Amazonie, qu´en pensent les Brésiliens ?

Amazonie, qu´en pensent les Brésiliens

Depuis plus de deux semaines l´Amazonie brûle, faisant la une des réseaux sociaux et des médias du monde entier, la planète s´indigne, certains pays menaçant même le Brésil de représailles économiques. Du côté brésilien Bolsonaro se défend et tarde à prendre des mesures, les spécialistes y vont de leurs diverses théories, généralement dirigées selon leur sensibilité politique, certains nient, d´autres dramatisent, mais qu´en pensent les Brésiliens ?

Une opinion brésilienne inquiète

Un sondage commandé par le Congrès National auprès de l´institut IBOPE, l´un des plus sérieux du pays, indiquait cette semaine que 88% des Brésiliens sont inquiets pour l´Amazonie. Comme toujours avec les sondages ce chiffre est à prendre au conditionnel, ceci étant, la tendance est indéniable, les incendies qui ravagent la forêt inquiètent une large partie de la population. Plusieurs dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue cette semaine, répondant aux appels de manifestations en faveur de l´Amazonie dans 66 villes du pays.

Le déclic de cette inquiétude de grande envergure est venu de São Paulo, première ville du pays et plus grosse métropole d´Amérique du sud, lorsque ce lundi 19 août elle a été plongée dans l´obscurité en plein après-midi en raison de la fumée provenant des incendies en Amazonie. Cette fois c´était du concret, si la fumée est capable d´atteindre des villes situées à des milliers de km, c´est que l´intensité des incendies est gigantesque. C´est en tout cas ce que se dit la majorité de la population. Pourtant, des voix se sont élevées pour dire qu´il s´agissait d´un phénomène naturel. La guerre de l´information et de la désinformation commençait.

Jusque là, le gouvernement fédéral était resté silencieux sur les incendies, même si ces dernières semaines Bolsonaro avait limogé le directeur de l´INPE (institut spatial images par satellite), l´accusant de diffuser de fausses données sur la déforestation (entendons des données réelles qui ne l´arrangent pas). Par chance il n´a pas le pouvoir de limoger le directeur de la NASA, qui a les mêmes données « dérangeantes ». Bolsonaro, bénéficiant de la complicité d´une bonne partie des gouverneurs des Etats amazoniens (sur 9 Etats 6 lui sont favorables, 2 sont neutres et 1 seul est dans l´opposition)  n´a donc rien fait, en plus de deux semaines d´incendies il s´est simplement indigné de l´attitude et des propos de certains dirigeants, notamment européens, les accusant de comploter dans le but de faire perdre au Brésil sa souveraineté sur l´Amazonie. Tout le monde a du suivre cette actualité.

Centre de São Paulo lundi 19 août à 15h12

Centre de São Paulo lundi 19 août à 15h12.

Un choix politique

Même si Bolsonaro semble enfin céder sous la pression internationale (il vient de donner l´ordre à l´armée d´intervenir dans les incendies et débloquer des fonds), son dédain pour l´environnement reste ferme. Ce n´est pas une surprise, car cela était clair pendant la campagne électorale qui l´a mené au pouvoir. Il reste donc dans sa logique du développement de l´agrobusiness et de tous les secteurs de l´économie pouvant tirer profit des ressources naturelles. Pour lui «  la défense de l´environnement est une entrave à l´expansion économique du Brésil », une vision qui n´est pas rassurante pour l´avenir de la nature.

Pour mettre sa politique en application, il s´est doté d´une équipe présidentielle qui va logiquement dans le même sens, tout particulièrement son ministre de l´environnement, Ricardo Salles, qui vient de déclarer que « l´Amazonie a besoin de solutions capitalistes », autrement dit d´exploitation, alors que c´est justement la cause des incendies actuels.

Ce gouvernement a publié de nombreux décrets et fait voter des lois qui remettent en question tout ce qui existait en matière de protection de l´environnment. Parmi ces mesures, citons l´autorisation de mise sur le marché de plus de 150 pesticides jusqu´ici interdits, la suppression de postes et de budgets des institutions chargées de la surveillance et la protection de l´environnement, puis l´annulation d´amendes et de pénalités pour crimes environnementaux, un signal en faveur de la déforestation, sans parler d´un assouplissement des règles environnementales pour les agriculteurs et les industriels. Dans la foulée, il revient sur la délimitation des réserves naturelles et des parcs nationaux, mais aussi sur les terres indiennes. Pour Bolsonaro, on a attribué trop de terres aux Indiens et à la protection de l´environnement. Pour étayer sa politique, il se base sur certaines données qui bien interprétées servent son dessein, par exemple, qu´avec 30% de terres protégées, le Brésil est le premier pays au monde en superficie préservée, très loin devant toutes les autres nations, alors que sa superficie cultivée est d´un peu moins de 8% du total des terres du pays. Il y aurait donc trop de terres protégées pour une agriculture trop limitée ? Ce que cette théorie ne dit pas, c´est qu´on a pas besoin des terres amazoniennes pour étendre l´agriculture, les chiffres parlent d´eux-mêmes, 30% de terres protégées plus 8% de terres cultivées, où sont alors les 60% restant ? Pas en Amazonie, on le sait.

Le gros problème est que ces 30% de terres protégées sur le papier ne le sont pas sur le terrain, d´où les éternels conflits entre Indiens et fermiers, trafiquants de bois, garimpeiros (chercheurs d´or), sans parler de la violence contre les activistes et écologistes.  L´explication de l´intérêt pour ces terres c´est tout simplement la rentabilité. C´est qu´elles ne sont pas chères, voire même gratuites puisqu´on peut les envahir et, sans titres de propriété, les exploiter. Elles fournissent du bois, de l´or, et surtout des pâturages pour les bovins ; ce sont là les trois responsables de la déforestation.

Les Brésiliens divisés

Tous les Brésiliens ont conscience de cette réalité, à des degrés différents bien sûr, et si comme on l´a vu plus haut ils sont largement inquiets pour l´Amazonie, on est loin d´une union sacrée sur le sujet. Le problème aujourd´hui, mis en exergue par les incendies et la répercussion mondiale, est pour eux de comprendre où est le vrai du faux, quelle est la véritable ampleur du phénomène et de ses conséquences pour le pays, et surtout, quel objectif politique tout cela cache. Car, il fallait s´y attendre, les électeurs de Bolsonaro, en tout cas ceux qui lui restent fidèles (entre 35 et 40% selon les sondages) pensent que tout cela est orchestré par l´opposition, donc la gauche. C´est la partie qui nie le problème et propage l´idée d´un complot mondial pour faire tomber leur champion, et par la même occasion mettre la main sur les richesses de l´Amazonie. Au Brésil, il est ainsi difficile aujourd´hui de se prononcer en faveur de l´environnement sans être taxé de gauchiste. Fort heureusement, même à droite, tout le monde ne suit pas les délires de Bolsonaro, qui a même avancé l´hypohèse que ce sont les ONG qui auraient mis le feu à la forêt, et plus récemment encore, que c´est Evo Morales (président de gauche de la Bolivie) qui aurait orchestré tout cela. Quoiqu´il en soit, le grand malheur est là et empêche une mobilisation plus massive, la politisation et la polarisation du sujet, une situation qui profite largement à Bolsonaro.

Bolsonaro et Eduardo Salles, son ministre de l´environnement

Bolsonaro et Ricardo Salles, son ministre de l´environnement.

Les incendies

Selon les sources, les incendies en Amazonie ont augmenté de 82% cette année, avec actuellement plus de 66.000 foyers répartis sur toute la région amazonienne. Le phénomène des incendies n´est certes pas nouveau en Amazonie, mais il s´est amplifié à cause de la sécheresse qui sévit depuis des années. Il faut savoir que l´Amazonie n´est pas naturellement propice aux incendies car elle est trop humide. Cependant, la diminution des précipitations a favorisé le phénomène, donnant ainsi un « coup de main » aux incendies criminels.

Il est aujourd hui plus aisé de déboiser, avec moins d´humidité le feu se propage mieux, la technique consistant à retirer la végétation basse, c´est celle qui conserve l´humidité, pour ensuite mettre le feu aux grands arbres.

Il y a donc une combinaison de facteurs, le naturel et l´humain. A cela s´ajoute la réduction des contrôles, avec les coupes budgétaires dans le secteur c´est 30% de contrôles en moins et 65% d´amendes en moins (pour crimes environnementaux). Récemment, l´IBAMA (institut d´Etat chargé de l´environnement) a même signalé des agressions contre ses agents lors de contrôles sur le terrain, les contrevenants se sentant protégés par la politique du gouvernement.

Par ailleurs, le bâillon mis par Bolsonaro sur des institutions comme le INPE (voir plus haut), mais aussi l´IBGE (institut national de géographie) afin de manipuler les données, est une forme de censure qui ne fera que compliquer le travail sur le terrain. Il faudra alors se baser sur des données fournies par des institutions internationales, une contradiction que Bolsonaro n´a pas saisi, lui qui craint tellement la main mise de l´étranger. Enfin, pour parfaire sa stratégie, il a orchestré l´arrêt des financements et subventions aux ONG et s´est moqué de l´Allemagne qui vient de couper les vivres au Fond Amazonien (chargé de programmes de sauvegarde) ; selon Bolsonaro, le Brésil n´a pas besoin de l´argent de l´Allemagne. On parle tout de même de 40 millions de dollars par an, ce qui répresente 4 fois le budget annuel de l´IBAMA… Et si c´était plutôt lui, le président, qui n´avait plus besoin de l´IBAMA ?

Agent de l´IBAMA sur un site de déforesation

Agent de l´IBAMA sur un site de déforesation.

2 Comments

  • Phil Chaz dit :

    article éclairant sur le ressenti des brésiliens dont on ne parle pas dans les médias (français) ; pour ce qui est des incendies gigantesques qui ravagent toutes les forêts du monde (l’Amazonie étant la plus emblématique) certains parlent même de l’équivalent d’une catastrophe nucléaire !

    Moi je crois que je vais aller me racheter de la bière tellement ça me déprime !

    • Bruno dit :

      Merci Philippe, la population brésilienne est aussi victime de ce grand désastre, provoqué dans un regain d’ignorance et d’une stratégie de maximalisation du profit que rien ne semble pouvoir stopper… Ça explique peut-être la grande consommation de bière dans ce pays.
      Bruno

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.