Le pirarucu, nouvelle victime de la maroquinerie

Le pirarucu, nouvelle victime de la maroquinerie

C´est l´un des plus gros poissons d´eau douce de la planète, déjà menacé par la dégradation de son habitat, il est aujourd´hui recherché pour son cuir ; succédant ainsi au crocodile puis plus récemment au pangolin, ce pacifique géant fini souvent sa vie en santiags ou en sacs à main loin de son Amazonie natale.

Un poisson pas comme les autres

Le pirarucu (arapaima gigas) est avant tout un géant. Sa taille varie entre deux et trois mètres de longueur à l´âge adulte, pour un poids de 200 kg, certains individus atteignant les 250 kg. Une autre particularité de ce poisson omnivore est son corps couvert d´épaisses écailles, une protection naturelle contre les piranhas, son principal prédateur, qui s´attaquent tout de même aux jeunes individus dont les écailles et le cuir ne sont pas encore développés. Pour protéger leur progéniture les parents veillent sur elle jusqu´à un âge avancé, ce qui est rare chez les poissons. Les pirarucus sont particulièrement vulnérables car ils vivent en eaux calmes et peu profondes et en raison de leur système respiratoire doivent remonter à la surface pour s´oxygéner, c´est à ce moment là qu´il est généralement capturé.

Connu depuis toujours en Amazonie et apprécié pour sa chair, on croyait l´intérêt pour le pirarucu définitivement confiné à l´art culinaire local. Mais depuis quelques années, quand des stylistes brésiliens ont présenté à l´étranger des modèles de haute couture réalisés avec son cuir, l´histoire du pirarucu a basculé.

A gauche une écaille servant de lime à ongle, à gauche une parure fantaisie artisanale

A gauche une écaille servant de lime à ongle, à gauche une parure fantaisie artisanale.

De l´artisanat local à l´industrie internationale

Les écailles du pirarucu ont toujours été utilisées comme ustensiles ou éléments de décoration par les Indiens. Plus récemment, avec le développement du tourisme dans certaines villes amazoniennes, comme Manaus ou Belem, une grande diversité d´artisanat est fabriqué avec ces mêmes écailles, parfois le cuir ; un artisanat généralement kitsch, il faut bien l´avouer. Ceci étant, on ne chassait pas ces poissons pour leurs écailles, tout simplement on les récupérait après que les poissonniers aient fait leur travail de découpe, car sa chair est très appréciée et présente dans l´alimentation locale depuis toujours. Elle constitue une importante ressource alimentaire pour les populations amazoniennes, sa chair séchée et salée se conserve plusieurs mois, à la façon de la morue, d´où son surnom de bacalhau da Amazônia (morue de l´Amazonie).

Aujourd´hui, c´est son cuir qui fait l´objet d´un immense intérêt, principalement de l´industrie des bottes de cowboys, ou santiags, et cela coïncide avec la rareté à se procurer le cuir du pangolin, un petit mammifère d´Asie et d´Afrique, que l´on commence enfin à protéger pour éviter son extinction. Il se trouve que le cuir du pirarucu est très similaire à celui du pangolin.

des santiags en cuir de pangolin, à droite en cuir de pirarucu

Ci-dessus des santiags en cuir de pangolin, à droite en cuir de pirarucu.

Le pirarucu á la rescousse du pangolin

Il existe une dizaine d´espèces de pangolin, petit animal peu connu du grand public qui habite l´Asie du sud et l´Afrique sub-saharienne. Son aspect est celui d´un fourmilier, il s´alimente d´ailleurs de fourmis, et a la particularité d´être le seul mammifère au monde recouvert d´écailles. La plus petite espèce, le pangolin chinois, pèse un peu plus de trois kilos et ne dépasse pas 40 cm de longueur, par contre la plus grosse, le pangolin géant, d´Afrique équatoriale, mesure plus d´un mètre de longueur pour un poids de 30 kg. Toutes les espèces sont très menacées, on estime que rien qu´en Chine et au Vietnam plus de 100 000 pangolins sont tués chaque année et d´autres milliers en Afrique, ce qui en fait le mammifère le plus braconné au monde. Un véritable commerce entretient un réseau de braconnage qui continue très actif malgré les restrictions d´entrée au Mexique et aux Etats-Unis, premiers consommateurs pour leur industrie bottière.

Le pirarucu n´est donc plus à l´abri de l´extinction en milieu naturel, car si le Brésil impose des quotas de pêche limités à 50 000 pirarucus par an, on sait combien il est difficile de les faire respecter. Une valorisation de son cuir entrainerait l´augmentation du braconnage en région amazonienne, un territoire qui échappe déjà en grande partie aux contrôles. La tendance est inquiétante, car en deux ans (le boom pour son cuir a réellement commencé en 2017) on sait que sur les 50 000 pêches autorisées (quotas), 15 000 ont été destinées à l´industrie du cuir.

Le pangolin

Le pangolin.

La solution passe par l´élevage

Ce n´est que dans les années 1990 qu´on a commencé à développer l´élevage de poissons amazoniens pour leur chair, comme le pintado, le tucunaré, le surubim, le tambaqui, et bien sûr le pirarucu. Cette activité a pris beaucoup d´ampleur devant la demande croissante des poissonneries à partir des années 2010. Aujourd´hui, ce sont près de 10.000 tonnes de pirarucu qui sont produites par an dans les piscicultures, principalement installées dans l´Etat de Rondônia (plus de 8.000 tonnes à lui seul).

L´intérêt pour son cuir, qui ne fait que s´amplifier, devrait provoquer un véritable boom dans le secteur de la pisciculture. L´élevage du pirarucu en captivité apparait ainsi comme la meilleure solution pour éviter sa disparition dans la nature, à condition bien sûr que son prix soit suffisament attractif pour éviter les prélévements dans la nature et le braconnage. Mais son coût de production est justement l´un des principaux freins à l´élevage en captivité, car en raison de sa taille c´est un très gros mangeur, qui de plus a besoin d´au moins 45% de protéïnes animales dans son alimentation. Fort heureusement c´est une espèce qui se développe vite, atteignant une dizaine de kilos dès la première année, par ailleurs, le pourcentage de perte sur ce poisson sans arêtes est le plus bas des poissons amazoniens puisqu´il est composé de 60% de chair comestible.

Reste aux éleveurs, jusqu´ici concentrés sur le commerce de sa chair, à s´équiper pour la récupération et la vente de son cuir. Si cela fonctionne, le pirarucu du Brésil aura sauvé la peau du pangolin, son lointain compère d´infortune.

Transport de piracurus d´élevage en Amazonie.

Transport de piracurus d´élevage en Amazonie.

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