Lula, le retour

Lula, le retour
Lula, le retour

Ce vendredi 08 novembre l´ex président du Brésil Luiz Inácio Lula da Silva, bénéficiant d´une décision du Tribunal Fédéral Suprême est libéré de la prison où il séjournait depuis le 07 avril 2018. Véritable bombe médiatique, la nouvelle a fait le tour du monde et embrasée les foules de ses partisans dans tout le pays. Pourtant, Lula n´est pas innocenté, ses déboires avec la justice ne sont pas terminés…

Pourquoi cette décision maintenant ?

Cette décision émane d´une relecture de la constitution et d´un débat qui, dans cette dernière phase, durait depuis 2016. Jusqu´en 2009 la prison pouvait être décrétée par le juge dès le jugement en seconde instance. A partir de 2009, on revient sur cette possibilité, jugeant qu´elle représente une entrave à la présomption d´innocence puisque tous les recours légaux n´ont pas été épuisés. On décide alors que seules sont permises les incarcérations préventives (quand le suspect représente un danger pour autrui, pour la nation ou pour le bon déroulement du procès), ou en cas de flagrant délit. En 2016, le STF (tribunal fédéral suprême) revient sur cette « révision » et reprend la version d´avant 2009. C´est donc un vieux et long débat, dans lequel ont tergiversé bon nombre de juges et de juristes. La décision qui vient d´être prise, et a permis de libéré Lula, est donc un retour à 2016. Outre Lula, le plus célèbre des prisonniers du Brésil, cette décision est applicable à plus de 4800 détenus, elle n´est pas pour autant systématique, une demande doit être formulée par les avocats du suspect puis autorisée par un juge.

Qu´est-ce que le STF ?

Le STF est le tribunal fédéral suprême, c´est la plus haute instance judiciaire du pays, à la fois cour suprême et cour constitutionnelle. Il siège à Brasilia (ouvert au public) et est composé de 11 juges, dont un président, élu pour deux ans par ses pairs, qui est aussi le quatrième personnage de l´Etat après le vice-président de la république, le président de la chambre des députés et le président du sénat. Le président du STF occupe aussi la présidence du Conseil National de Justice. Les juges du STF sont nommés par le président de la république et occupent leur poste jusqu´à l´âge de la retraite (75 ans).

Le Tribunal Fédéral Suprême

Le Tribunal Fédéral Suprême.

 Est-il politisé ?

Les juges étant nommés par le président de la république, sont de préférence choisis parmi ceux qui sont considérés comme étant les plus favorables à leur politique. Si ces nominations ne sont pas du goût du Congresso Nacional (sénat et chambre des députés), le président peut toujours en appeler à la troca de favores (échange de bons procédés) et offrir un poste, ministériel par exemple, à quelqu´un indiqué par le Congrès.  Ceci étant, les nominations au STF sont limitées puisqu´on nomme un juge que quand une place est vacante. Bolsonaro, par exemple, n´a pu en nommer aucun jusqu´ici, il lui faudra attendre 2020 pour qu´un poste se libère, puis un second en 2021. Lula et Dilma en ont nommé 7 pendant leurs mandats, ils sont donc actuellement majoritaires au STF, pourtant, le score du vote qui a permis de libérer Lula a été de 6 contre 5. Si tous les juges avaient été favorables à l´ex président, la logique du score aura du être de 7 à 4. La politisation du STF, si elle est indéniable, n´est donc pas aussi flagrante car elle est prise dans un jeu d´équilibre des pouvoirs qui n´est pas stable. On a beau alléguer que pour être choisis, les juges ne doivent pas être politisés, avoir toutes les qualités éthiques et morales, et présentés toutes les compétences, principalement en matière de droit constitutionnel, dans les faits ce n´est pas ce qui se passe.

Le STF a-t-il pris cette décision pour libéré Lula ?

Rien n´indique que la décision du STF a été prise pour bénéficier Lula en particulier, même si l´actuel président du STF, José Antônio Dias Toffoli a été nommé par lui en 2009. Chacun ira désormais de sa propre interprétation, les partisans de Lula, la gauche en général et une partie du centre, y voient un rétablissement de la justice, voire une reconnaissance de son innocence. Pour la droite brésilienne et ses détracteurs en général, c´est une trahison, les plus radicaux y voient même la preuve que le STF est impliqué dans un complot pour un retour à la « sociale-démocratie » (c´est ainsi que la droite bolsonariste met dans le même panier tous les partis politiques qui ont gouverné le pays jusqu´à l´élection de Bolsonaro).

 

Bolsonaro a des problèmes avec le STF ?

Bolsonaro est coincé par le STF, qui en tant que gardien de la constitution l´empêche de prendre des mesures considérées inconstitutionnelles. C´est ainsi, que récemment le STF n´a pas autorisé un amendement qui lui aurait permis d´abolir les Conselhos Federais, des organismes composés de divers secteurs administratifs, professionnels et civils, que l´on retrouve dans chaque Etat de la fédération et qui traitent des questions de société.

José Antônio Dias Toffoli, actuel président de la cour suprême, nommé par Lula en 2009

José Antônio Dias Toffoli, actuel président de la cour suprême, nommé par Lula en 2009.

Très prochainement, le STF doit aussi se prononcer sur une requête du sénateur Flávio Bolsonaro (un des fils du président) visant à interdire le recours à des donnés émanants d´organismes comme le COAF (conseil de contrôle des activités financières) sans autorisation judiciaire préalable. Soupçonné dans des cas de transferts frauduleux de salaires, ce sénateur a tout intérêt à retarder les procédures. Si la décision du STF ne lui est pas favorable, elle pourrait enfoncer encore un plus le clou de la discorde avec l´exécutif.

Par ailleurs, même si une bonne partie des partisans de la droite bolsonariste souhaite une réforme en profondeur, voire une disparition du STF, celui-ci, en tant que gardien de la constitution, représente  le principal rempart de protection de la démocratie, y toucher reviendrait à confirmer le caractère autoritaire qui colle à l´image du président. Jusqu´ici, ses proches se contentent de diffuser une image négative du STF, dans le but de persuader l´opinion publique qu´il est responsable du mauvais fonctionnement des institutions et une entrave aux réformes qui permettraient de sortir le pays de l´ornière.

Hors, Bolsonaro essaie de maintenir les apparences, il sait par ailleurs qu´une majorité des parlementaires, mais aussi de la population, ne sont pas favorables à une dictature, même si certains de ses proches, dont le député Eduardo Bolsonaro (l´un de ses fils), a récemment laissé échapper qu´en cas de « radicalisation » de la gauche (doit-on comprendre son retour ?), le gouvernement n´aurait d´autre choix que d´en appeler à l´AL-5, acte institutionnel qui établit, ou durcit, une dictature. Devant le tollé général, il est revenu sur cette déclaration, même si personne n´ignore ses convictions profondes, sa rétractation a suffit à calmer le jeu.

Comment réagit Bolsonaro à la libération de Lula?

Dans un premier temps il a feigné de minimiser l´événement, puis très vite il l´a traité de « canaille », puis le nomme « le détenu » et «auquel il ne faut donner aucun crédit ». Quelques heures après il a donné des consignes à ses ministres pour qu´ils ne commentent ni la décision du STF, ni la libération de Lula. Cela n´a pas empêché les réactions de son camp, y compris de ses proches, dont ses fils. Dès le lendemain il réunit le haut commandement militaire pour analyser la situation. Ce commandement l´aurait alors rassuré, l´informant n´avoir détecté aucune « irrégularité » dans le discours et le comportement de Lula et de ses partisans. Bolsonaro, qui est obsédé par les « communistes » (pour lui tout ce qui n´est pas à droite est communiste) aurait évoqué les soulèvements populaires chez les voisins chiliens et boliviens, et agité le spectre d´un retour de la gauche au pouvoir.

En réalité, le retour de Lula sur la scène politique pourrait lui être bénéfique. Depuis la prison de Lula en 2018 et les élections présidentielles cette même année, Bolsonaro a bien du mal à galvaniser ses électeurs, et ce n´est pas son bilan, même s´il est trop tôt pour l´analyser, qui le favorise. L´arrivée d´un opposant de poid comme Lula, devrait lui permettre d´agiter la menace d´un retour de la gauche, en fait, de polariser complètement le débat et l´ambiance, réunissant ainsi derrière lui la masse conservatrice qui l´a porté au pouvoir. Cette fois il a en face de lui un adversaire réel, plus la peine de s´en prendre aux voisins, comme Nicolas Maduro, ou Ivo Morales, ni même à l´Argentine avec le retour des péronistes au pouvoir. Ce qui apparait donc comme un casse-tête pourrait en fait être une aubaine pour Bolsonaro.

Pour Bolsonaro le casse-tête Lula

Pour Bolsonaro le casse-tête Lula.

Et du côté de Lula ?

Il faut d´abord relativiser la situation, sa sortie de prison ne l´innocente pas, son procès va continuer, il va juste y répondre en liberté. La décision du STF lui permet désormais d´utiliser tous ses recours jusqu´en dernière instance. A ce moment là, si le jugement confirme les premières condamnations, en 1ère et 2ème instances, il retournera en prison purger le reste de sa peine. Pour l´innocenter, il faudrait faire annuler ses condamnations, ce qui n´est pas impossible puisque ses avocats essaient de démontrer que le juge, Sérgio Moro, n´a pas été partial et a monopolisé tous les pouvoirs en instruisant le procès, en prononçant le jugement et en déterminant la sentence. Cette allégation s´est vue renforcée après que Sérgio Moro soit nommé ministre de la justice par Bolsonaro. Les preuves contre Lula, qui est accusé de corruption, peuvent être réévaluées et même déclarées inconsistantes, ce qui l´innocenterait et le rendrait de nouveau éligible, ce qui n´est pas le cas actuellement. Lula, condamné par un tribunal, ne peut en effet se présenter à aucune élection en raison de la loi connue comme Ficha Limpa (casier vierge) qui a été votée en 2010 (lors de son second mandat) justement pour combattre la corruption. Ceci dit, cette loi ne l´empêche pas de faire de la politque, et c´est bien ce qu´il compte faire.

Que peut-il faire ?

Dès sa sortie de prison il a annoncé qu´il avait été libéré pour mettre fin à ce « malheur », entendons ce gouvernement. Il peut parcourir le pays, animer des meetings, donner des interviews, bref faire de la politique, sauf se présenter à une élection. Sa stratégie devrait l´amener à courtiser les centristes, qu´il connait bien puisqu´il a gouverné avec eux tout au long de ses mandats (2003 à 2010), même s´il considère qu´ils ont trahi le PT (parti des travailleurs) et Dilma Rousseff avec son processus de destitution.

Ramener le centre vers lui, serait affaiblir Bolsonaro qui jusqu´ici n´a pas réussi à les séduire. Pour ce dernier « le centre est partie intégrante de la sociale-démocratie qui ruine le pays depuis 30 ans », il va donc falloir qu´il change son discours. Car Bolsonaro aura désormais lui aussi besoin d´eux, et c´est celui qui en ralliera un maximum à sa cause qui partira favori pour les présidentielles en 2022, en supposant que Lula puisse s´y présenter.

L´autre option, serait pour Lula de s´embarquer dans une polarisation à outrance, radicalisant son discours et mettant le cap très à gauche, ce qui aurait pour effet de provoquer Bolsonaro et l´aile dure de ses partisans. Ce choix d´une guerre frontale pourrait tout aussi bien être la voie choisie par Bolsonaro, et il y serait tout aussi à l´aise que Lula. Pousser la gauche à se radicaliser est d´ailleurs une stratégie du camps Bolsonaro, mais les mauvaises relations qu´il entretient avec les militaires, ce qui semble paradoxal, et qui n´ont cessé de se dégrader au fil des mois, ne le rassurent pas. A ce jour, mis à part quelques exceptions, il ne semble pas pouvoir compter sur l´armée.

Première intervention de Lula à sa sortie de prison le 8 novembre dernier

Première intervention de Lula à sa sortie de prison le 8 novembre dernier.

Lula est-il toujours populaire ?

Il est resté populaire, surtout dans les régions pauvres comme le Nordeste. Ceci étant, selon un dernier sondage, 58% des Brésiliens pensent qu´il méritait de rester en prison, il est donc loin de faire l´unanimité. D´autre part, on l´a vu lors des dernières élections, son parti a énormement perdu de sa crédibilité et il doit cela aux nombreux scandales dans lesquels il est plongé.

Lula et le PT ont-ils des atouts ?

Le sort du PT et de Lula sont aussi liés à celui de Bolsonaro et de son gouvernement. Se celui-ci n´inverse pas très vite et très significativement le contexte économique, la population comparera son quotidien avec celui de l´époque Lula. La droite a beau dire que ce sont les mandats de la gauche et du centre qui ont ruiné le pays, le peuple ne comprend que son porte-monnaie et les bénéfices sociaux qui lui sont palpables. Il n´a que faire des promesses d´un avenir meilleur qui viendra après les réformes, d´autant que pour y parvenir on l´oblige à se serrer la ceinture. Le peuple ne croit plus aux promesses, il veut du concret, coûte ce que cela coûte à l´Etat.

L´autre élément qui pourrait porter un coup très dur à Bolsonaro, lui qui s´est aussi fait élire parce-qu´il prônait la fin de la vieille politique et de la corruption, et ainsi profiter à Lula et au PT, ce sont les affaires qui pourraient l´atteindre ainsi que son clan familial. Bolsonaro a récemment échappé à l´une d´entre elle dans un accord milliardaire et plus que suspect avec le Paraguay où il était prévu le rachat de l´énergie électrique produite par le barrage d´Itaipu par une société brésilienne créée à cet effet et dans laquelle on retrouvait des proches du président. Cette affaire a failli faire tomber le président paraguayen, qui a aussitôt annulé l´accord, ce qui a permis d´éviter les éclaboussures du côté brésilien.

Par ailleurs, un de ses fils, Flávio, comme on l´a vu plus haut, serait quant à lui impliqué dans une affaire de racket sur des salaires de ses collaborateurs (une pratique connue qui consiste à donner un poste moyennant de repasser une partie du salaire à celui qui l´a octroyé).

Enfin, l´enquête sur l´assassinat de la conseillère municipale de Rio, Marielle Franco en mars 2018 (voir article sur ce blog, mars 2018) se rapproche dangereusement du clan Bolsonaro. C´est une véritable bombe qui pourrait leur exploser à la figure, l´enquête n´est pas terminée mais les liens du clan Bolsonaro avec les milices cariocas semblent d´ores et déjà établis. Ces liaisons avec les milices sont d´ailleurs une des raisons du dédain des militaires pour Bolsonaro, les miliciens étant historiquement la bête noire de ces derniers.

Dans un tel contexte tout est possible pour Lula, mais nul doute que son destin n´aura probablement jamais été aussi lié à celui de son pire ennemi

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