Porta dos Fundos

Société de production à l´origine de cette série, dont le premier épisode vient d´être lancé sur Netflix, avec une durée de 45 minutes, Porta dos Fundos (porte du fond), fondée en 2012, n´en est pas à son premier essai avec le Christ et son entourage. En 2018 elle avait lancée « Se beber não ceie » (si tu bois, ne dîne pas), long métrage pour lequel elle a reçu le prix Emmy International de la meilleure comédie de l´année. Dans ce premier « conte de Noël », pas vraiment destiné aux enfants, Jésus était déjà fortement défiguré, ivrogne, fripouille et libidineux, obsédé par Marie Madeleine, dont le métier ne laisse planer aucun doute. Malgré ce Jésus si peu conforme aux évangiles, le film n´avait pas causé la polémique de cette dernière production. Dans « La première tentation de Christ », dont le titre est une référence directe à « La dernière tentation du Christ » (1988) de Martin Scorsese (la référence s´arrête là), on retrouve plutôt un humour à la Mel Brooks, avec de nombreux rappels au film « La folle histoire du monde » (1981), la production hollywoodienne en moins, qui était déjà à son époque un pastiche de films divers. Quitte à s´attaquer une fois de plus à cet épisode du christianisme, on aurait préféré retrouver un peu des Monthy Python et leur « Life of Brian », mais il est vrai, que l´humour anglais n´a jamais fait recette au Brésil. Pastiche à son tour, la série de Porta dos Fundos aura plutôt pioché dans le répertoire des programmes humoristiques de la télé brésilienne, mêmes grosses ficelles, mêmes caricatures, mêmes provocations, le tout poussé à l´extrême pour se démarquer, quitte à oser, autant oser le tout.

Scène du film « La folle histoire du monde », de Mel Brooks

Scène du film « La folle histoire du monde », de Mel Brooks.

L´équipe de Porta dos Fundos est une spécialiste de la provocation et du politiquement incorrect, connue du grand public brésilien avec ses acteurs dont la pluplart sont de véritables stars, comme Fábio Porchat, un des humoristes les plus en vogue du pays, il est aussi scénariste, producteur, acteur, animateur de TV, Gregório Duvivier, lui aussi acteur, c´est Jésus dans la série, ou encore le comédien João Vicente de Castro, et l´humoriste, acteur et animateur Rafael Portugal, qui a commencé dans le stand-up, pour ne citer que les plus connus. Toute cette équipe a pour profession l´humour, peut-être même la vocation, mais ça s´est moins sûr. Quoiqu´il en soit, il faut bien l´avouer, cette singulière équipe ne s´en sort pas trop mal, Porta dos Fundos étant en général d´un niveau tout à fait acceptable dans un pays où l´humour a toujours beaucoup de mal à s´extirper des clichés et des tares d´un société en perpétuel conflit social et identitaire.

Porta dos Fundos ne sombre pas dans l´émotionnel qui régit tous les aspects de la société brésilienne, au contraire, ils ne font pas dans la dentelle, agissant comme des chiens qui n´aboient pas pour faire peur, mais bien pour mordre là où ça fait mal. Toucher au Christ dans le plus grand pays catholique du monde et où l´intolérance religieuse et la montée des conservatismes redistribuent les cartes d´un jeu que l´on croyait gagné, c´est culotté. Alors ça passe ou ça casse. Une première fois c´est passé, on leur a pardonné, ou on les a ignoré, allez savoir. Cette fois, avec « La première tentation de Christ » c´est un autodafé qui est proclamé contre Porta dos Fundos. On ne les voit plus comme des humoristes des temps modernes dépassant parfois un peu les limites pour se démarquer de la vieille école, ce sont désormais des impies, des hérétiques, des sodomites sans foi ni loi, de la chair à bûcher, j´en passe et des meilleurs. Tout le monde s´y met, la confédération des évêques du Brésil (catholiques), les parlementaires conservateurs avec à leur tête les groupes évangéliques, les proches du président, toujours prêts pour une bonne baston, surtout quand elle est provoquée par des artistes soupçonnés d´être de gauche. Jésus, défenseur du misérable et de l´opprimé était-il de droite ? Une chose est certaine, il n´était pas gay, il n´était d´ailleurs même pas hétéro, souvenons-nous, il était asexuel. Car c´est sans doute là que le bât blesse, si jusqu´ici on tolérait un Jésus malmené, cette fois on rejette qu´il puisse avoir été homosexuel. La question fait débat, des représentants du peuple se sont même réunis après la sortie du premier épisode pour discuter du thème hautement polémique « pourquoi Jésus ne peut être gay ? »…

La société de production Porta dos Fundos aura au moins eu le mérite de provoquer le débat, même si à la veille des fêtes de fin d´année on ne s´attendait pas à ce que le fils de dieu soit logé à la même enseigne que le père Noël sur l´autel du doute. Mais bon, comme on le sait, les rois mages sont toujours plus d´actualité à Noël, à Pâques ils frôlent même le ridicule.

Jésus et le diable (Fábio Porchat) dans La première tentation de Christ

Jésus (Gregório Duvivier) et le diable (Fábio Porchat) dans « La première tentation de Christ ».

Le contenu

Outre l´homosexualité de Jésus dans cette série, ou plutôt sa découverte, car c´est pendant sa retraite de quarante jours dans le désert qu´il rencontre son premier partenaire, qui n´est autre que Satanas (mais Jésus ne le sait pas), le portrait du Christ est tout compte fait assez fidèle à celui qu´on nous inculque depuis 2.000 ans, un homme bon et innocent. Son seul problème, dans la série, c´est qu´il est homosexuel et c´est bien ce qui effraie le plus les milieux religieux et conservateurs. Protégeons nos enfants, et les vocations, des gays dans les ordres, vous n´y pensez pas !

La série dérange aussi, et peut-être même surtout, car elle essaie de démontrer (sans y arriver efficacement) que celui qui se veut chrétien n´applique en rien le message de paix et d´amour de Jésus, mais préfère entendre ceux qui s´en revendiquent tout en pratiquant le contraire. Doit-on y entrevoir une attaque contre les dirigeants politiques et religieux qui alimentent les peurs, arment les citoyens, puis les mutilent de tout ce qui pourrait leur ouvrir l´esprit ? Et si la série se voulait un  pladoyer pour une réflexion profonde, sommes-nous réellement chrétiens dans nos actes ? Porta dos Fundos a sans doute répondu avant tout le monde, se disant sans états d´âme « qu´après tout, puisque tout n´est que farce… ».

Quant à dieu, c´est une cause perdue, on le retrouve dans la série, à l´instar d´une autorité qui se sert du sacré pour assoir son pouvoir, un dieu païen, vilain, machiavélique et lubrique. Amant de Marie, avec laquelle il veut faire une petite soeur à Jésus, bernant un Joseph aussi niais que cocu. Dieu, ce père auquel même Jésus refuse d´obéïr tant il est éloigné de sa vision « peace and love » du monde.

De l´affront à l´interdiction, et maintenant ?

Levée de bouclier, je le disais donc, contre la série et plus largement contre l´équipe de Porta dos Fundos, la plateforme Netflix a été invitée à retirer la série et plusieurs plaintes ont été déposées contre elle et la société de production. Des députés fédéraux allèguent « l´affront aux valeurs chrétiennes » et s´appuient sur le code pénal qui condamne le « mépris des valeurs religieuses » (c´est étrange, on n´a jamais évoqué cet article pour les agressions contre les lieux de culte du candomblé). Les pasteurs évangéliques appellent au boycott de Netflix et à l´annulation des abonnements, l´église catholique répudie et rappelle « qu´elle a toujours été favorable à la liberté d´expression » (c´est le mot toujours qui est gênant) et déclare « qu´on ne peut pas agresser la foi chrétienne au nom de la liberté d´expression et de la créativité artistique ».

Netflix reste silencieuse et continue d´exhiber la série, qui forcément, grâce à tout ce tapage fait un tabac sur la plateforme ; on ne pouvait espérer meilleure publicité. Ah interdit, quand tu nous tiens…

Quant aux producteurs et créateurs de la série, ils se disent sereins, disant préférer régler leurs comptes directement avec dieu. Tient, tient, on les croyait athées.

Quant à moi, j´ai tout bêtement suivi le gros du troupeau, dès le début de la polémique je suis allé voir la série de 45 minutes sur Netflix. J´ai tenu 33 minutes, en référence à l´âge du Christ, sans parvenir à décrocher un sourire, et dieu sait combien ce n´est pas par puritanisme…

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