Alcântara, entre abandon et renouveau spatial

Alcântara, entre abandon et renouveau spatial
Alcântara, entre abandon et renouveau spatial

Située à une heure de bateau de São Luis, la capitale de l´Etat du Maranhão, la petite ville de Alcântara a connu bien des remous tout au long de son histoire. Abandonnée pendant de longues périodes puis ressuscitée par l´installation de la base spatiale brésilienne sur son territoire, la commune compte aujourd´hui autour de 20.000 habitants, qui survivent entre la pêche, l´agriculture, le tourisme et l´espoir d´une nouvelle conquête de l´espace… 

Le sentiment d´une île

On accède à Alcântara par la mer depuis São Luis et tout indique qu´on se trouve sur une île qui aurait été abandonnée à son propre sort. En réalité, Alcântara se trouve sur le continent et c´est São Luis qui est une île. Il est possible de rejoindre Alcântara par la route, mais il faut compter six heures de trajet (427 km) alors que la traversée en bateau (ferry boat et catamarans) est d´à peine une heure depuis São Luis, avec le mal de mer compris tant les vagues sont fortes dans cette zone.

La région, Alcântara et l´île de São Luis, étaient habités par des Indiens Tupinambas et c´est là qu´au début du 17ème siècle des Français débarquèrent dans le but d´y implanter une colonie, que l´on appela la France Equinoxiale. Commandés par le seigneur de la Ravardière, Daniel de la Touche, un groupe de 500 colons s´y installèrent et y fondèrent la ville de Saint Louis (São Luis en portugais), en hommage à Louis XIII, le roi de France à l´époque. La colonie de Saint Louis, qui comprenait Alcântara, durera quatre ans. Expulsés par les Portugais en 1615, les Français remontèrent vers le nord et seront ainsi à l´origine de la fondation de la Guyanne. A noter que São Luis est la seule capitale d´Etat au Brésil qui n´a pas été fondée par les Portugais.

La fin d´un cycle

Pendant toute la période coloniale, Alcântara était un important centre commercial et agricole, surpassant São Luis qui n´était alors qu´un gros village entouré de mangroves et qui devait sa survie aux activités économiques d´Alcântara. Les activités principales était la production et le commerce de riz et de coton, pour lesquelles on faisait venir des esclaves, principalement de Guinée, ce qui permettait d´écourter le temps de traversée. Alcântara entretenait des liens directs avec Lisbonne, ce qui a  favorisé l´installation d´une aristocratie locale. La ville conserve les ruines de nombreuses bâtisses, maisons de maître, couvents et églises, qui sont aujourd´hui les témoins de ce faste passé.  La décadence commence au début du 19ème siècle, elle accompagne celle de toute la région Nordeste qui ne pouvait faire face au développement intensif des régions du sud et sud-est, et aux nouveaux besoins agricoles et axes commerciaux.

Vestiges d´imposantes bâtisses à Alcântara.

Vestiges d´imposantes bâtisses à Alcântara.

São Luis, la capitale oubliée

Si Alcântara avait la faveur d´une aristocratie portugaise complètement tournée vers Lisbonne, São Luis, qui se trouve juste en face (19 km en ligne droite par l´océan), prend de l´importance dès la seconde moitié du 17ème siècle, en récupérant notamment une bonne partie du commerce du coton. La demande anglaise était alors énorme et ne pouvait plus compter sur l´approvisionnement américain en raison de la guerre d´indépendance qui y faisait rage. Le port de São Luis devient alors le plus important de toute la région, et la ville le centre commercial d´un immense territoire qui s étend au nord jusqu´au Pará. Toute la région est alors dominée par la production destinée à l´exportation, comme la canne à sucre, le cacao et le tabac. São Luis connait à son tour une phase de richesse, de nombreux édifices recouverts d´azulejos portugais y sont construits, on peut encore en découvrir quelques exemplaires dans son centre historique.

Centre historique de São Luis.

Centre historique de São Luis.

Puis la décadence des activités économiques de la région atteint aussi São Luis au 19ème siècle. Le développement du sud du pays et l´abolition de l´esclavage achèveront son déclin, la ville ne s´en remettra jamais. A la différence d´autres capitales du Nordeste, comme Recife, Salvador ou Fortaleza, qui connaitront un relatif renouveau, São Luis restera à l´écart de la modernisation et du développement du pays au 20ème siècle. Elle est aujourd´hui la capitale d´un Etat, le Maranhão, qui compte parmi les plus pauvres du pays. Cet Etat affiche l´un des plus bas taux d´IDH (Indice de Développement Humain) du Brésil, il est avant-dernier juste devant celui de Alagoas (lui aussi dans le Nordeste), sa note IDH est de 0.683. A titre de comparaison celui de São Paulo est de 0.840 (l´indice IDH est compris entre 0 et 1 point), la France 0.901, la Suisse 0.944. Le Maranhão compte aujourd´hui un peu plus de sept millions d´habitants pour une superficie de 332.000 km².

L´aventure spatiale

Grâce au centre spatial brésilien créé en 1983, et devenu opérationnel en 1989, Alcântara connait une certaine revitalisation. Pour l´implantation de la base, de nombreuses populations rurales, pour la plupart des Quilombolas (descendants d´esclaves en fuite) sont déplacés. Certains sont allés vivre à Alcântara, redonnant vie aux ruines qui formaient alors l´essentiel de la ville. Les premiers essais de lancements de sondes en 1990, puis de satellites à partir de 1993, feront venir sur place du personnel et des techniciens hautement qualifiés, mais aussi la presse, des politiciens et des militaires (le centre est rattaché à l´armée de l´air), le commerce et les services se renaissent, ce qui permet aussi d´attirer quelques touristes.

Base spatiale d´Alcântara

 Base spatiale d´Alcântara.

Les déboires et les espoirs de l´espace

En plus trente ans de lancements, le centre spatial d´Alcântara (le seul du Brésil) aura connu pas mal de déboires, économiques surtout, mais aussi de nombreuses défaillances techniques, dont la plus tragique, qui, en 2003 se traduira par l´explosion du véhicule de lancement (VLS-1) qui fera 21 morts parmi l´équipe technique. Depuis cet accident, les activités du centre sont restées quasiment au point mort et aujourd´hui le Brésil est dans l´incapacité de disposer des 20 millions de dollars nécessaires à sa modernisation.

En cette même année 2003, le gouvernement brésilien avait pourtant signé un traité avec l´Ukraine pour le lancement de fusées Cyclone-4 fabriquées par ce pays. Cet accord ne sortira jamais des tiroirs et sera révoqué en 2015, il aura coûté 140 millions de dollars aux coffres publics brésiliens pour aucun résultat. Dans un même temps le Brésil a tenté de développer un partenariat avec la Chine, seulement cinq lancements se concrètiseront mais tous effectués en Chine. A l´époque, les Etats-Unis avaient bloqué l´envoi de pièces au Brésil afin qu´elles ne soient pas copiées par les Chinois.

En 2011, le Brésil apprend à travers WikiLeaks que les Etats-Unis n´ont pas l´intention de laisser le Brésil développer ses propres fusées. Ils font alors pression sur l´Ukraine pour empêcher un transfert de technologie. Les Etats-Unis précisent qu´ils acceptent le partenariat entre le Brésil et l´Ukraine à conditions qu´il n´y ait aucun transfert de technologie. Depuis, il semblerait que ce dossier soit définitement classé car dans le récent voyage de Jair Bolsonaro aux Etats-Unis, il a conclu un accord avec Donald Trump pour l´utilisation de la base spatiale d´Alcântara.

Selon cet accord, les Etats-Unis pourront disposer, sous forme de location, de la base de lancement d´Alcântara (idéalement placée, sa proximité de la ligne de l´équateur permet une économie de 23% du combustible, et les conditions climatiques locales permettent des lancements toute l´année). L´accord est aussi très clair sur les transferts de technologie, il n´y en aura pas. Pour les détracteurs de cet accord c´est une perte de souveraineté pour le Brésil, pour ses défenseurs c´est une façon de redynamiser cette base largement sous-exploitée et de faire une place au Brésil sur le marché international du lancement de satellite.

Arrivée sur l´embarcadère d´Alcântara

Arrivée sur l´embarcadère d´Alcântara.

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