L´émigration italienne au Brésil

L´émigration italienne au Brésil
L´émigration italienne au Brésil

Arrivés au Brésil au cours de la seconde moitié du 19ème siècle, les Italiens ont formé le plus important contingent d´immigrés dans ce pays. Ils ont aujourd´hui près de 30 millions de descendants, pour la plupart installés dans les régions sud et sud-est.

Une émigration en masse

Avec l´unification de l´Italie en 1861, qui s´achève en 1870 avec l´annexation des Etats pontificaux, une grave crise économique frappe le pays. Elle s´accentue encore à partir de 1880, époque où 70% de la population vit de l´agriculture alors que le pays peine à gérer la question agraire. Par ailleurs, un marasme immobilier et bancaire agrave la crise en faisant fuir les investisseurs, l´aventure coloniale en Afrique coûte cher et envenime les relations avec la France, ce qui provoque l´interruption d´échanges commerciaux pourtant vitaux, pour l´Italie. Le pays plonge alors dans la pire crise économique de son histoire. Le manque d´assainissement provoque des épidémies, la malaria touche près de 700.000 Italiens. La distribution des terres agricoles en petites parcelles et le manque d´investissements entrainent une pénurie de produits alimentaires, forçant des millions de paysans à l´émigration. En 1900 ils seront huit millions à avoir quitté l´Italie, qui compte alors 32 millions d´habitants. Les émigrants se dirigent d´abord vers les pays européens industrialisés, la Suisse, la Belgique, la France et l´Allemagne, puis très vite vers les Amériques, essentiellement le Brésil, l´Argentine, et les Etats-Unis, mais aussi le Venezuela, l´Uruguay et le Canada.

 

Portes ouvertes au Brésil

Le Brésil est alors une destination idéale, d´immenses territoires à peupler, une production agricole (principalement caféière) à la dérive sans la main d´oeuvre esclave, une industrie naissante, et une politique d´ouverture et d´aide à l´émigration. Cette seconde moitié du 19ème siècle est marquée par les mouvements abolitionnistes, et la fin de l´esclavage en 1888 ; on dit souvent que le pays s´est ouvert à l´émigration pour y remplacer la main d´oeuvre esclave, ce n´est vrai qu´en partie, car les immigrés européens étaient rémunérés ou recevaient des parcelles de terre, ce qui n´avait jamais été le cas pour les esclaves. Par ailleurs, chaque Etat de la fédération appliquait sa politique adaptée à ses besoins, ce sont surtout Rio de Janeiro et São Paulo qui ont eu recours aux émigrés dans les plantations de café. Les anciens esclaves devenaient des travailleurs rémunérés (pas toujours appliqué dans la pratique), mais on leur préférait la main d´oeuvre étrangère.

Dans la conception des dirigeants et des élites, formés en grande partie par les gros propriétaires terriens, les noirs et métis étaient incapables de participer au développement du pays, on les jugeait juste bons pour les tâches subalternes et insalubres. Les Italiens, de préférence ceux du nord, étaient quant à eux considérés commes parfaits, car en plus d´être blancs ils étaient catholiques. Bien que ce soit essentiellement l´aspect racial qui dirige alors la politique migratoire du Brésil, la religion et la « latinité » pesaient aussi dans les choix. Ainsi en 1873, dans un décret du gouvernement impérial, apparaissent les préférences. En tête de liste, les émigrés prioritaires sont les Allemands et les Autrichiens, suivis des Basques et les Italiens du nord. Etonnement, les Espagnols et les Portugais ne figuraient pas sur cette liste, mais cela va vite évoluer quand les difficultés d´intégration des Allemands, puis leur communautarisme, commencent à inquiéter les autorités. Cependant, dans la pratique la sélection n´empêchera pas l´arrivée massive d´autres nationalités, ainsi, tout au cours du 19ème les Portugais, seront plus d´un million et demi à s´installer au Brésil (ceux arrivés avant l´indépendance ne sont pas considérés comme émigrés), ils seront suivis de plus de 600.000, Espagnols. Quant aux Italiens, ceux du nord seront majoritaires au 19ème siècle, une tendance qui s´inverse au XX ème avec l´appauvrissemnt du Mezzogiorno par rapport au nord de l´Italie.

Fête des Italiens dans le sud du Brésil un 21 février, Journée de l´Emigré Italien.

Fête des Italiens dans le sud du Brésil un 21 février, Journée de l´Emigré Italien.

Une partie des flux migratoires étaient entre les mains d´agences de recrutement et de rabatteurs privés, en 1895 l´Italie comptait 33 de ces agences et plus de 7.000 agents recruteurs. Ces agents étaient connus pour leur malhonnêteté, non seulement ils ne respectaient pas les normes exigées par les autorités brésiliennes (pas de vieillards, ni d´adultes avec enfants en âge, etc), et même quand c´est le Brésil qui finançait les départs, ils exigeaient des taxes aux émigrés qui pouvaient aller jusqu´à 20 Euros par personne (c´était une belle somme à l´époque). Ils leurs faisaient miroiter un avenir prometteur dans un pays de cocagne. La réalité était souvent bien différente, entre les mauvaises conditions d´un voyage qui durait un mois sans aucun confort ni vivres suffisants, l´arrivée sur place aurait déçu des milliers d´Italiens. Certains repartirent vers leur terre natale, d´autres vers l´Amérique du nord, l´Argentine ou l´Uruguay.

Pour ceux qui n´avaient pas été pris en charge par le Brésil, les agents avançaient le montant du voyage, moyennant des intérêts. Certains Italiens vendaient le peu qu´ils possédaient, souvent une parcelle de terre qui ne valait guère plus qu´une place sur un transatlantique. Cette exploitation des familles entraina de violents troubles entre les émigrés et leurs créanciers, au point qu´en 1902 le gouvernement italien en interdit la pratique. Désormais, l´émigré devait pouvoir payer lui-même son voyage, sinon il n´était pas autorisé à partir, cela provoqua une chute significative des départs.

Les conditions, qui étaient contractuelles, variaient selon les Etats, dans le Rio Grande do Sul les Italiens passaient par l´initiative privée, mais l´accès à la terre leur était facilité, ils y furent plus de 100.000. Pour les autres, les frais de voyage étaient pris en charge par l´Etat qui les faisait venir, c´est le cas de São Paulo, qui recevra à lui seul plus d´un million d´Italiens entre 1875 et 1935 (période d´afflux d´émigrés au Brésil), et le Minas Gerais. Ces Etats sont toujours aujourd´hui les premiers en nombre de descendants d´Italiens, ils sont suivis du Espírito Santo, du Santa Catarina, et du Paraná, des Etats qui concentrent à eux six plus de 90% des descendants d´Italiens au Brésil. Quant aux port de départ, Gênes et Naples étaient de loin les principaux, au Brésil ce sont les ports de Santos (Etat de São Paulo) et de Rio de Janeiro qui concentraient l´essentiel des arrivées.

 

Les pionniers

Bon nombre d´Italiens se sont souvent retrouvés dans des situations similaires à celles des colonisateurs portugais ou les premiers aventuriers de la conquête des terres de l´ouest. Loin des côtes, au 19ème siècle, la majeure partie des territoires n´avait pas été exploitée. Les Italiens ont du régler la question indienne par eux-mêmes, parfois en ayant recours à des mercenaires. Quand le gouvernement faisait intervenir des troupes régulières, c´était à la faveur de ces nouveaux venus, ce qui avait pour conséquence de provoquer les Indiens contre ces conquérants européens. Rarement les relations entre Italiens et Indiens ont été pacifiques, dans le pire des cas les Indiens étaient chassés de leur terres ou tués comme du gibier, et dans le meilleur des cas pour eux, les Italiens prenaient peur et s´enfuyaient vers les villes ou des territoires pacifiés. Il faut préciser que les terres attribuées aux émigrés étaient en général des terres qui appartenaient déjà aux Indiens, d´où les conflits. Le Rio Grande do Sul était particulièrement sensible, les Indiens y étaient en grand nombre et les frontières peu stables, la Guerre du Paraguay (1864-1870, voir article sur ce blog) avait dévasté la région. Le gouvernement brésilien insistait donc pour coloniser cette partie du pays, qui à la base ne lui appartenait pas, puisque selon le traité de Tordesillas (1494) elle appartenait à l´Espagne et par la suite à ses colonies (Argentine, Paraguay et Uruguay).

Émigrés italiens et Indiens dans le sud du Brésil à la fin du 19ème siècle.

Émigrés italiens et Indiens dans le sud du Brésil à la fin du 19ème siècle.

Les Italiens recevaient des parcelles de terre pour une période de 5 ans, après quoi ils pouvaient en devenir propriétaires grâce à des facilités de paiement. C´est surtout le Rio Grande do Sul qui pratiquait ce système, et au 19ème siècle il a bien fonctionné avec les Italiens du nord, qui venaient essentiellement de Vénétie et de Lombardie.

Par la suite, dès la fin du 19ème, les Italiens du sud sont arrivés en plus grand nombre, ils venaient essentiellement de la Campanie, de Calabre et des Abruzzes, mais ceux-ci préféraient les villes et le commerce au travail de la terre. Dans les Etats de São Paulo et de Minas Gerais, où les Italiens sont arrivés en plus grand nombre, ils occupèrent très vite tous les secteurs d´activités, aussi bien dans l´agriculture que dans le commerce et l´industrie, alors qu´au début ils se dirigeaint vers les campagnes ; en 1901, par exemple, dans les usines de São Paulo 90% de la main d´oeuvre était italienne.

Les Italiens ont développé au Brésil de nombreuses production agricoles, telles que la vigne, le fromage (ici, outre les fromages locaux, les fromages les plus connus sont la mozzarella, le gorgonzola et le provolone), la charcuterie, et surtout le blé, une denrée rare qui était un produit de luxe réservé aux élites. Avec la production de blé, les Italiens vont révolutionner les habitudes alimentaires du pays, le pain et les pâtes entrent dans le quotidien des Brésiliens. Au Brésil leur influence est aussi très nette dans l´architecture et les arts, ils y formeront de grandes familles dont les descendants se sont illustrés dans la politique, le sport, la culture, et tous les domaines de la société brésilienne.

Émigrés italiens producteurs de vin dans le Rio Grande do Sul en 1881

Émigrés italiens producteurs de vin dans le Rio Grande do Sul en 1881..

On classe aujourd´hui l´émigration italienne en trois catégories régionales, dont les Italiens de Vénétie forment une catégorie à eux seuls. Cette séparation vient du fait qu´ils ont été le groupe le plus nombreux, près de 250.000 en seulement 8 ans (1887 à 1895), ils étaient plus de 365.000 en 1920, mais aussi parce-qu´ils arrivaient au Brésil comme propriétaires terriens. A la différence des autres Italiens, qui arrivaient le plus souvent misérables, les « Venetos » étaient essentiellement des familles d´agriculteurs de la plaine du Pô, qui vendaient leurs propriétés sur place pour acquérir des terres au Brésil. Ces Venetos se sont surtout installés dans le Rio Grande do Sul.

Une autre catégorie est formé par les Septentrionaux (nord et centre de l´Italie), suivant les régions du Brésil où ils s´installèrent, leur origine varie, ils venaient de Lombardie, de Toscane, de l´Emilie-Romagne et du Piémont. Enfin, on trouve le groupe des Méridionaux où dominent les régions de Calabre, et des Abruzzes et Molise. En moins nombreux les régions de Basilicate, de Sicile, des Pouilles et des Marches, alimentaient le contingent d´émigrés italiens. En nombre bien moins signicatif, d´autres venaients du Latium, d´Ombrie, de Ligurie et de Sardaigne. En tout 16 régions italiennes, sur les 20 que compte le pays, ont fourni des émigrés au Brésil.

 

Le déclin de l´émigration

Un premier frein à l´émigration italienne date de 1902, quand Rome décide de mettre fin au « commerce » des agents recruteurs. Dans un même temps, de mauvaises nouvelles du Brésil circulaient en Italie, elles étaient véhiculées par ceux qui ne s´étaient pas adaptés et revenus au pays. On parlait alors de violences, de système esclavagiste, de conflits avec les Indiens et de tous les maux de la planète pour justifier le retour. Le ralentissement est alors significatif, puis dans les années 20, c´est Mussolini qui intervient en réglementant et limitant le départ des Italiens, dont il convoitait les hommes pour ses projets d´expansion territoriale et de développement industriel. Dans les années 30, le Brésil de Getúlio Vargas légifère à son tour sur l´émigration et ferme les portes du Brésil aux émigrés non qualifiés, ce qui porte un coup très dur à l´émigration en général. Puis en 1943, le Brésil déclare la guerre aux pays de l´Axe, les Italiens, même qualifiés, ne sont plus les bienvenus. L´émigration italienne ne reprendra qu´après 1945, mais de façon très limitée. L´Italie, qui bénéficie du Plan Marshall, a besoin de main d´oeuvre pour se reconstruire, les années 50 marque alors le début du miracle économique italien. En 1957 le pays est membre fondateur du Marché Commun Européen, et dès 1959 connait un taux de croissance record. Cette période marque la fin de l´émigration massive des Italiens. Dans les années 50, ils ne sont plus que 7.000 à émigrer au Brésil chaque année, un nombre dérisoire comparé à ceux du 19ème siècle.

Aujourd´hui, les descendants d´Italiens se réunissent le 21 février, déclarée au Brésil Journée Nationale de l´Émigré Italien.

Affiche de la fin du 19ème faisant la propagande des Terres au Brésil pour les Italiens

Affiche de la fin du 19ème faisant la propagande des « Terres au Brésil pour les Italiens ». 

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