Carnaval au passé et au présent

Carnaval au passé et au présent

Jusqu´à ce mardi 5 mars, le Brésil est plongé dans le carnaval, le pays ne reprendra un rythme normal que le jeudi, sans parler de la « ressaca » (gueule de bois) qui prolonge les effets du carnaval jusqu´au prochain lundi. Du nord au sud chaque ville y va de sa méga fête, dans une folie collective qui n´a fait que grossir au fil des époques. Mais d´où vient ce carnaval et comment a-t-il évolué ?

Des racines très anciennes

Ce n´est un secret pour personne, le carnaval n´est pas né au Brésil. On retrouve des traces de fêtes similaires dans d´anciennes civilisations, dont la babylonienne, et plus proche de nous la greco-romaine. Pendant les festivités de Saturnales (solstice d´hiver) et de Lupercales (fête de purification, en février), les rôles sociaux étaient inversés, les esclaves jouaient le rôle de leur maître, les maîtres celui de leurs esclaves. C´était aussi l´occasion de danses, accompagnées de banquets et bien arrosées d´alcool.

Avec la christianisation de l´empire romain, l´église s´est opposée à ces fêtes, qu´elle jugeait contraires à ses préceptes. Mais devant l´impossibilité d´en finir avec ces manifestations payennes, elle n´a eu d´autre choix que de les adapter et les incorporer à son calendrier religieux. C´est ainsi qu´au  IVe siècle, avec la création du Carême, les fêtes sont autorisées dans les jours qui précèdent la période d’abstinence. A l´origine, sept jours (dit jours gras) de défoulement et d´orgies alimentaires qui se terminent en apothéose le Mardi Gras. Le lendemain c´est le mercredi des Cendres, où commence la période de jeûne, d´où le terme latin carnaval (carnelevare) qui signifie « enlever la chair ».

Au Moyen Âge, au début de la période fertile des terres (fin de l´hiver), les jeunes hommes se déguisaient en femmes et passaient dans les maisons pour recevoir à boire et à manger et voler quelques baisers aux jeunes filles. C´est à la Renaissance, avec la Commedia dell´Arte à Florence, que sont composées les premières chansons pour accompagner les défilés de carnaval. C´est aussi la période où apparaissent les premiers chars décorés (carrosses tirés par des chevaux), mais aussi les masques, notamment à Rome et à Venise.

La tradition du carnaval « italien » gagne toute l´Europe, où elle s´adapte et s´intègre à chaque culture régionale. Au Portugal, c´est le Entrudo, dont on retrouve les premières mentions au XIIIe siècle, qui, est introduit au Brésil à l´époque coloniale et est à l´origine du carnaval dans ce pays.

Au Portugal, où ce carnaval existe toujours, le Entrudo consistait à faire défiler dans les rues des grands pantins avec des grosses têtes (que l´on appelle Entrudos), et que l´on retrouve aujourd´hui dans tous les carnavals du monde. Avec les Entrudos les hommes passaient dans les rues avec des masques, souvent fabriqués dans des matériaux naturels, et simulaient des disputes et des batailles, avec des coups de bâton et en aspergeant la population de farine ou de confettis.

Défilé de carnaval au Portugal.

Défilé de carnaval au Portugal.

Le Entrudo arrive au Brésil, à Rio de Janeiro, dès les années 1640, à l´époque cette fête est pratiquée par les esclaves, qui se peignent le visage et lancent de l´eau et de la farine sur les passants. Le but étaient sans doute de divertir les esclaves temporairement, une façon d´évacuer leurs souffrances internes et d´avoir pour quelques heures la sensation d´être libres, mais aussi de prendre leur revanche en « agressant » les passants, même s´il ne s´agissait que d´eau et de farine, l´euphorie était générale. Les maîtres et les familles aisées observaient tout cela depuis leurs balcons et s´amusaient eux aussi en lançant de l´eau sur la foule et en organisant des fêtes privées bien à l´abri derrière leurs murs. Il est inévitable qu´un parallèle soit fait entre ce carnaval colonial et celui d´aujourd´hui, toute proportion gardée on retrouve des signes qui ne trompent pas : les fêtes privées dans les clubs accessibles aux plus riches, le présence des notables sur les chars des écoles de samba et les camarotes, ces loges luxueuses desquelles on observe les défilés en faisant la fête sans se mélanger à la population.

Cette tradition du Entrudo va durer jusqu´après l´indépendance (1822) et pendant la période impériale, en tout cas jusqu´en 1855, date à laquelle l´Etat légifère contre cette pratique de manifester et jeter de l´eau, en général mélangée à du citron, et autres substances sur les passants. Deux éléments sont sans doute à l´origine de cette décision, le premier est qu´un mouvement d´abolition de l´esclavage est en marche, l´élite brésilienne craignaient alors un soulèvement des « Africains » et ces rassemblements de milliers d´esclaves lors des Entrudos pouvaient en devenir le détonateur. Un autre élément, plus pratique celui-là, est que le carnaval commence à s´imposer dans la bourgoisie et l´aristocratie. Les gens de « bonne famille » s´agaçaient alors qu´on leur souille leurs beaux vêtements avec de la farine, ou pire encore de l´eau, que l´on jugeait sale. La médecine moderne naissante dans le pays, et dont les acteurs faisaient aussi partie de l´élite, se mît à diffuser une liste de dangers que comportaient ces grandes manifestations publiques, la propagation des maladies. La presse, elle aussi naissante et quelque peu élitiste, reprenait ces arguments. Pour se protéger, l´élite organisait alors des grands bals privés, on ne parlait plus de Entrudo, trop assimilé à la population pauvre. La polka était la musique qui animait ces bals, alors que dans la rue il n´y avait pas encore de musique. Puis, très vite l´élite n´a pas pu résisté au plaisir de montrer son faste carnavalesque en défilant en public, bien entendu ces défilés étaient encadrés et protégés par des gardes, sur le modèle de ce qui existe actuellement, notamment à Salvador, où ceux qui ont payé pour participer sont protégés à l´intérieur de cordages, tenus le plus souvent par des gens du peuple payés pour cela.

Le Entrudo au Brésil au XVIIe siècle (par Jean-Baptiste Debret).

Le Entrudo au Brésil au XVIIe siècle (par Jean-Baptiste Debret).

 

Les débuts du carnaval moderne

Face à la repression policière contre le Entrudo, et bien déterminée à participer à la fête, la population s´organise sur le modèle de l´élite, c´est à dire en clubs, en associations carnavalesques. Fini l´anarchie du Entrudo, on défile désormais en rangs, avec des déguisements plus harmonieux et presque uniformisés, un peu sur le principe des processions religieuses, qui deviennent une source d´inspiration pour l´esthétique. On ne peut plus empêcher la population de défiler et de s´amuser, c´est le début d´un carnaval qui va devenir le grand évênement culturel du pays.

Les premiers cortèges carnavalesques, dès la fin du XIXe siècle, s´appellent cordões et ranchos, ces derniers étant composés des gens d´origine paysanne, les cordões sont plus proches des processions catholiques. La musique fait aussi son apparition dans les rues pour accompagner les défilés, les marchinhas de carnaval voient le jour. Elles sont inspirées des marches (danses) de l´époque et de la polka, la samba quant à elle ne fera son apparition qu´à partir de 1910. Les cordões incluent la capoeira et les Zé-Pereira, groupes d´hommes jouants des percussions. A Bahia les afoxés font leur apparition, on appellent aussi ces groupes candomblé des rues. Au Pernambuco c´est le frevo (inspiré de la capoeira) et le maracatu (inspiré des cérémonies royales du Congo) qui s´imposent dans le carnaval ; on le voit, toutes ces manisfestations carnavalesques du nordeste sont issues de l´héritage africain. Quant à l´élite, elle continue de participer et surtout de se distinguer avec l´apparition des premières automobiles. Objet de luxe, l´automobile est exhibée afin d´afficher sa distinction et sa réussite sociale. L´élite défile désormais en autos dans les rues, les dames sont costumées et lancent de confettis sur la foule, on commence à décorer les voitures avec des guirlandes et des fleurs. Ces défilés s´appellent les corsos, ils vont durer jusque dans les années 1930.

Les premières écoles de samba naissent à Rio dans des années 20 avec Deixa falar et Vai como pode, qui deviendront plus tard Estácio de Sá et Portela, toujours actuelles dans le défilés à Rio, elles sont une évolution des cordões et ranchos. La première compétition d´écoles de samba aura lieu en 1929, toujours à Rio, qui confirme sa position d´avant-garde dans le carnaval au Brésil. Ce n´est qu´en 1950 qu´une autre innovation dans le carnaval apparait à Salvador avec la création du premier trio elétrico, à l´époque un orchestre et des hauts parleurs sont installés sur une vieille Ford A, modèle 1929, par Osmar et Dodô, deux musiciens de Bahia. La foule suit la musique en dansant, au fil des carnavals les véhicules se transforment, deviennent gigantesques et gagnent tout le pays. La puissance des camions qui tractent ces immenses discothèques ambulantes vont de 300 à 400 chevaux, avec un son de 110 décibels par trio elétrico. Dans ce domaine, c´est Bahia qui domine. A partir des années 60, le carnaval se transforme en un véritable business où les propriétaires de jogo do bicho (loterie clandestine, voir article sur ce blog) investissent beaucoup d´argent. D´autres secteurs, légaux cette fois, vont aussi y investir, notamment les marques de bières et les grands médias. Un secteur professionnel est né, fini  l´amateurisme, le carnavalesco devient un métier à part entière.

Une autre innovation marque un tournant dans les défilés, c´est l´introduction de la luxuriance. Un carnavalesco se distingue, Joãozinho Trinta qui après avoir brillé dans la Salgueiro, va introduire la somptuosité dans la Beija Flor, école de samba aux 14 titres de championne et qui gagnera cinq fois la compétition juste après l´arrivée de Joãozinho Trinta, entre 1976 et 1983. Nous sommes en pleine dictature et les intellectuels vont beaucoup critiquer ce choix, alléguant les difficultés du peuple et la misère, et dénonçant ces montagnes d´argent dépensées futilement. Joãozinho Trinta leur répondra par une phrase devenue culte : « Ce sont les intellectuels qui aiment la misère, le peuple lui, aime la luxuriance ». Au sein des écoles de samba, Beija Flor se distinguera toujours par ses défilés grandioses et son originalité.

Un corso à Rio de Janeiro au début du XXe siècle.

Un corso à Rio de Janeiro au début du XXe siècle.

 

Le temple du carnaval

Jusque dans les années 70, à Rio, le carnaval se déroule dans les rues du centre ville, et c´est le défilé des écoles de samba et leur compétition qui en marque le rythme. C´est à la même période que le carnaval de São Paulo se développe, en imitant celui de Rio au début, mais qui va très vite se professionnaliser et prendre de l´ampleur, avec des grandes écoles de samba à partir des années 80. En 1984, une nouvelle étape est franchie dans le carnaval de Rio, on y inaugure le Sambódromo, ou Passarela do samba, une arène, créée par Oscar Niemeyer, bordée de gradins et de loges, un ensemble fixe et complètement équipé pour le défilé des écoles de samba en compétition. Au début tout le monde rechigne, l´accès au sambodrome n´est pas gratuit, le peuple ne voit donc plus défiler son école favorite ; il ne faut pas oublier que chaque école fonctionne comme un club de foot, avec des milliers de supporters. Mais les Cariocas s´accomodent, ils écoutent leurs écoles de l´autre côté des barricades, des écrans de télés sont installés. Pourtant, au fil des ans l´essence même du défilé semble s´étioler, surtout dans les années 90. Le public qui occupe les gradins n´est pas composé de Cariocas (habitants de Rio) mais de touristes et de visiteurs venus d´autres régions du pays, la culture carnavalesque de Rio n´y est plus. C´est à ce moment là, et surtout au début des années 2000, que ressurgit un carnaval de rues, gratuit celui-là et bien dans l´esprit des fêtes d´antan. Les blocos (groupes) spontanés, ou organisés, animent les quartiers, des plus pauvres aux plus riches et avec une très grande variété de thèmes (voir article sur ce blog), chaque goût musical et chaque « tribu » y sont représentés.

 

Le carnaval, un super business

On a souvent évoqué les prix exorbitants des costumes de carnaval des intégrants des écoles de samba pour illustrer le fanatisme de la population pour cette fête, n´hésiterant pas à se ruiner pour y participer. Disons-le clairement, il y a beaucoup de folklore dans cette approche, et comme les clichés ont la vie dure cette idée continue d´alimenter les fantames et les critiques qui gravitent autour du carnaval.

S´il est vrai que pour rien au monde les passionnés ne perdraient un carnaval et que le prix des costumes, et celui de l´accès à la fête (Sambodrome, blocos, clubs, etc) n´est pas gratuit, chacun s´arrange selon ses moyens. Pour les écoles de samba, c´est elle qui finance les costumes des intégrants les plus démunis, en revanche, ceux qui ne sont que des « sambistes » de passage, c´est à dire qui ne participent pas à l´école le reste de l´année, doivent acheter leur costume. C´est un des revenus des écoles. C´est aussi une des raisons qui a fait que les défilés ce soient quelque peu vidés de leur essence populaire, car la plupart des intégrants occasionnels sont issus de la classe moyenne, donc plutôt blanche et coupée des racines de l´école, qui se trouvent dans les quartiers pauvres et les favelas.

Pour avoir une idée des prix, les costumes les plus chers du défilé peuvent couter de 70.000 à 200.00 Reais (17.000 à 48.000 Euros), ce sont ceux des rainhas da bateria (reines des percussions), des destaques (personnages mis en valeur sur les chars) ou encore ceux des porta bandeira (porte-étendard), danseuses qui ouvrent le defilé de l´école avec le mestre-sala (maître de cérémonie). Une paire de chaussure d´une porte-étendard peur couter plus de 90.000 Reais (plus de 20.000 Euros), ce sont les plus chères du défilé. Si certains destaques, en général des célébrités du show business, s´offrent leur costumes car elles en ont les moyens, les autres sont fournis par l´école. C´est cette mixité et souplesse dans la gestion interne des écoles de samba qui permet d´obtenir des revenus afin qu´une partie des intégrants sans moyens puissent défiler. Bien entendu, les revenus proviennent aussi, et surtout, des droits de retransmission par les télés et radios, les droits d´auteurs sur les CD et DVD, ainsi que de la vente d´espaces publicitaires et exclusivités de certains produits, la diffusion de marques, notamment des bières.

Défilé de Beija Flor au Sambodrómo en 2018 (l´école gagne la compétition).

Défilé de Beija Flor au Sambodrómo en 2018 (l´école gagne la compétition).

Rien qu´à Rio, plusieurs millions de personnes participent au carnaval (dont près d´un million de touristes), autour de 120.000 se retrouvent chaque soir au sambodrome et des milliers d´autres dans les 465 blocos de rues disséminés dans la ville. L´économie du carnaval brasse trois milliards de R$ (700 millions d´Euros) rien qu´à Rio, dans tout le pays ce montant dépasse les 11 milliards (2,7 milliards d´Euros). Les détracteurs du carnaval (il y en a !) ont beau argumenter les pertes qu´occasionnent ces festivités, car le pays s´arrête complètement (pendant 4 à 8 jours selon les villes), tous les indicateurs économiques restent largement positifs pour le pays. Ceux qui préfèrent fuir les villes en raison des nuisances (embouteillages, bruit, saleté, etc), alimentent les secteurs de l´hôtellerie et de la restauration dans des lieux où il n´y a pas de carnaval. Ainsi, tous les secteurs bénéficient de la fête, même ceux qui a priori ne le seraient pas, comme l´industrie, affichent un solde positif. Même si les entreprises son fermées à cette période, elles ont en général beaucoup produit avant le carnaval, surtout l´industrie alimentaire, mais aussi la construction (on aménage et on répare pour recevoir le carnaval), les transports, les services, etc.

Quant aux administrations, toutes fermées pendant cette période, elles mettent certes en congés 12 millions de fonctionnaires, mais qui eux aussi participent à l´économie du carnaval en consommant des loisirs.

Certaines  mauvaises langues ont parfois déclaré que le Brésil n´est pas un pays sérieux, et bien qu´on se le dise, au Brésil le carnaval est une affaire qui marche et qui est prise très au sérieux.

masque de carnaval

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