Quand le Brésil parlait tupi

quand le brésil parlait tupi
quand le brésil parlait tupi

Depuis l´arrivée des Portugais en 1500 jusqu´à la fin du 18ème siècle, la langue la plus parlée dans la colonie était le tupi, langue indigène, puis réfomée et orthographiée par les Jésuites. Ils l´appelèrent la língua brasílica, ou encore la língua geral (langue générale), on la connait aussi comme tupi-guarani. Considérée comme langue morte, le tupi ancien survit néanmoins aujourd´hui dans le portugais moderne du Brésil, où plus de dix mille mots sont devenus courants. Une forme de tupi moderne, le nheengatu est toujours pratiqué par quelques communautés indiennes.

Le tupi

Le mot tupi veut dire « chef, sage » ou « grand père » dans cette langue, il est avec le macro-jê, un des deux principaux troncs linguistiques du Brésil. Il existe par ailleurs une dizaine d´autres familles de langues indigènes qui n´appartiennent pas à ces deux troncs (aujourd´hui environ 180 langues indigènes sont encore pratiquées au Brésil). Pour mieux comprendre, on peut comparer le tupi au latin, cette dernière appartient au tronc indo-européen dans laquelle on trouve les langues latines, dont le portugais. C´est la même chose avec le tupi, dont sont issues dix familles linguistiques. Ces langues tupi s´étendaient sur pratiquement toute la côte du Brésil, depuis le delta de l´Amazone jusqu´aux confins du Rio Grande do Sul. Le tupi est ainsi à l´origine des principales variantes parlées par les peuples de la côte, ceux avec lesquels les Portugais ont été confrontés dès leur arrivée, les plus connus étant les Tupinambá, Tamoio, Tupiniquim, Caeté, Potiguara, Tabajara, Temiminós, et Carijó. Le guarani, est aussi apparenté au tupi, il est parlé dans le sud et sud-est du pays, et au Paraguay, par le peuple Guarani. Très proche du tupi, avec lequel les Jésuites l´ont fait fusionner.

Nous distinguons d´une part le tupi ancien, parlé par les différentes tribus citées ci-dessus, le tupi adoptée par les Jésuites à partir du 16ème siècle, il devient langue écrite sur la base du portugais et en y incluant le guarani, la langue devient alors le tupi-guarani, et enfin le tupi moderne, connu comme nheengatu, apparut au 19ème siècle et toujours pratiqué, par environ 20.000 Indiens en Amazonie (région du Rio Negro). Le nheengatu a évolué à partir du tupi-guarani, c´est le dernier témoin vivant de la língua geral crée par les Jésuites.

Première grammaire de tupi-guarani, publiée en 1595 par la Compagnie de Jésus.

Première grammaire de tupi-guarani, publiée en 1595 par la Compagnie de Jésus.

Deux siècles de tupi-guarani

Les Jésuites arrivent au Brésil en 1549, lors de la fondation de la première capitale de la colonie, Salvador de Bahia, où ils implantent leur premier collège. C´est à partir d´ici qu´ils organisent la colonie en « province jésuite », devenant indépendante de celle du Portugal dès 1553, Bahia est ainsi la première implantation jésuite des Amériques. Dès leur arrivée, les pères jésuites étudient la langue des natifs, à Bahia c´est le tupi des Indiens tupinambas. Si le but à la base était de pouvoir évangéliser les indigènes dans leur langue, les Jésuites perçoivent très vite, au cours de leur expansion vers le sud, l´importance du tupi, langue principale de la côte. S´ils comprennent aussi que la langue n´est pas un facteur d´unité, les tribus d´une même famille linguistique étant souvent en guerre, ils sont persuadés que l´expansion territoriale du tupi peut faciliter la communication et les échanges entre les colons et les Indiens, mais aussi les esclaves africains. C´est ainsi que va naître cette « langue générale », un tupi « passe-partout », qui va désormais s´écrire (sur les bases de la langue portugaise) et devenir la langue, sinon officielle, en tout cas la plus pratiquée du Brésil colonial.

C´est ainsi que pendant deux siècles, la lingua geral a dominé toutes les autres au Brésil, y compris le portugais, et s´est imposée à de nombreuses tribus au fil de la pénétration blanche dans l´intérieur des terres. Certaines tribus ont alors abandonné leur propre langue, y compris celles qui appartenaient à d´autres familles linguistiques. C´est pour cette raison, que le nheengatu (tupi dit moderne) est parlé en Amazonie, sur le Rio Negro en amont de Manaus, donc bien au-delà de la zone tupi traditionnelle. La lingua geral s´est même étendue aux esclaves africains, en fait, la pratique du portugais se limitait à l´élite blanche.

Cette perte de la « langue mère » va prodondémement déplaire à l´administration portugaise qui a nommé en 1750 un nouveau premier ministre, connu comme marquis de Pombal, qui va régner en maître absolu sur le royaume et ses colonies jusqu´en 1777. Au Brésil, cette période est marquée par une réforme en profondeur, Pombal aboli le système des capitaineries héréditaires afin que le Portugal reprenne le contrôle de la colonie.

La capitale est déplacée, de Salvador de Bahia à Rio de Janeiro, et surtout, dès le début de son mandat, Pombal s´attaque à la Compagnie de Jésus jusqu´à en obtenir l´expulsion en 1759 et la suspension de l´ordre en 1773. Les biens de la compagnie sont confisqués, les missions détruites, l´éducation confiée à l´administration portugaise et à d´autres ordres religieux ; les langues indigènes sont interdites, le portugais devient obligatoire pour tous comme unique langue officielle. C´est la fin de la língua geral, que Pombal qualifiait « d´invention diabolique des Jésuites ». Elle va cependant survivre jusqu´au début du XXème siècle dans certaines communautés rurales, son aventure aura duré un peu plus de deux siècles.

Des pères jésuites enseignent aux Indiens dans le sud du Brésil.

Des pères jésuites enseignent aux Indiens dans le sud du Brésil.

Des mots qui ont la vie dure  

Comme on l´a vu plus haut, plus de dix mille mots tupi survivent et sont employés couramment dans le portugais du Brésil aujourd´hui. Parmi eux tous les noms de lieux, de la topographie, populations ou Etats, Curitiba, Aracaju Carioca, Goiás, Potiguar, Parati, Guanabara, Pará, Tijuca, Paraná, Paraíba, etc, mais aussi la flore et la faune, tatu, capivara, tamanduá, maracujá, mandioca, jacaré, urubu, abacaxi, et des milliers d´autres divers, capoeira, caipira, (qui donne caipirinha), pipoca, catupiry, peteca, etc. Certains ont même largement dépassé les frontières du Brésil, jaguar, tatou, cajou, manioc, tapioca, toupie, tamanoir… et en français un intéressant topinambour, qui est tout simplement une francisation de tupinambá.

Le retour du tupi 

Si, comme on l´a vu, le nheengatu est toujours pratiqué en Amazonie, certaines autres communautés indiennes ont entrepris ces dernières années d´apprendre le tupi. C´est notamment le cas dans l´Etat de Paraíba, où cette langue dominait avant l´arrivée des blancs. Représentant moins de 0,5% de la population de cet Etat, les descendants des premiers Potiguar et Tabajara ont aujourd´hui mis en place des cours de tupi, auquels s´intéressent aussi certains enfants métis. Il était temps, car aujourd´hui, dans cet Etat, moins de dix personnes parlent la langue native, tous des Potiguar car chez les Tabajara la langue est éteinte depuis 1890. La langue tupi n´existant plus sous sa forme originale, c´est le nheengatu qui sert de base d´enseignement.

Cours de tupi dans le village de Tracoeira, Etat de Paraíba.

Cours de tupi dans le village de Tracoeira, Etat de Paraíba.

Plus inattendu, un début de mouvement de retour au tupi a vu le jour ces dernières années. L´idée n´est pas nouvelle, puisqu´au début du 20ème siècle, le célèbre écrivain Lima Barreto (1881-1922) suggérait à travers l´un de ses principaux personnages que le Brésil abandonne le portugais en faveur du tupi. A l´époque cette fiction avait été interprétée comme une « folie de plus » de cet écrivain controversé, qui a passé une grande partie de sa courte vie entre les hôpitaux psychiatriques et l´alcoolisme. En 1994 pourtant, personne n´a reproché au Conseil de l´Education de l´Etat de Rio de Janeiro, d´avoir approuvé l´enseignement du tupi en cycle secondaire.

Aujourd´hui c´est au tour de São Paulo, à travers l´initiative de professeurs et chercheurs de l´université fédérale de développer des cours de tupi et d´avoir élaboré une méthode d´enseignement de cette langue. Espérons que le vent conservateur qui souffle en ce moment sur la politique brésilienne et les coupes budgétaires franches qui sont faites dans l´éducation, ne viennent à leur tour porter un coup fatal à cette fragile initiative. Le tupi, langue générale des peuples de la côte, pourrait alors être vraiment considérée comme une langue morte.

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