La ministre qui n´aimait pas Elsa

La ministre qui n´aimait pas Elsa

Damares Alves, ministre de la Femme, de la Famille et des Droits de l´Homme, n´en est plus à une polémique près. On la connait plus pour ses déclarations que pour ses actions, car il ne se passe pas une semaine sans qu´elle ne jette un pavé dans la mare. Cette fois elle s´en prend à Elsa, la princesse des studios Disney, personnage du film d´animation « La Reine des Neiges », dont le titre original est resté « Frozen » au Brésil.

Innocente Elsa ? Pas tant que ça selon la ministre la plus controversée du gouvernement Bolsonaro. Inspirée aussi, car il lui en faut de l´imagination pour retricoter le scénario de ce classique de Disney et du toupet pour affirmer que la bonne version est la sienne. Que les plus jeunes se bouchent les oreilles et les plus grands les ouvrent bien grandes : madame la ministre sait pourquoi Elsa ne termine pas son histoire dans les bras du prince charmant, comme le voudraient la tradition et la morale. Elsa fini seule car cette princesse des neiges est lesbienne ! Et vlan ! Et si on veut vraiment tout savoir, qu´on le sache, ce n´est pas le prince charmant qui réveille d´un tendre baiser la belle au Bois dormant, c´est Elsa bien sûr !

Damares Alves intronisée ministre en janvier 2019, en rose bien sûr.

Damares Alves intronisée ministre en janvier 2019, en rose bien sûr.

Fort heureusement, ce ministère n´est pas ce qu´on pourrait qualifier de ministère de premier plan. Mais il fait partie des chouchous du président, qui très récemment précisait, au cas où l´on en serait pas convaincu, à quel point son rôle est important. En tout cas Damares Alves a le don de le mettre en avant ce ministère, on en entend même plus parler que de celui de l´économie et des finances, qui, il est vrai, n´a pas grand chose de très existant à annoncer ces derniers temps.

La vie en rose

Tout avait pourtant bien commencé pour Damares Alves, qui avait annoncé la couleur dès son intronisation en janvier 2019 : « désormais on devrait habiller les filles en rose et les garçons en bleu ». C´était ce qu´elle appelle « des grands changements pour le Brésil ». Le Brésil nouveau est arrivé et on comprend mieux pourquoi la princesse Elsa n´y est pas la bienvenue, elle qui s´habille en bleu !

Il fallait s´y attendre, ce fut un bide total, l´appel aura fait couler beaucoup d´encre, mais aussi de larmes, de rire bien sûr. Car dans la rue pas un bambin en bleu, pas une fillette en rose, en tout cas pas plus que d´habitude. A vous dégoûter d´avoir des idées ! Récupérée par les humoristes, puis par tout ce que les médias comptent encore de gens qui réagissent, l´annonce de madame la ministre n´a pas dépassé le stade de la fiction. Il ne restait plus à Damares Alves que de trouver une nouvelle idée qui fait mouche, et nous allons le voir, d´idées elle n´en est jamais à court.

L´humoriste Rapha Vélez dans une vidéo ironisant les propos de la ministre.

L´humoriste Rapha Vélez dans une vidéo ironisant les propos de la ministre.

Ministre de la Femme… soumise.

On l´aura compris, Damares Alves n´a jamais dit son dernier mot, quitte à rajouter une couche de crème à l´arsenic dans le mille-feuille déjà bien empoisonnant de ses propos. Elle récidive avec une missive, qui cette fois balaye d´un tour de bras un siècle de lutte féministe au Brésil : « dans ma conception chrétienne de la famille, la femme est soumise à l´homme ». Elle avait auparavant déclaré être très préocupée par l´absence des femmes au foyer. Dans un pays machiste, elle a du se faire beaucoup d´amis. Conception chrétienne ? Il faut préciser que Damares Alves est évangélique, pasteure et fille de pasteur, elle fait partie de ce puissant lobby de la bible (les catholiques n´en font pas partie) qui siège au Congrès Fédéral à Brasilia avec 120 parlementaires (plus 4 ministres), une mouvance qui a permis à Jair Bolsonaro d´être élu président de la république (son épouse aussi est évangélique). Un groupe parlementaire, qui, allié à celui des armes et celui de l´agroalimentaire, peut lourdement peser dans les décisions de l´Etat. Par chance pour toutes les femmes insoumises du pays, mais aussi les homosexuels et les fans de la Reine des Neiges, les divisions internes de ce groupe évangélique et son insatisfaction croissante de la gestion Bolsonaro, à ses yeux trop laxiste et libéral, ont quelque peu freiné son influence.

Et dieu créa Damares.

Toujours dans le registre de sa conception chrétienne, madame la ministre est une adepte du créationnisme. Mais était-il vraiment nécessaire de le préciser ? Darwin et Disney, on sent qu´il y a un axe pour Damares, qui d´ailleurs pourrait un jour être canonisée, c´est sérieux, on va le voir.

Soit, les petites filles doivent être en rose et les petits garçons en bleu, à quoi il faut ajouter que les premières naissent dans les roses et les seconds dans les choux. N´oublions pas nos classiques. N´oublions pas non plus que nous sommes au Brésil, un pays tropical où les choux et les roses ont bien du mal à enfanter. Damares est donc née dans un goyavier. Que les mauvais esprits n´y voient pas une évolution darwiniste inversée, Damares n´est pas montée dans l´arbre pour redevenir un singe. Elle s´y est réfugiée pour y mourir, ce qui n´est pas risible.

C´est qu´elle a souffert la petite Damares, elle dira d´ailleurs que ses rêves de princesse se sont envolés dès l´âge de six ans, lorsqu´un pasteur, ami de la famille, a abusé d´elle en la menaçant de tuer ses parents si elle ouvrait la bouche. Puis, comme on est très accueillant entre évangéliques, la famille a plus tard abrité un second pasteur, qui à son tour s´est mis à violer la petite fille. Là, il faut reconnaitre à Damares le don d´être miséricordieuse, car un traumatisme pareil, c´est à vous dégoûter à vie des pasteurs, et même de tous les hommes. Et bien non, elle n´est même pas devenue féministe notre ministre ! Mais là ça s´explique, car il y a une coquetterie là dessous. Selon elle : « les féministes n´aiment pas les hommes parce-qu´elles sont laides », autrement dit ce sont les hommes qui ne les aiment pas car elle sont moches, d´où l´idolâtrie des féministes pour Elsa la princesse en bleu. C´est d´une logique !

Mais revenons à nos goyaves. En pleine maturité l´arbre atteint 5 à 6 mètres de hauteur, ce n´est pas très haut pour un suicide, même pour une fillette de 10 ans. Mais meurtrie, l´enfant avait tout prévu, en plus de la chute elle avalerait de la Mort-au-rat (chute plus raticide, ça équivaut à se tirer une balle empoisonnée dans la tête). C´est alors, qu´il Lui est apparu, se dirigeant vers le goyavier, Lui, oui Lui, Jésus Christ. On l´aura compris, Damares fut sauvée et naquit une seconde foi… Elle vivrait et deviendrait pasteure, elle aussi.

Damares Alves raconta cette histoire, pourtant très intime, lors d´un culte évangélique, c´était avant d´être choisie comme ministre par Bolsonaro. On doit d´ailleurs à ce dernier une fière chandelle, car si Damares n´avait pas été ministre, elle aurait eu le temps de faire éditer son livre « Jésus grimpe sur le goyavier » et le diffuser au niveau mondial, il devait sortir en décembre 2018 (il parait qu´il circulerait déjà sous le manteau des croyants)… Le Goncourt 2019 l´a échappé belle !

 

Au pays des tulipes.

S´il y a bien un pays où les bébés ne naissent pas dans les roses ni dans les choux, c´est la Hollande. Ça tombe bien car là-bas, puisqu´on ne peut pas mettre les femmes au four (trop féministes) et les hommes au moulin (trop cliché), entre deux récoltes de tulipes on masturbe les bébés. C´est dégoûtant, mais qu´attendre de mieux d´un pays bas. En tout cas, madame la ministre a bien failli créer un incident diplomatique entre le Brésil et la Hollande, qui n´a guère appréciée l´exposition scandaleuse de ses moeurs les plus intimes.

Pourtant Damares Alves avait bien étudié le dossier, selon elle, il y aurait même un accord secret entre des scientifiques hollandais et la mairie de São Paulo pour développer dans cette ville un programme d´enseignement de la masturbation des bébés. Et ce n´est pas un délire, selon la ministre qui décrit tout cela dans une vidéo, en Hollande on masturbe les bébés dès l´âge de sept mois afin de les préparer à ressentir du plaisir à l´âge adulte. Pour les garçons une meilleure érection, et les filles de meilleurs orgasmes. Ce que ne sait sans doute pas Damares, c´est qu´il y a une explication naturelle à tout cela. En effet, il faut combien de temps à un rosier pour pousser et donner ses premières roses ? Et les choux ? Ça prend des mois tout ça, voire des années (pour les rosiers). La tulipe, quant à elle, est précoce, elle pointe sa tige dès les premières chaleurs. La botanique, il est vrai, ça ne s´apprend pas dans les goyaviers.

Bob l´éponge et son ami Patrick… l´amour au fond des mers.

Ils sont partout…

Les gays sont partout, et précoces, qu´on le sache. Et pour cause, lorsque la gauche était au pouvoir elle aurait distribué dans les écoles des brochures pour enseigner l´homosexualité, avec, pire encore, des biberons en forme de pénis ! C´est ce que la ministre appelle le Kit Gay, une bombe lancée en pleine campagne électorale de la dernière présidentielle (septembre 2018). En réalité, personne n´a jamais vu ce kit gay, ce que la gauche avait projeté c´était de lancer une campagne contre l´homophobie, ce n´est pas vraiment la même chose. Pourtant, selon un sondage de l´époque, plus de 84% des électeurs de Bolsonaro y ont cru, dur comme biberon excité.

Damares bien évidemment en avait la preuve, ne s´était-t-elle pas embarquée dans une polémique avec une directrice d´une école maternelle car un enfant de trois ans y aurait été surpris en train de faire une fellation à un bébé ?! Et que cette directrice complaisante l´aurait même laissé faire par crainte d´être accusée d´homophobie. Tout cela à cause du kit gay bien sûr. Evidemment avec des biberons pareils. L´histoire, ne dit pas qui était ce bambin si précoce, mais il pourrait bien être le fils adoptif de Bob l´éponge et de son petit ami Patrick. Car bien sûr, ces deux-là aussi sont gays, comme Elsa, ça saute aux yeux. Seuls les parents aveugles et irresponsables ne s´en sont pas encore aperçus.

Enfin, c´est ce qu´a dit la pasteure Damares dans un de ses récents sermons. Le sujet l´obsède il est vrai, et on lui doit aussi cette terrible constatation : « Le Brésil vit dans une dictature gay, c´est une idéologie imposée et celui qui ne l´accepte pas est persécuté ». Et dire que certains pensaient que c´était exactement le contraire. A quand les matraques de policiers en forme de pénis !

L´arche de Damares.

Fake news avérées, tous ces propos de Damares Alves, tiennent à la fois du comique, du pittoresque et du délire. On a aussi, sans vouloir jouer les mauvaises langues, la très légère impression que le sexe est une obsession chez elle, c´est une constante dans ses sermons. Mais on ne sait plus s´il faut la pardonner, tant la souffrance de son passé doit lui peser et l´endoctrinement de son église perturber sa lucidité.

Le problème c´est que ce qui pourrait être qu´un simple cas relevant de la psychanalyse, émane d´une personne qui occupe un poste de ministre. Doit-on pour autant se poser des questions sur la salubrité mentale et politique de l´éxécutif au pouvoir depuis cinq mois ? Chacun appréciera, mais prions pour que cela ne soit pas contagieux. C´est que dans ses innombrables égarements, Damares est allée se mêler des oignons du ministre du tourisme, Marcelo Álvaro Antônio. On a même cru, l´espace d´une hallucination, qu´elle allait lui piquer son poste. Poussons donc un grand ouf et souhaitons qu´elle n´aille pas non plus reluquer du côté du chancelier Ernesto Araújo (ministre des relations extérieures), un original lui aussi (il pense que Donald Trump est dieu descendu aux Etats-Unis et que le réchauffement climatique est un complot communiste).

Mais revenons à nos moutons, justement. C´était en 2013, une vieille affaire, mais ce qui est formidable avec Damares c´est qu´elle assume tout ce qu´elle a dit et qu´elle en rajoute quand on insiste. Le tourisme donc, parlons-en de cette mode d´aller respirer le bon air pur et manger des produits frais à la campagne. Balivernes ! Selon Damares Alves « le tourisme rural est une excuse pour aller forniquer avec les animaux ». Vous en trouverez sur la planète des ministres qui balancent des trucs pareils ! Le Brésil est un pays d´exception.

Pauvres bestioles, victimes de citadins pervers qui vont courir la vachette et le porcelet le week-end, mais que fait la SPA (c´est le même sigle au Brésil) ?! On aurait tort de se pincer les lèvres, car là encore, comme pour les dessins animés, madame Alves nous interpelle, la zoophylie est un véritable fléau, on est à deux pas de voir des hordes de touristes hollandais débarquer dans les campagnes brésiliennes ! Tout à coup, on comprend mieux aussi l´engouement des touristes pour les safaris, pauvres zèbres, gorilles et girafes… Mais que fait Tarzan ?!

Damares Alves et ses nombreux diplômes.

Tu ne convoiteras pas les casseroles de ton prochain.

S´il y a bien un domaine où les politiciens brésiliens excellent c´est celui de la magouille, qu´ils soient de gauche ou de droite, en passant par le centre et les extrêmes, tous (ou presque) rivalisent dans la courses aux affaires, c´est à celui qui aura les casseroles les plus grandes à remplir de billets de banque. Pourtant, à ces jeux de vilains, il semble que Damares soit restée sur le banc des réservistes. Elle n´est, à ce jour, impliquée dans aucune affaire de gros sous. Rendons à César ce qui lui appartient. Ceci étant, ses démêlés avec la justice, et avec la vérité, ne sont ni nouvelles ni bénignes. Le cas le plus extravagant est celui de sa fille adoptive, Lulu, une petite indienne de la tribu des Kamayurá, âgée aujourd´hui de 21 ans. Selon sa famille, l´enfant lui aurait été retiré à l´âge de six ans par une missionnaire amie de Damares Alves, afin qu´elle bénéficie d´un traitement dentaire à Brasilia. La petite ne serait jamais retournée dans sa tribu. Selon la ministre, ce sont les parents qui lui auraient concédé l´adoption et l´enfant serait retourné régulièrement les visiter.

Malheureusement pour la ministre il n´y a aucune preuve de tout cela et elle-même avoue qu´elle n´a jamais régularisé l´adoption. Pour lui compliquer encore un peu plus les choses, plusieurs représentants indigènes ont déposé une plainte contre l´ONG créé par Damares Alves, dont la finalité serait d´aider les Indiens. Selon les plaignants, cette institution ne serait qu´une couverture pour masquer un trafic de jeunes Indiens.

Fort heureusement pour elle, la ministre, en plus d´être pasteure, est aussi avocate. Elle devrait donc pouvoir se défendre, si toutefois son diplôme n´est pas annulé. Car l´institut où elle l´a obtenu a été discrédité en 2011 par le ministère de l´éducation nationale. Qu´à cela ne tienne, il lui reste encore trois autres maîtrises, une en Education, une en Droit Constitutionnel et une en Droit de la Famille. Mais quelques-uns de ses détracteurs n´ont rien trouvé de mieux à faire que d´aller fouiller les archives de l´éducation nationale où ils n´ont jamais trouvé aucune trace de ces diplômes. Là encore il a fallu que la ministre s´explique, c´était pourtant très simple, ses diplômes n´émanent pas d´institutions reconnues par le ministère de l´éducation nationale : « Nous les pasteurs, nous recevons le ministère de maîtres d´un point de vue chrétien… ». Des maîtrises bibliques, il fallait le dire tout de suite !

L´église au pouvoir

A 55 ans, madame la ministre est célibataire (comme Elsa !), elle vit avec Lulu,sa fille adoptive, qui fréquente aussi l´église où Damares est pasteure, comme l´était son père. Cette église, la Igreja Quadrangular (union des églises Foursquare en France), est aujourd´hui la quatrième église protestante (pentecôtiste) du Brésil avec près de deux millions d´adeptes, plus de 5.500 temples et 8.000 pasteurs ; elle a été fondée aux Etats-Unis en 1923 et est arrivée au Brésil en 1951. Notre ministre pasteure est une fervente croyante, tous les jours à 17h00 tapantes, c´est l´heure de la prière dans son ministère à Brasilia. Avant d´être appelée comme ministre, elle avait déclaré « il est temps que l´église prenne le pouvoir ». Bolsonaro l´aura sans doute entendu, car, sur l´escalier qui mène au trône, si d´autres ne lui font pas un croche-pied avant, le clan de la bible est d´ores et déjà sur les plus hautes marches.

Damares Alves est aussi une des figures de proue dans la lutte contre l´avortement au Brésil, ou plutôt contre les tentatives de le légaliser, car il est illégal dans le pays. Elle n´hésite pas à se présenter devant les médias avec les mains tâchées de sang et déclarer : « Si la grossesse est un problème qui dure neuf mois, l´avortement en est un qui accompagne la femme toute sa vie ». Un sens de la formule qui pourrait bien se transformer en un durcissement de la pénalisation de l´avortement, un projet de loi allant dans ce sens vient d´être présenté par la ministre.

Ce ministère, de la Femme, de la Famille, et des Droits de l´Homme, a été créé par Bolsonaro, il a aussi récupéré la FUNAI (la fondation pour les Indiens) qui dépendait auparavant du ministère de la justice. Damares Alves était d´ailleurs favorable à ce qu´il passe sous contrôle du ministère de l´agriculture, comme cela était prévu dans le programme de Bolsonaro, mais qui devant le tollé que cela commençait à provoquer (ça revenait à donner la gestion des terres indiennes à ses pires ennemis), le président a fait volte-face pour le rattacher au ministère de Damares Alves. Elle a promis d´y nommer un directeur dont le profil est « d´aimer éperdument les Indiens ». Nous voilà rassurés !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.