L´âne du Brésil, entre abandon et boucherie

L´âne du Brésil, entre abandon et boucherie
L´âne du Brésil, entre abandon et boucherie

Animal emblématique du Nordeste, l´âne est menacé d´extinction au Brésil. Abandonné au profil de la mobylette, celui qui était le moyen de transport du Sertão est aujourd´hui abandonné à son propre sort, ou alors abattu et exporter.

L´âne du Nordeste

Son nom portugais est asno, mais on le connait surtout au Brésil comme jumento ou jegue, pourtant il s´agit bien du même animal, l´âne domestique (equus asinus) qui compte parmi les premiers animaux à avoir été domestiqués pour le travail, principalement le transport, il y a de cela plus de 5.000 ans av. J.C, dans l´Egypte ancienne. Au Brésil, cet animal de la famille du cheval et du zèbre, est arrivé dès le début de la colonisation. Facilement adaptable aux différents milieux et climats, ses origines nord-africaines lui ont aussi permis de s´implanter dans les régions arides du pays, notamment le Sertão, et le Nordeste en général. Tantôt monture, tantôt tracteur, le jegue est indissociable du quotidien des paysans nordestins, peu exigeant à l´entretien, il est capable de manger les feuilles d´épineux pour se nourrir, un gros avantage dans une région régulièrement sinistrée par la sécheresse. Mais le jegue est aussi un citadin, même s´il se fait de plus en rare aujourd´hui, il est encore possible d´en voir tirer des remorques dans les rues du Nordeste ; il est aussi un vrai sportif en participant à des courses organisées dans le Nordeste, que l´on appelle très fièrement les Fórmula Jegue. On le voit aussi sur les plages, parfois pour proposer aux vacanciers un petit tour à dos d´âne, mais le plus souvent pour transporter des grandes corbeilles remplies de noix de coco fraîches.

Avec une population estimée à 800.000 têtes, la région nordeste concentre 90% des ânes du pays. C´est aussi la région où l´abandon et l´abattage menacent le plus cette espèce, puisqu´au rythme actuel, on considère que d´ici cinq ans l´âne aura disparu du Nordeste. Rien qu´en 2018, plus de 220.000 tonnes d´équidés (ânes, chevaux et mûles) ont été exportées vers la Chine, desquelles près de 100.000 ânes. Dans ce pays, où la population d´ânes a diminué de moitié ces vingt dernières années, on apprécie particulièrement le cuir de ces animaux, pour la marroquinerie et certaines dérivés utilisées dans la médecine traditionnelle. Au Brésil, seul Bahia possède des abattoirs autorisés à traiter ces animaux, ils sont trois dans le nord de cet Etat et reçoivent aussi des animaux des Etats voisins, notamment du Pernambuco où la population d´ânes a diminué de 23% ces deux dernières années.

Un attelage caractéristique du Nordeste.

Un attelage caractéristique du Nordeste.

L´abandon

Lors de cette dernière décénnie, le nombre d´ânes abandonnés dans le Nordeste n´a cessé de croître, on estime qu´ils seraient autour de 200.000 à errer dans les campagnes et le long des routes. A tel point, que devant le danger qu´ils représentent pour les automobilistes, des brigades de police spécialisées dans leur capture ont été créées dans certains Etats du Nordeste. En général, ces animaux capturés sont dirigés vers des centres d´accueil où ils sont soignés et proposés à l´adoption. Mais depuis 2016, date d´accords commerciaux entre le Brésil et la Chine concernant l´exportation de ces animaux, bon nombre d´ânes abandonnés sont vendus aux abattoirs. C´est bien sûr la motorisation du transport et de l´agriculture qui sont à l´origine de l´abandon des ânes, un phénomène que l´on retrouve partout dans le monde où ces animaux étaient utilisés, à commencer par l´Europe, depuis très longtemps, et plus récemment l´Asie, surtout le Moyen Orient, et l´Afrique.

Capture d´un âne par une brigade spécialisée.

Capture d´un âne par une brigade spécialisée.

Deux phénomèmes se sont rejoints au Brésil, d´une part l´abandon des ânes, face au développement technologique en milieu rural, des animaux abandonnés se sont alors retrouvés en pleine nature et ont commencé à s´y reproduire sans contrôle, ce qui a provoqué le second phénomène, à savoir leur abattage, puis leur exploitation à des fins commerciales. Ce qui frappe particulièrement les défenseurs d´animaux, c´est que beaucoup des ânes abandonnés souffrent de maltrution et de mauvais traitement. Il est intéressant de constater ici que malgré leur rusticité, beaucoup d´ânes abandonnés ont des difficulté à trouver leur nourriture, ce qui s´explique par le fait d´avoir passer leur vie à être alimentés par les humains, ou encore leur abandon dans des zones où la présence de clotûres les empêchent d´accèder à la végétation et aux pâturages. On constate aussi, que dans certaines zones moins touchées par l´activité humaine, des ânes se sont bien adaptés à la liberté. On a donc d´une part ces derniers qui se reproduisent et posent problèmes sur les routes, et d´un autre ceux qui meurent par manque d´espace vital et de nourriture. Une des solutions a donc été la commercialisation, sensée résoudre la question, tout en étant lucrative. Mais on sait aujourd´hui que cette solution n´est que provisoire et mènera très vite à l´extinction de l´espèce, sans parler des souffrances de ces animaux.

Jusqu´ici, on n´a pas constater de marronnage (retour à la vie sauvage) des ânes au Brésil, comme c´est le cas en Australie et aux Etats-Unis. Une des raisons est sans doute la relative modernité du phénomène, car si dans ces pays l´utilisation de l´âne a été abandonnée très tôt, parfois dès le 19e siècle, c´est à dire avant l´avancée humaine vers l´intérieur des terres, au Brésil l´abandon de l´utilisation des ânes est très récente. Une espèce devenue sauvage n´a ainsi pas eu le temps de s´y fixer. Sans souches sauvages, qui pourraient alimenter le cheptel domestique, et sans une politique de reproduction, l´abattage des ânes équivaut à un massacre de l´espèce, dont il ne restera qu´un nombre réduit à quelques centaines de spécimens, réservés aux courses (Fórmula Jegue) et autres évênements folkloriques du Nordeste (défilés, montures touristiques…).

Fórmula Jegue dans l´Etat du Rio Grande do Norte.

Fórmula Jegue dans l´Etat du Rio Grande do Norte.

 

L´âne ou la mûle, qui est le plus têtu ?

L´alerte est lancée, les ânes sont menaçés. Mais attention, pour bien comprendre qui est qui, voici un lexique franco-brésilien qui peut aider à ne pas se tromper de monture. L´âne, on l´a vu, c´est asno en portugais, un mot dérivé du latin asinus, et qui a donné toutes les variantes des langues latines pour cet animal.

En français, jusqu´au XIIIe siècle on l´appelait asne, on le connait aussi comme baudet, et plus populairement bourrique, ou bourricot (de l´espagnol burrico). En italien c´est l´asino, en espagnol asno (comme en portugais), et ase en occitan et en catalan.

Au Brésil, on l´appelle jegue ou jumento, dont le féminin est jumenta. Ne pas confondre avec la jument (les faux amis) qui est la femelle du cheval (cavalo en portugais), qu´on appelle ici égua. C´est cette égua, qui croisée avec un jegue, ou jumento, va donner la mule et le mulet, respectivement en portugais mula et burro. Si le croisement se fait entre un cheval et une ânesse, ce qui est beaucoup moins pratiqué, le petit est un bardoto (bardot en français). Mules, mulets et bardots sont des hybrides, ils sont donc stériles.

Résumé :

Asno, jegue, jumento, jumenta = âne et ânesse.

Burro, mula (ou muar) = mulet et mule.

Cavalo, égua, potro = cheval, jument et poulain.

Quant au nombreux qualificatifs attribués au jegue, ils semblent faire partie de la culture planétaire. Ici aussi le jegue est têtu, sans doute un peu moins que la mula, puis on est qualifié de cara de jegue quand on boude, ce qui équivaut à la tête de mule. En revanche, quand on est bête on est plutôt burro (mulet), ou burrinho si on l´est moyennement, à tel point qu´on hésite pas à nommer les dos d´ânes sur la route de lombo de burro (ou lombada), peut-être pour associer la vitesse à la bêtise, allez savoir. Quant à elle, la bêtise, ou l´ânerie, en portugais cela donne burrice (de burro) et asneira (d´âne).

ane au bresil

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