Moi président

Moi président
Moi président

L´homme qui parle avec ses mains est devenu ce 1er janvier 2019 le 38ème président du Brésil depuis la proclamation de la république en 1889. Jair Bolsonaro est aussi le premier président élu d´extrême droite et militaire, depuis la fin de la dictature en 1985. Il succède à quinze années de gouvernements de gauche et de centre-gauche, faisant prendre au pays un virage à 180° en matière de gestion.

 

L´ambiance

On ne va pas revenir sur l´élection, ni sur le personnage (voir article sur ce blog), le 28 octobre dernier les urnes ont parlé, Jair Messias Bolsonaro a été élu avec plus de 55% des voix, une élection démocratique et incontestable. Quand bien même on referait les calculs et les raisons de cette élection, on perdrait notre temps. La question est aujourd´hui de savoir comment le pays va être gouverné pendant les quatre prochaines années, à quels changements doit-on s´attendre, et surtout, si le président et son équipe auront les moyens de leur politique et le soutien populaire pour concrétiser les promesses faites lors de la campagne présidentielle. Tout cela reste incertain, mais un sondage d´opinion publié ce 1er janvier, permet un premier constat : 73% des Brésiliens font confiance au nouveau président pour résoudre les problèmes qui leur tiennent le plus à coeur, à savoir : l´insécurité, la corruption, et la relance de l´économie.

La cérémonie de passation des pouvoirs ce 1er janvier à Brasilia, a aussi permis un second constat : le protocole avait réservé aux médias un traitement de choc, fini le tapis rouge et les petits fours, tous ont été confinés dans une salle sans confort pendant des heures, sans chaises et sans cafezinho (petit café), ce qui est très mauvais signe au Brésil. Certains journalistes étrangers ont même décidé de partir avant d´avoir couvert l´évênement. Et il va falloir s´habituer, le président n´aime pas les journalistes. Il n´aime pas non plus parler, préfèrant s´exprimer avec les mains. C´est ainsi, par exemple, qu´il préfère simuler un revolver avec ses doigts quand on l´interroge sur l´insécurité. Comme son modèle Donald Trump, le presidente privilégie le travail  des doigts pour communiquer, il twitte, c´est là son moindre défaut.

Dans la Rolls-Royce présidentielle avec Michelle son épouse, gare au chauffeur !

Dans la Rolls-Royce présidentielle avec Michelle son épouse, gare au chauffeur !

Communiquer avec les doigts ne veut pas forcément dire qu´on a du doigté, car ce n´est un secret pour personne, jusqu´ici Bolsonaro s´est surtout fait remarquer pour ses propos provocateurs, tantôt mysogines, tantôt homophobes ou racistes. Alors bien entendu, on peut comprendre qu´il déteste les médias, ceux-ci ne se ruent-ils pas sur ses écarts de langage et de préjugés pour les diffuser à tous vents ? Justes bons à produire des fake news ces journalistes ! Alors pour les petits fours et les fauteuils douillets, ils repasseront dans quatre ans, ou huit, si tout va bien pour Jair Bolsonaro…

Il est vrai que les journalistes ne sont pas tout dans la vie d´un pays, ils ne représentent d´ailleurs qu´une infime partie de la population. Une minorité dirait-on, qui fait certes beaucoup de bruit, mais une minorité quand même. Bolsonaro n´aime pas les minorités, tout se tient. Ne vient-il pas de déclarer que « les minorités devront se plier à la majorité » ? Les gros écrasent les petits, c´est logique, ou doit-on comprendre qu´elles devront marcher au pas ? Un message énigmatique adressé à tous les « citoyens du bien » ? Décidément, il n´est pas toujours aisé de comprendre le langage des mains. Mais qui sont donc ces « citoyens du bien » qui dans les prochaines semaines pourront s´acheter un calibre 38 dans les supermarchés pour se protéger justement des « citoyens du mal » ? C´est qui ceux-là ? On espère bien sûr qu´un manuel des cibles à abattre sera fourni avec le revolver.  Pour le moment, la seule information officielle est que les « citoyens du bien » sont tous ceux qui n´ont pas de casier judiciaire. C´est une première piste.

Par ailleurs, d´autres citoyens vont aussi devoir se tenir à carreau, tous ceux qui appartiennent à des minorités, ou s´en revendiquent, à savoir les groupes LGBT, les activistes syndicalistes, leaders indigènes et écologistes, peut-être même les quilombolas (descendants des communautés d´esclaves). Puis l´avenir nous dira si la notion de minorité est extensible aux journalistes, aux blogueurs, aux humoristes, aux pacifistes, aux adeptes du naturisme ou de l´échangisme, et bien sûr aux communistes, s´il en reste.

L´ambiance on l´aura compris est à la moralisation de la société. Ce qui pour le moment ne semble pas trop effrayer les masses. Au contraire, une immense majorité, donc de « citoyens du bien », est prête à payer le prix des libertés si c´est pour en finir avec l´insécurité et la corruption. Alors, puisque c´est comme ça, qu´on n´arrête de nous dire que la victoire de Bolsonaro s´explique par la rejection du PT (parti des travailleurs), rappelons qu´au 1er tour de la présidentielle les électeurs avaient le choix entre treize candidats, ils ont pourtant plebiscité le candidat de l´extrême droite, celui-là même qui n´a jamais caché son admiration pour la dictature. Il a même failli remporter l´élection dès le 1er tour, avec plus de 46% des suffrages, l´uniforme et la bible ont fait recette.

L´économie

Si Bolsonaro a été élu sans programme, juste sur la base de poncifs populistes et de slogans patriotiques, on a maintenant une idée des grandes lignes que son gouvernement prétend suivre dans les mois à venir. Certaines mesures sont très inquiétantes, comme pour l´environnement et les Indiens, la privatisation des réserves, l´assouplissement des règles environnementales, d´autres sont en revanche plus consensuelles et parfois même jalonnées de bon sens. C´est le cas de la réduction des impôts et des charges sur les personnes et les entreprises, mais aussi de la débureaucratisation, avec la simplification et l´allègement des démarches, la réduction de la machine administrative, ce qui a commencé avec la fermeture de ministères (7 en moins que sous le gouvernement de Michel Temer). Ensuite les privatisations, l´Etat pourrait se débarrasser de plusieurs centaines de sociétés déficitaires, et enfin, le troisième pilier du plan économique : la réforme de la sécurité sociale. Ce dernier pourrait faire grincer des dents, mais pour le moment on en sait pas assez pour en analyser la teneur et ses conséquences.

Dès le 1er janvier, le SMIC a augmenté de 5,45% (il passe à 998,00 Reais par mois, soit 230 Euros), une mesure qui n´est d´ailleurs pas une initiative très originale, puisqu´en général le salaire mininum est relevé tous les ans en janvier et dans les mêmes proportions. Un vaste arsenal de mesures devrait aussi être annoncé dans les prochaines semaines, par exemple le passage au peigne fin des pensionnés et bénéficiaires d´allocations familiales. Enfin, parmi les mesures surprises, on évoque un impôt sur la fortune (plus populaire que ça !). Jusqu´ici tout semble tenir la route, en revanche c´est plus flou pour le sort des échanges internationaux et celui des capitaux et entreprises étrangères ; d´un côté Bolsonaro reprend le flambeau de Trump avec « le Brésil d´abord », ce qui caresse les oreilles patriotiques mais irritent celles des milieux boursiers et des partenaires économiques, principalement ceux du Mercosul (marché commun du cône sud), puis, d´un autre côté, tout le monde sait que le Brésil n´a ni le poid diplomatique, ni les moyens économiques pour imiter le grand frère américain.

Le gouvernement Bolsonaro, ses 22 ministres et son vice-président à sa droite.

Le gouvernement Bolsonaro, ses 22 ministres et son vice-président à sa droite.

 

Les relations internationales

Dans ce domaine, les choses semblent mieux définies pour Bolsonaro, dont on pourrait en gros résumer la tendance en deux lignes : l´alignement sur Donald Trump et la haine du communisme. Parmi les amis, outre le grand frère américain, cet ingrat qui ne s´est même pas déplacé pour la cérémonie de son clône tropical, on retrouve Israël, avec l´annonce d´une coopération sans limite et la délocalisation de l´ambassade du Brésil vers Jerusalem. Puis Viktor Orban, premier ministre de Hongrie, un des rares chef d´Etat présent à Brasilia ce 1er janvier, avec Netayahu. Pour le reste de l´Europe, les relations commerciales semblent liées à la décision du Brésil sur son maintien dans l´Accord de Paris sur le climat. Bolsonaro avait annoncé sa sortie, mais il semblerait que Michel Temer, le président sortant et signataire de l´accord, l´ait convaincu du contraire. A moins que Trump ne lui tire les oreilles, il devrait pour le moment appliquer la politique de l´autruche sur ce sujet.

Quant aux ennemis, ils sont un peu comme les mousquetaires, littéralement trois, mais avec un quatrième en réserve, que l´on croyait être Evo Morales, le président bolivien. Mais, à la surprise générale Evo Morales, Indien et de gauche, est allé saluer Bolsonaro à Brasilia. Il semblerait que les gros contrats gaziers entre les deux pays aient permis une certaine courtoisie dans leur relation. En revanche, Cuba, le Nicaragua et le Venezuela sont dans le collimateur de Bolsonaro. Le communisme lui donne de l´urticaire et attise ses instincts les plus primaires, sauf celui de la Chine, qui reste fréquentable. On se demande bien pourquoi, mais ne soyons pas mauvaise langue. En fin diplomate l´empire du Milieu a dépêché le vice-président de l´Assemblée Populaire de Chine, un communiste de choix, à la cérémonie. Tout juste une politesse, car quand la Chine aime bien un dirigeant elle lui offre des pandas, sinon c´est un portrait de Mao Tse Tung. Le Brésil restera donc dans le club des pays sans pandas. Quant à l´autre super puissance, la Russie, c´est le président de la Douma qui a fait le déplacement. Vladimir Poutine on le sait, préfèrant le climat vénézuélien et les grosses moustaches de Nicolas Maduro, qui lui rappellent ces braves Cosaques du Caucase. ´

Mais ne soyons pas trop pressé, la diplomatie c´est comme le reste, ça s´apprend. Avec l´expérience, la nouvelle diplomatie brésilienne ne confondra plus Viktor Orban avec Mike Pompeo, le secrétaire américain, comme sur les photos officielles de la cérémonie où leurs noms ont été échangés, ce qui n´est pas la meilleure façon de plaire à Donald Trump.

Viktor Orban, rebaptisé Mike Pompeo par le protocole brésilien lors de la cérémonie avec Bolsonaro et son épouse.

Viktor Orban, rebaptisé Mike Pompeo par le protocole brésilien lors de la cérémonie avec Bolsonaro et son épouse.

Enfin, on ne pourrait clore ce chapitre sans citer le ministre des Affaires Etrangères de Bolsonaro, Ernesto Araújo, 51 ans, diplomate de carrière, diplomé en Lettres et qui se distingue par sa haine viscérale de la globalisation. Dans ses dernières interventions, il disait  que « le ministère des Affaires Étrangères est fait pour le Brésil et non pour l´ordre global ».  A bon entendeur…

Heureusement qu´en tant qu´homme de Lettres il a le sens de la métaphore, car on le comprend mieux quand il déclare «ne plongeons pas dans cette piscine sans eau qu´est la globalisation ». Là vraiment on ne peut qu´approuver, car rien n´est plus dangereux et inutile qu´une piscine vide. Pour le reste on l´aura compris, il devrait appliquer le vieil adage « pour vivre heureux, vivons cachés », une formule bien plus poétique que « le Brésil d´abord » pour préconiser l´isolement.

La composition du gouvernement

Incontestablement deux ministres phares se distinguent dans le gouvernement Bolsonaro. Tous deux représentant les piliers de son projet pour le pays ; le premier est son ministre de la fazenda (super ministère en charge de l´économie et des finances), l´ultra libéral Paulo Guedes. C´est en partie grâce à lui que Bolsonaro a pu être élu, puisqu´avec sa notoriété il a fait figure de garant auprès des milieux financiers. Paulo Guedes a aussi permis de rassurer une population qui voyait mal comment Bolsonaro, parfaitement ignare en la matière, allait s´y prendre. L´autre vedette qui a pesé de tout son poid, est le juge Sergio Moro, qui endosse le ministère de la justice et sera en charge de la lutte contre la corruption. Sergio Moro est celui qui a fait tomber l´ex-président Lula pour corruption et a mené d´une main de fer l´opération Lava Jato (anti-corruption). Pour le reste, on remarque une forte présence des évangéliques au gouvernement, comme le ministre du tourisme Marcelo Álvaro, ou encore les militaires qui sont au nombre de sept, plus le capitaine Bolsonaro et le général Mourão, son vice-président. C´est la première fois depuis la dictature que l´exécutif est composé d´un tel nombre de militaires, 35% (sans compter le président et son vice).

Jair Bolsonaro et son épouse, accompagnés du général Mourão montent les marches du palais présidentiel pour recevoir l´écharpe du président sortant Michel Temer.

 

Les grands défis

Bolsonaro a reçu un crédit de plus de la moitié des électeurs brésiliens et cela malgré toute les polémiques qui ont entouré sa candidature. Ses provocations, ses défilements pour ne pas affronter ses adversaires et les médias, son manque d´expérience et de compétences, font de lui un président atypique, le diable pour les uns, le messie pour les autres, et pour beaucoup l´incarnation du dernier espoir. Il aura a épongé dans l´immédiat un trou de 140 milliards de Reais (350 milliards d´Euros) de la dette publique, puis faire remonter un taux de croissance qui stagne à un peu plus de 1% par an pour relancer l´économie, et calmer les 13 millions de chômeurs qui survivent aujourd´hui grâce à l´économie parallèle, la débrouille, les petits boulots précaires et les commerces ambulants.

Comment va-t-il s´y prendre pour enrayer la corruption alors que lui-même et ses proches (sans parler de certains de ses ministres) font déjà l´objet d´enquêtes pour des transactions douteuses sur leurs comptes bancaires ? Sergio Moro sera-t-il condamné à scier la branche sur laquelle il vient de s´assoir ? A moins que l´arbre ne cache la forêt…

La politique-fiction

Le pays est dans l´attente et si Jair Bolsonaro ne montre pas des résultats dans les six prochains mois il aura beaucoup de mal à se maintenir au pouvoir, la pression de la population deviendrait insoutenable. Il lui resterait alors deux options : la première serait de faire monter la pression sur les médias jusqu´à la rupture, la voie lui serait alors dégagée pour manipuler l´information. L´idée serait d´imposer sa propre version de son action en driblant les médias jusqu´à faire douter le public de la véracité des informations qu´ils diffusent. Leur faire le coup permanent des fake news, une stratégie qui a fait ses preuves pendant sa campagne présidentielle. C´est d´ailleurs ce que fait Donald Trump, son modèle, ne l´oublions pas. S´il ne réussit ni à remettre le pays sur les rails ni à dominer l´information pour faire croire le contraire, il risque alors d´être poussé vers la sortie par ses compères en uniformes alliés aux députés qui forment la puissante alliance parlementaire connue comme BBB (boeuf, balle et bible), à savoir les lobbys de la viande, des armes, et les évangéliques. Bolsonaro redeviendrait du coup réserviste, plus comme capitaine cette fois, mais comme président de la république. Et il aurait beau faire de ses mains des revolvers, brandir son meilleur slogan de campagne « le Brésil au-dessus de tout, Dieu au-dessus de tous », son vice-président et général ne l´entendrait pas… Il est homme à faire la sourde oreille. Nous assisterions alors à un coup d´Etat de velours orchestré avec un doigté que même l´homme qui parle avec ses mains n´aurait vu venir… n´est pas Mime Marceau qui veut.

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