Des insectes à l´origine des conflits terriens

Des insectes à l´origine des conflits terriens
Des insectes à l´origine des conflits terriens

Bien connue au Brésil, le « grilagem » est une technique qui consiste à faire vieillir des faux documents avec des excréments de grillons afin qu´ils paraissent anciens. C´est le cas aujourd´hui pour les actes de propriétés des terres en Amazonie, engendrant les conflits et la dévastation que nous connaissons.

Du tiroir à grillons au tiroir-caisse.

Grilagem est un mot brésilien (féminin) qui vient de grilo (grillon) et en a engendré un autre, celui du métier de grileiro. Ainsi, le grileiro est celui qui utilise ces faux actes pour s´accaparer des terres. La pratique date de la seconde moitié du 19e siècle, lorsqu´à partir de 1850 le Brésil promulgue la loi de la propriété terrienne privée. Jusque là c´est l´ancien système colonial qui régissait la question des terres, qui n´étaient alors disponibles que sur donation royale ou sur le principe du métayage. Dans le Brésil du 19e les terres vierges ne manquaient pas et face au développement agricole, principalement l´expansion caféière, le grilagem était la façon la plus simple et la plus rapide d´obtenir des terres. Tout un réseau de faussaires s´est alors mis à produire des actes de propriété et pour qu´ils paraissent anciens les plaçaient pendant quelques semaines dans un tiroir avec des grillons. Les excréments des insectes jaunissaient et tâchaient les documents, qui semblaient alors parfaitement authentiques. Comme à l´époque il était presque impossible de les vérifier, il suffisait de les placer sous le nez des occupants de la terre s´il y en avait, ou si elle était vierge se l´approprier avec l´assurance que personne ne viendrait jamais la réclamer. Les terres obtenues ainsi à bas prix (il suffisait de payer le faussaire) passaient ensuite aux héritiers et plus personne n´était en mesure de le questionner.

Le principe a traversé les époques et si aujourd´hui on utilise plus les grillons, les réseaux de grileiros sont fortement organisés et engrangent d´énormes quantités d´argent avec la vente des terres. On imagine parfois que les grileiros sont des petits paysans, en réalité les familles défavorisées sont plutôt les victimes de ces réseaux, qui n´hésitent pas à utiliser la force pour les faire décamper. C´est la loi du plus fort. C´est toujours d´actualité, malgré toute la technologie disponible pour vérifier les cadastres ; en réalité, ces réseaux bénéficient de complicités à tous les niveaux politiques et administratifs, y compris sur le terrain avec des éléments « achetés » au sein même des corporations de contrôle (police, gardes forestiers, etc). Les principaux acquéreurs de ces terres spoliées sont les gros agriculteurs et investisseurs de l´agro-alimentaire, mais aussi les scieries à bois et les exploitants miniers.

Camions de bois en Amazonie

Camions de bois en Amazonie

« Une terre sans hommes pour des hommes sans terre »  

Ce slogan date de l´époque des militaires, lorsqu´au début des années 1970 ils lancèrent le grand chantier de la route Transamazonienne ; véritable fiasco qui a engendré le génocide de milliers d´Indiens et endetté le pays sans n´avoir jamais résolu le problème des pauvres familles du Nordeste destinées à occuper ce front pionnier, pourtant présenté comme l´un des plus prometteurs. Les grileiros bien sûr étaient déjà là et sur tout le parcours de la route ont récupéré tout ce qu´ils pouvaient de terres. Depuis, l´occupation de l´Amazonie n´a fait que s´amplifier et les problèmes liés à la terre aussi. Les violences en milieu rural n´ont jamais été aussi intenses et la dévastation de la forêt jamais aussi importante.  La seule lueur d´espoir, c´est que depuis la fin des années 80 et principalement dans les années 90 et 2000, la société civile a réagi, avec de nombreux activistes et ONG qui permettent, sinon d´enrayer le processus, de le dénoncer et obliger les gouvernements successifs à prendre des mesures en faveur des peuples natifs et de l´environnment. Ceci étant, aucun président ni gouvernement, toute tendance politique confondue, n´a été réellement engagé et efficace sur ces questions, pour la simple raison qu´ils sont minés et dominés par le business, lui-même directement lié aux mafias de la terre, les grileiros.

Grilagem, ampleur et conséquences   

Le grilagem n´est rien d´autre qu´une ramification du crime organisé. La terre en Amazonie ne vaut pas grand chose, mais une fois qu´elle est « légalisée », par le système du grilagem, sa valeur peut augmenter de 200%, suivant où elle est située. Il faut d´ailleurs préciser que tous les « nouveaux propriétaires » terriens ne sont pas systématiquement coupables, un certain nombre d´entre eux, parfois moyens agriculteurs venant d´autres régions du pays, investissent pensant que les terres sont réellement légales, ils n´imaginent pas toujours l´ampleur de la corruption qui se cache derrière cette « légalisation ». D´autres investisseurs alimentent la corruption de multiples façons, comme le blanchiement d´argent, provenant justement du crime organisé, dont les trafics sont l´extraction minière illégale, celle du bois, de la faune sauvage et bien sûr le trafic de drogue, n´oublions pas que la région fait frontière avec des pays producteurs.

On estime aujourd´hui que la superficie des terres provenant du grilagem correspond à plus de quatre fois celle du Royaume-Uni. On parle là du grilagem plus récent, car il est impossible de remonter aux sources du 19e siècle.

Chaines de déboisement tirées entre deux gros tracteurs pour coucher et arracher la végétation.

Chaines de déboisement tirées entre deux gros tracteurs pour coucher et arracher la végétation.

Pour mieux cerner l´ampleur de l´enjeu, il faut savoir que l´Amazonie, qualifée ici de Amazônia Legal (limites définies officiellement), est une région qui s´étend sur neuf Etats au Brésil, correspondant à plus la moitié du territoire national. Certains Etats, déboisent, ou ont déboisé, plus que d´autres, c´est le cas du Pará ou du Mato Grosso, ou pire encore le Rondônia où la déforestaion a été totale. L´Amazonie a une population de 23 millions d´habitants, essentiellement concentrée dans les capitales d´Etats. Mais c´est aussi dans ces 9 Etats que se trouve la plus grande partie des terres indiennes du pays, au total 23% de l´Amazonie sont des réserves légalisées où vivent plus de 300.000 Indiens divisés en 80 ethnies. Ces chiffres sont d´ailleurs l´argument de base du président Bolsonaro, qui considère que les Indiens ont bien trop de terres au Brésil (il a sans doute oublié que le Brésil leur appartenait entièrement).

Les conséquences sont évidemment désastreuses sur le plan social et environnemental. Le crime ne se limitant pas à la déforestation, mais aussi aux homicides, au travail esclave, à l´invasion des terres indiennes, le plus souvent suivies d´assassinats de ceux qui résistent ou de leur déplacement forcé. On est dans un contexte de far west en plein 21e siècle, avec toute la technologie disponible pour nuire rapidement, efficacement et durablement à l´environnement, à ses populations natives, et plus globalement à l´équilibre climatique global.

Le pot de fer contre le pot de terre

Si, comme on l´a vu plus haut, la technologie est au service du crime organisé, elle l´est aussi pour ceux qui le combattent. On est capable aujourd´hui au Brésil de détecter avec précision tout le processus de déforestation et pas seulement les incendies. On est aussi à même d´identifier les grileiros et espionner leurs actions. Le moindre camion de bois est détectable par images satellites, on peut suivre son parcours et savoir s´il s´agit d´une extraction légale ou clandestine. Même chose pour les incendies et l´occupation illégale. A la demande des ONG, en  août 2018 un groupe d´action composé de 15 procureurs de cinq Etats amazoniens, appelé Força Tarefa Amazônia, a été créé par le Ministère Public Fédéral pour lutter contre ces crimes, initialement pour une période de 12 mois. Le constat de ce groupe d´action est accablant, en plus d´avoir identifié des milliers d´hectares de déforestation, il a tracé le profil des infracteurs et remonté certaines filières, comme celle du bois. En réalité, ce groupe a confirmé, et officialisé, ce qu´on savait déjà, à la tête des filières on retrouve les chefs mafieux, qui vivent dans de luxueuses villas ou appartements dans le sud et sud-est du pays, et qui agissent à des milliers de km sans jamais mettre un pied dans la boue, grâce à leurs complicités au niveau administratif et politique, et leurs milices armées sur le terrain.

Terre agricole en bordure de forêt amazonienne.

Terre agricole en bordure de forêt amazonienne.

On est dans un contexte de guerre, avec d´un côté des gens, de la société civile et de la fonction publique, qui luttent contre ces crimes, et de l´autre des groupes mafieux extrêmement puissants qui font la loi sur le terrain. Cette guerre se fait à armes inégales, les défenseurs de l´environnement pouvant surtout compter sur leur détermination pour lutter contre un enemi à la fois doté de gros moyens financiers et de complicités au plus haut niveau des institutions. La pression étrangère est une alliée fondamentale des défenseurs, car, même si elle semble très souvent ne se limiter qu´à la rhétorique, elle représente une menace commerciale capable de freiner le processus de dévastation.

Une dualité se retrouve aussi au sein des groupes parlementaires à Brasilia et des lobbys de l´agrobusiness. D´un côté il y a la stratégie du buldozer, qui prône l´environnement zéro, et de l´autre un groupe plus modéré qui craint des représailles commerciales et allègue qu´il ne sert à rien d´augmenter la production si les clients la boycotte. Ce groupe, jusqu´ici minoritaire n´est pas écologiste, on l´aura compris, mais se veut plus réaliste. Bolsonaro et son gouvernement ont jusqu´ici soutenu le premier, pire encore, ils l´ont stimulé.

Un gouvernement en flagrant délit

Le grilagem des terres, avec toutes ses conséquences sur l´environnement, a redoublé d´intensité pendant les derniers mois de 2018. Avant les élections, au regard des sondages on savait que Bolsonaro serait élu et qu´il flexibiliserait l´occupation des terres et la déforestation afin de développer l´agro-alimentaire et ainsi remercier ses soutiens, les lobbys et les parlementaires ruralistes. Il faut comprendre ici que ce développement n´a rien à voir avec une réduction de la pauvreté et des problèmes sociaux, le ministre de l´environnment à beau dire que c´est une façon de créer des emplois et que tout ce tapage autour de l´Amazonie n´est que désinformation et mensonge, les faits sont là, la forêt brûle, et c´est bien l´enrichissement des milieux de l´agrobusiness qui en est le bénéficiaire. Tout cela sans aucun avantage pour la nation, d´autant que le Brésil n´a pas besoin de déboiser pour produire plus, de récentes et sérieuses études ont démontré que le pays pourrait doubler, et même tripler, sa production rien qu´en optimisant sa surface agricole actuelle. Ce qui intéresse donc en Amazonie c´est le gain rapide, le retour immédiat sur investissement. On exploite le bois, puis on brûle et transforme le terrain en pâturage, ensuite on déplace les troupeaux vers d´autres zones déboisées et on plante, du soja en général. Il y a plusieurs paliers d´exploitation, donc de rentabilité.

Pour en revenir à la politique agricole et environnementale du gouvernement, ce qui se passe depuis janvier de cette année est inégalé dans le pays. Jamais un gouvernement n´avait pris des mesures aussi concrètes contre l´environnement. Sa stratégie est simple, elle commence par la négation du problème, puis continue par la réduction et l´annulation des entraves à l´occupation des terres et aux crimes environnementaux. En neuf mois de gouvernement, tous les budgets et effectifs des organismes d´Etat qui contrôlent sur le terrain ont été réduits, parfois de façon drastiques, c´est le cas de la pollice environnementale qui n´a aujourd´hui plus les moyens d´agir. Dans la foulée le président a évincé tous les directeurs d´organismes officiels qui n´étaient pas dans son sillage.

Déforestation par le feu en Amazonie.

Déforestation par le feu en Amazonie.

Les incendies qui ravagent la forêt amazonienne sont le fruit de cette politique, même s´ils ont toujours existé, avec des hauts et des bas selon les périodes, ils se sont intensifiés ces derniers mois en raison de la politique du gouvernement, dominée par l´agrobusiness et ses mafias. Cette stratégie anti-environnementale favorise la déforestation, par l´absence de contrôles, de représailles et la levée des amendes pour crimes environnementaux, les grileiros et leurs partenaires ont le champs libre pour multiplier leurs activités. En gros, l´idée est de déboiser au plus vite et le plus possible, c´est toujours ça de pris, car au fond ils savent bien que ni Bolsonaro ni son gouvernement ne sont éternels. Aujourd´hui les portes sont ouvertes, alors on en profite avant qu´elles ne se ferment. La question désormais est de savoir jusqu´où cela ira, sachant de façon certaine que 20% de l´Amazonie a disparu depuis le 20e siècle et qu´un seuil de 40%  lui serait fatale. En tant que forêt tropicale humide elle est trop fragile pour se renouveler sans sa masse, on le constate déjà dans les régions où elle a été morcelée. a seule mesure efficace pour enrayer ce désastre est la pression commerciale internationale, il faut qu´elle donne raison au groupe de l´agrobusiness qui prône la modération sous peine de perdre des marchés, c´est la seule faiblesse de ces milieux, c´est là qu´il faut frapper.

Revenons à nos grillons

Malgré les 250 pesticides nouvellement autorisés par le gouvernement Bolsonaro, aucun n´atteint les grillons, bien au contraire. On croyait le Brésil préservé des nuages de sauterelles (ou criquets migrateurs) qui ravagent si souvent l´Afrique, qu´on ne s´en réjouisse pas trop vite, il est ici une espèce bien plus sournoise qui se reproduit dans l´ombre des bureaux, une espèce qui défèque sur la légalité pour engendrer sur le terrain bien plus de désastres que leurs cousins africains. Ici point de nuages de grillons, mais une grosse fumée noire qui annonce la chute imminente du dernier grand bastion vert de la planète.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.