Le trafic d´animaux au Brésil

Le trafic d´animaux au Brésil
Le trafic d´animaux au Brésil

Dans le monde, le trafic d´animaux est le troisième plus lucratif juste derrière la drogue et les armes. Il génère un montant de près de 25 milliards de dollars chaque année, dont deux milliards rien que pour le Brésil. Dans ce pays, on estime à près de 40 millions d´animaux retirés chaque année de leur milieu naturel. Quels sont ces animaux, où vont-ils et comment le Brésil lutte contre ce trafic ? C´est ce que nous allons aborder ici.

Pourquoi un trafic si important sur le Brésil ?

Tout d´abord en raison de sa biodiversité, la plus riche du monde, dont une très grande variété de psittacidés (perruches, perroquets et aras), qui constituent le groupe d´animaux le plus recherché pour le commerce. Ensuite sa géographie, un territoire de 8,5 millions de km2 (le cinquième du monde en superficie) qui fait frontière avec dix pays, des frontières poreuses avec des voisins souvent peu regardants sur la provenance et le commerce d´animaux sauvages. Ceci étant, les animaux destinés au marché international représentent moins de 10% du trafic, le marché brésilien en absorbant la majeure partie. Enfin, le manque de contrôle, la corruption et la relative impunité favorise ce trafic, à la fois lucratif et peu risqué.

Le marché international est moins lucratif ?

Il est surtout plus controlé et plus sophistiqué. Les ports et aéroports du pays sont bien équipés et préparés, des barrières assez efficaces et dissuasives, ce qui n´est pas le cas pour les frontières terrestres et le trafic interne. Le marché national est beaucoup plus difficile à contrôler, la vente des animaux se faisant sur des marchés clandestins le plus souvent les animaux sont vendus « sous le manteau », ou encore, de plus en plus directement sur Internet. Le marché national reste très intéressant en raison du volume d´animaux, quant au prix, c´est bien sûr le marché international où ils sont les plus élevés, plus l´animal est rare  et plus il est cher. A titre d´exemple, un ara hyacinthe (grand perroquet bleu), peut se vendre plus de 30.000 dollars à l´étranger, au Brésil, le même perroquet se vendra pour moins de 2.000 dollars, mais il a sans doute été payé moins de 300 dollars au braconnier.

Jeunes oiseaux destinés à la vente clandestine, ici des perroquets et des toucans.

Jeunes oiseaux destinés à la vente clandestine, ici des perroquets et des toucans.

Connait-on la destination de ces animaux ?

Sur le marché international c´est variable et il faut distinguer l´utilisation qui en est faite. Par exemple, pour les animaux vivants destinés aux collectionneurs et éleveurs amateurs, l´Europe est un gros marché pour les oiseaux. Certains pays comme la Belgique, la Hollande, l´Allemagne, le Portugal et l´Italie, en sont les plus gros consommateurs et fournissent les pays voisins. Ensuite, il y a les collectionneurs et surtout les parcs animaliers et zoos, qui malgré une législation stricte peuvent se fournir via le trafic. Dans ce cas le marché nord américain est l´un des premiers, mais il concerne aussi l´Europe, l´Asie et le Moyen-Orient. Par ailleurs, il y a les gros consommateurs de produits animaliers (par exemple dérivées de félins comme le jaguar), qui sont surtout les Asiatiques, Chinois en particulier. Un autre aspect sont les animaux (morts ou vivants) destinés à des fins scientifiques, cela concerne le vénin de certains serpents, d´autres reptiles, insectes et batraciens. Pour tous ces cas de figure, le trafic se fait essentiellement par voie terrestre via les pays voisins. Enfin, le trafic concerne aussi l´aspect décoratif, les plumes, les dents, les carapaces, et bien sur les peaux, ou même des animaux qui passent par la taxidermie pour être vendus aussi bien sur le marché interne qu´à l´international.

La Colombie, par exemple, abrite un commerce clandestin de poissons d´ornement d´Amazonie en grande partie prélevés du côté brésilien et qui sont sans doute exportés « légalement » vers les marchés internationaux. Un autre exemple concerne les félins, surtout les jaguars, comme cité plus haut ce sont surtout les Chinois qui en sont très demandeurs en raison de la raréfaction des tigres en Asie. Les Chinois croient à des vertus thérapeuthiques de ces animaux (os, dents, etc) et doivent faire face à une importante demande. On sait aujourd´hui que les jaguars abattus au Brésil par les traficants passent en Bolivie ou au Suriname, avant de partir vers la Chine. Ce trafic s´est même sophistiqué ces dernières années avec l´installation de laboratoires clandestins, souvent en pleine forêt et proches des frontières, pour la préparation et le conditionnement des « produits miraculeux » du jaguar. Il est ensuite beaucoup plus facile d´exporter ces produits depuis ces pays qui ne rechignent guère sur leur origine.

Et le marché interne ?

On en connait bien les routes, elles partent du nord, nord-est et ouest du pays pour alimenter les marchés du sud et ses grandes villes, ainsi que les voisins argentins, uruguyens et paraguayens, le Paraguay faisant lui aussi partie des plaques tournantes du trafic.

Un lot de tortues terrestres saisi dans une camionette.

Un lot de tortues terrestres saisi dans une camionette.

En gros il y a quatre grandes zones de prélévements dans la nature pour alimenter le marché brésilien : au nord, dans la région de Bélem et delta de l´Amazone, jusqu´à Santarem et sud de l´Etat du Pará, puis au centre du pays dans la région du Cerrado (plateau central des savanes), sud de l´Etat du Piauí, Etat du Tocantins en descendant vers le Goiás et Brasilia, ensuite le nordeste, en partant de Fortaleza (tête de pont de l´axe routier du trafic nord-sud) et zones éparses sur plusieurs Etats dont Bahia, et enfin l´ouest avec le Mato Grosso, où se trouve le Pantanal. Ces quatre zones regroupent la quasi totalité des grands biotopes du pays, l´Amazonie, les savanes centrales, la Caatinga (zone du Sertão) et le Pantanal (zones marécageuses), où se trouve l´essentiel de la faune du pays. On a donc la plus grande partie de la richesse de la biodiversité dans des zones peu controlées, peu habitées et avec une population défavorisée, plus encline à la chasse et au braconnage.

Les contrôles se font donc dans les zones de revente ?

Les milieux naturels sont compliqués à controler, il s´agit de zones très étendues et souvent peu accessibles. Quant au réseau routier, mais aussi fluvial, du trafic, il s´étend sur des milliers de km qu´il est impossible de contrôler efficacement. C´est d´autant plus difficile que les animaux sont cachés dans les camions ou camionettes, ou bateaux, le plus souvent masqués par d´autres marchandises. Il est donc plus aisé de contrôler les points de vente en zones urbaines, c´est à dire soit auprès des revendeurs au détail, soit en effectuant des « descentes » chez des vendeurs repérés sur Internet ou dans des élevages officiels, ceux qui ont un permis d´élever des animaux de la faune indigène, mais qui se font parfois complices du trafic. Le gros problème de ces contrôles en fin de parcours, quand les animaux sont arrivés sur le marché, c´est que l´impact a déjà eu lieu à la source, c´est à dire sur la faune sauvage dans son milieu naturel ; on sait que pour un animal prélevé dans la nature, et qui survit à la capture, au transport et à la détention, neuf autres sont morts. Quant aux animaux saisis par la police ou les gardes forestiers, ils finissent en général dans les centres de tri et de récupération avant d´être rendus à la nature, mais pour une partie seulement, car beaucoup sont souvent malades, traumatisés ou blessés, ou encore depuis trop longtemps captifs pour se réadapter à la vie sauvage.

Il est clair que les contrôles ne sont ni assez suffisants ni assez efficaces, puisqu´on sait que la moyenne annuelle de saisies oscille entre 15.000 et 20.000 animaux. Ça semble beaucoup, mais c´est bien peu au regard des plus de 30 millions qui sont victimes du trafic dans le pays.

Jeunes singes de l´espèce sajou (ou capucin), saisis dans un camion près de São Paulo.

Jeunes singes de l´espèce sajou (ou capucin), saisis dans un camion près de São Paulo.

De quel arsenal dispose le Brésilpour lutter contre ce trafic ?

Il y a tout d´abord l´arsenal juridique, la chasse, la capture, le commerce et la détention de spécimens de la faune indigène sans autorisation légale, sont considérés comme des crimes au Brésil, passibles d´amendes et de peine de prison ferme. Dans la pratique, comme ce sont souvent les petits revendeurs qui sont arrêtés en flagrant délit, ils n´ont pas de quoi s´acquitter des amendes. Au pire, ils passent six mois à deux ans en prison, mais les juges sont en général souples pour ces délits, interprétés comme légers. Autrement dit, dans un pays où les prisons sont surpeuplées et considérées commes des écoles du crime organisé, les juges rechignent à mettre derrière les barreaux un pauvre bougre pris la main dans le sac avec un animal qu´il allègue revendre pour nourir sa famille. En revanche, l´application des peines est plus stricte s´il s´agit d´un étranger essayant de sortir du pays avec de la faune locale. A coup sûr il aura une lourde amende et risquera la prison, le but de ces punitions étant d´en faire des exemples.

En ce qui concerne les moyens et les effectifs, de nombreuses institutions d´Etat et ONG sont impliquées dans la protection de la faune, comme l´IBAMA (institut pour l´environnement), le ICMBio (institut Chico Mendes pour la biodiversité), tous deux dépendants du Ministère de l´Environnement, ou encore la police fédérale et les brigades de l´environnement de la police militaire (gardes forestiers) et de l´armée de terre. Les interventions sur le terrain, contrôles et saisies, sont souvent réalisées par les deux institutions, IBAMA et Policia Federal. Au niveau international, le Brésil est signataire de la Convention de Washington (CITES 1973), qui régularise le commerce des animaux sauvages menacés d´extinction. Enfin, avec le développement du commerce sur Internet, l´IBAMA a mis sur pied des équipes de surveillance des annonces, photos et commentaires, vente, groupes d´intérêt, etc, principalement sur Facebook, à la source de 85% des fraudes enregistrées concernant la faune locale.

Quels sont les espèces les plus recherchées ?

Les oiseaux représentent 80% des animaux victimes du trafic au Brésil, de l´élevage et de la détention illégale, parmi lesquels les perroquets occupent la première place. Ce sont principalement les perroquets dit « Amazones », pour leur plumage et leurs dons d´imitateurs, puis les grands perroquets, les aras, très recherchés par les zoos, parcs animaliers et collectionneurs.

Ensuite, au moins une quinzaine d´espèces d´oiseaux sont vendus et détenus illégalement, comme les toucans, plutôt destinés aux collectionneurs et zoos, et toutes les petites espèces connues pour leur chant ou leur plumage et que l´on voit un peu partout dans des petites cages accrochées aux fenêtres, ce sont des paroaires, des boutons d´or, des sporophiles, des tarins, des tangaras, des évêques bleus, etc, autant de passereaux bien connus des amateurs d´oiseaux. Ces espèces, dites « populaires » sont d´autant plus communes en captivité qu´elles ne coutent pas cher, elles sont donc accessibles à toute la population. En plus des oiseaux, on trouve les petits mammifères, notamment les singes, surtout les ouistitis et les sajous (ou capucins), plus rarement des petits félins, qui sont plus difficiles à domestiquer. Enfin les reptiles, mascottes très en vogue comme les iguanes et tortues.

Descente de police chez un traficant.

Descente de police chez un traficant.

Il y a pourtant des élevages officiels ?

La question des élevages légaux est controverse car ils ne permettent pas de diminuer les prévélements dans la nature. Une des raisons est que le prix des animaux qu´ils vendent légalement, donc élevés en captivité et enregistrés auprès de l´IBAMA, sont très largement supérieurs à ceux du trafic. A titre d´exemple un ara hyacinthe est vendu entre 15.000 et 20.000 dollars par ces élevages. Acheté à un traficant il en coutera dix fois moins.

L´accès à ces animaux légaux est donc limité à la population qui en a les moyens, le petit peuple quand à lui continue d´acheter ses oiseaux préférés auprès des petits commerçants illégaux. Un autre aspect des élevages officiels, est qu´ils servent souvent à légaliser des animaux provenants du trafic, soit en trichant sur le baguage des oiseaux, soit en falsifiant les documents. Ces élevages ont beau être controlés, il n´est pas si simple de s´y retrouver avec des contrôles occasionnels, pour qu´ils soient efficaces il faudrait quasiment les visiter tous les jours, ce qui est techniquement impossible.   Enfin, le rôle des élevages légalisés n´est pas suffisament axé sur l´information, voire sur la formation, car il n´est pas donné à tout le monde de maintenir un animal en captivité, principalement lorsqu´il s´agit d´une espèce non domestique. Il serait plus judicieux d´orienter les amateurs sur des espèces totalement domestiques, qui sont élevées depuis des générations en captivité, dont certaines n´existent d´ailleurs pas à l´état sauvage sous leur forme actuelle, car elles sont le fruit de mutations depuis des siècles, comme c´est le cas du canari.

Pour diminuer le trafic interne il faudrait d´une part lutter contre l´envie et l´habitude de la population de posséder des animaux de la faune sauvage, mais aussi de durcir les peines et multiplier les moyens de contrôles.  C´est bien sûr très utopique quand on sait que le pays a bien d´autres soucis, et qu´il y a aussi les aspects culturels, ces traditions qu´il est toujours très difficiles de bousculer. C´est le cas au Brésil avec le perroquet, que l´on achète parfois à un vendeur ambulant qui passe dans la rue, ou encore du passereau qu´on aime entendre chanter dans sa cage. Il existe d´ailleurs au Brésil un véritable culte pour un de ces petits chanteurs à plumes, le curio (gros bec des rizières) qui est probablement le passereau le plus élevé en captivité dans le pays. A tel point que les amateurs ont peu recours au trafic, préférant la sûreté des lignages de chanteurs reconnus officiellement. Un curio champion  peut se vendre une petite fortune entre les amateurs de cette espèce.

Concours de chant de curios à Juiz de Fora (Minas Gerais).

Concours de chant de curios à Juiz de Fora (Minas Gerais).

Quelle est la tendance, diminution du trafic ou au contraire recrudescence ?

A partir des année 1970 et 80, on pouvait constater un certain recul du trafic interne. On exportait plus d´animaux sauvages (Convention de Washington) et les zoos internationaux passaient par des contrôles bien plus strictes pour s´approvisionner. Dans un même temps, le Brésil se mobilisait contre certaines pratiques et traditions, comme les combats de coq, ou encore la consommation de tortue marine dans la cuisine locale (comme d´autres gibiers d´ailleurs). Le pays a réussi à bannir ces pratiques, des exemples qui devraient s´appliquer pour les autres animaux.

Malheureusement, le déforestation et la dévastation des milieux naturels n´ont fait qu´augmenter. La faune était donc menacée, de toute façon. Par ailleurs, la corruption s´est amplifiée au rythme du développement économique du pays, surtout dans les années 90 et 2000, alors que la faune se raréfiait partout dans le monde, d´où une recrudescence de la demande en animaux sauvages sur le Brésil, comme on l´a vu plus haut en raison de sa biodiversité, de son laxisme et de ses difficultés à controler son immense territoire. Aujourd´hui, on constate que le trafic a augmenté et surtout évolué pour se faire sur les réseaux sociaux. Internet est finalement devenu un enemi redoutable pour la faune locale, à quand l´interdiction d´y vendre des êtres vivants ?!

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