Et maintenant ?

Il n´en revient même pas lui même, 55,15% des électeurs viennent de le porter au pouvoir, lui le candidat d´extrême droite, le nostalgique de la dictature, l´homme qui promet de dégainer plus vite que son ombre pour en finir avec l´insécurité, la corruption, les activistes politiques et écologiques. Que va donc faire l´homme qui n´aimait pas les femmes, les noirs, les Indiens, les homosexuels, les gauchistes ?

 

Que dire du score ?

55,15% des voix, contre 44,85% pour Haddad, un taux d´abstention de 22% (malgré le vote obligatoire), il a manqué 11 millions de voix à Haddad, c´est énorme, mais ce n´est pas une surprise puisque c´est le score qui était annoncé par la plupart des instituts de sondage ces derniers jours. C´est une défaite pour le parti des travailleurs (PT), qui limite quand même la casse si l´on pense que sa descente aux enfers a commencé il y a plus de deux ans avec la destitution de Dilma Rousseff. Le PT a accumulé les handicaps, Lula, son leader charismatique en prison, un taux de rejet de plus de 50%, un candidat presque inconnu du grand public et qui n´est pas issu du petit peuple. Un parti trop discrédité, qui sans l´appui d´un front républicain pour barrer la route à l´extrême droite, ni le soutien des grands médias (plutôt à droite), ne pouvait espérer qu´une défaite honorable.

 

Que sait-on de Bolsonaro ?

Il est originaire de Campinas, grosse ville près de São Paulo, et a passé son enfance trimbalé d´une ville à l´autre avant que sa famille ne se fixe à Eldorado, toujours dans l´Etat de São Paulo, qui n´est pas, on l´aura compris, la mythique cité dorée des conquistadors. Sa famille est d´origine italienne, de Toscane pour la maman, du côté du papa, un peu Vénitien, un peu Calabrais, et aussi un peu Allemand, avec un grand-père de Hambourg qui avait fièrement servi dans la Wehrmarcht. Jaír est un prénom choisi par son père en hommage à une star du football de la Seleção 1949, Jaír Rosa Pinto. La maman aurait préféré l´appeler Messías (le Messie), à cause d´une grossesse difficile où elle a failli le perdre. Il porte d´ailleurs Messías comme second prénom. On sait que dès l´âge de 15 ans, il se rapproche des militaires en se proposant de fournir aux services du renseignement des informations sur un groupe de guerrilleros qui essayait de s´installer dans la région ; on est en 1970, Jaír l´ado indic se démarque par son admiration pour la dictature en place depuis 1964. Il s´est marié trois fois et a eu cinq enfants, quatre garçons (dont trois sont dans la politique) et une fille, dont il dira un jour qu´elle est le résultat d´un petit coup de « faiblesse », lui qui visait toujours juste en ne faisant que des garçons…

 

Sa carrière militaire 

Le petit Jaír était mauvais à l´école, il n´avait aucune chance d´accéder à de hautes études. La carrière militaire lui allait donc comme un gant, et puis c´était sa vocation. A 18 ans il réussit le concours d´entrée à l´école militaire de Agulhas Negras dans les fins fonds de l´Etat de Rio de Janeiro. Il y intégre la brigade d´infanterie de parachutistes. De ses sauts dans le vide personne ne se souvient, en revanche on a retrouvé les rapports de ses supérieurs, où l´on peut lire à son sujet : « ambition excessive à réussir financièrement et économiquement », ou encore : « volonté permanente de dominer ses subordonnés, ce qui ne lui était pas autorisé en raison de son comportement agressif envers ses camarades », mais aussi : « manque de logique, de rationnalité et d´équilibre ».

En mentionnant  « réussir financièrement » ses supérieurs faisaient référence au mouvement de grève qu´il avait lancé pour obtenir une augmentation de sa solde et de celle des troufions (qui a dit que seuls les gens de gauche font grève ?)… Evidemment ses revendications ont été rejetées. Alors le capitaine Bolsonaro a placé une bombe dans les WC de la caserne et menacé de les faire exploser si sa solde n´était pas augmentée. Ça lui a couté d´être emprisonné. C´est inhabituel, un militaire facho qui se rebelle et joue aux apprentis terroristes au beau milieu d´une caserne en pleine dictature. Et c´est pas fini, au bout de 15 jours son incarcération déclenche un tollé général, le capitaine Bolsonaro reçoit des centaines de lettres de soutien, surtout de femmes de militaires. On est en fin de dictature, la junte essaie de sauver les meubles, des manifs éclatent devant la caserne où le héros parachutiste est détenu. La hiérarchie militaire cède et le libère.

 

Son parcours politique ?

Il commence en 1987 en se faisant élire conseiller municipal à Rio de Janeiro pour le petit parti PDC (démocratie chrétienne). Deux ans plus tôt les militaires avaient cédé le pouvoir aux civils, Bolsonaro surfe alors sur la vague démocratique. C´est le paradoxe, on croit qu´il s´est opposé aux militaires car on se souvient de l´épisode de son emprisonnement dans la caserne. Pour se faire élire il ne contredira personne. En 1990, il est élu député fédéral pour l´Etat de Rio de Janeiro, il est toujours affilié au PDC. Il fera carrière comme député fédéral et se fera réélire encore six fois au poste de député fédéral, mais en changeant huit fois de parti politique. En 27 ans de vie parlementaire, le député Bolsonaro présentera 170 projets de lois, tous aussi farfelus les uns que les autres, mais réussira quand même à en faire approuver deux, parmi les plus consensuels et loin d´être vitaux pour le pays, le premier qui prévoyait l´obtention d´un reçu délivré par l´urne électronique après avoir voté, et le second, l´autorisation de commercialiser la Phosfoetanolamine, une subtance considérée anti-cancéreuse, mais qui après une série d´expérience s´avèrera totalement inefficace.

Enfin, en janvier 2018, il s´affilie au parti PSL (parti social libéral). Alors avec seulement 8 parlementaires (avec cette dernière élection il en a 52), c´est un petit parti de droite, conservateur, nationaliste et économiquement libéral, il forme alors une coalition avec le PRTB (parti rénovateur travailliste) dont est issu le général Mourão désormais vice-président de la république. Ce minuscule parti d´extrême droite sans aucun élu à l´assemblée, est surtout connu pour les dérives de son président Levy Fidelix qui se fait régulièrement remarquer pour ses prises de position contre les homosexuels.

 

La haine des homosexuels 

Bolsonaro, Fidelix et Mourão, ont une haine viscérale des minorités et particulièrement des gays qu´ils considèrent comme des dépravés qu´ils assimilent à la pédophilie. C´est bien sûr un discours qui séduit l´électorat évangélique, aujourd´hui 45 millions de Brésiliens, mais aussi de toute une population conservatrice, restée jusqu´ici discrète mais qui s´exprime aujourd´hui à travers cette montée de l´extrême droite. Sur cette question, Bolsonaro a récemment déclaré à une journaliste qu´il préférerait voir son fils périr dans un accident que de le voir se bécoter avec un moustachu.

Quelle communauté a le plus à perdre avec cette élection ?

En plus des homosexuels il faut aussi s´attendre à une recrudescence de la violence contre les Indiens, les mouvements paysans et activistes des droits de l´homme et tous ceux qui défendent l´environnement et revendique la justice sociale, mais aussi les mouvements noirs et les religions afro-brésiliennes. Ceci dit, il vient de prononcer son premier discours après la confirmation de sa victoire, et ses propos y ont été plutôt pacificateurs. Reste à savoir qui est le vrai Bolsonaro, l´avenir le dira.

 

Concrètement il ne peut pas tuer tout le monde

On ignore encore comment s´il va mettre sa révolte en pratique. On imagine qu´il va laisser agir les groupes d´intérêts qui vont le soutenir à l´assemblée, le puissant lobby de l´agro-business, les évangéliques et les armementistes. Par ailleurs, ce sont les partisans d´extrême droite et les intégristes de tout bord qui feront le sale boulot sur le terrain, pas besoin de faire voter des lois pour ça. On en a eu un avant-goût pendant la campagne, plus de 50 personnes ont été assassinées parce-qu´elles représentaient des minorités ou affichaient leur choix politique contre Bolsonaro. Ces groupes extrêmistes ont déjà commencé leur sinistre croisade, des croix gammées peintes sur les murs d´universités, à Rio la plaque en hommage à Marielle Franco (cette activiste des droits de l´homme, élue locale et homosexuelle assassinée en mars dernier) a été détruite, des actes parfois symboliques mais qui en disent long sur la suite, c´est à dire quand l´impunité sera totale contre ces actes, quand la police aura carte blanche et que les citoyens « normaux » pourront s´armer librement pour se défendre.

 

Comment en est-on arrivé là ?

Il faut tout d´abord admettre que Bolsonaro est un phénomène. Voilà un candidat presque inconnu et en tout cas jamais pris au sérieux, qui s´est présenté aux élections au sein d´un parti microscopique dont personne ne connaissait l´existence, et qu´il n´avait intégré que neuf mois plus tôt, qui s´affiche misogyne, alors que les femmes représentent près de 53% de l´électorat, qui dénigre les mesures en faveur des afro-descendants, comme les quotas raciaux dans les universités ou les allocations familiales pour les quilombolas (descendants d´esclaves regroupés en communautés), qui n´admet pas que les Indiens occupent 13% des terres du pays avec leurs réserves ; un candidat qui n´a disposé que de petits moyens financiers et d´aucun appui médiatique important, si ce n´est de la chaine Record, détenue par les évangéliques. Un candidat qui n´a aucun programme, tout juste des annonces plus démagogiques que techniques, qui s´est fait poignarder dans un bain de foule juste un mois avant le 1er tour et fait campagne sur Twitter depuis son lit d´hôpital, ce qui lui a permis d´éviter toute confrontation télévisée avec les journalistes et les autres candidats, et enfin, qui après un 1er tour où il faillit se faire élire du premier coup (46,3% des suffrages), a argumenté de sa convalescence pour décliner tous les débats prévus avec son adversaire. Pour lui, sondages à l´appui, le duel était gagné.

Sa victoire on peut l´attribuer en partie aux réseaux sociaux. Cette élection aura démontré à quel point les vieilles méthodes de campagne sont à mettre au placard, collages d´affiches, distributions de tracts, meetings politiques et débats télévisés. La propagande passe désormais par le téléphone portable et l´accès aux plateformes de communication, comme le WhatsApp. Bien sûr si ça peut déterminer une élection, ça ne fait pas tout. Dans le cas de Bolsonaro, c´est un boulevard qui s´est ouvert à lui devant l´effondrement de trente ans de sociale-démocratie qui n´a pas réussi à répondre durablement aux attentes de la population.  L´ambiance s´est dégradée dès le début du second mandat de Dilma Rousseff, et personne n´a oublié les gigantesques manifestations de 2013, le PT n´a pas entendu le peuple. Puis il s´est englué dans les affaires, la crise économique aidant il a peu à peu perdu son crédit. Puis en 2016 c´est la destitution de Dilma pour dérapages fiscaux ; une destitution qui n´a convaincu personne, mais qui a servi de levier pour achever encore un plus un parti des travailleurs qui ne pouvait plus échapper au rouleau compresseur des condamnations. C´est l´actuel président, par intérim, Michel Temer, alors vice-président de Dilma et allié du PT, qui a orchestré tout cela en pensant que son parti, le PMDB (aujourd´hui MDB), centriste, et ses alliés de la droite modérée pourraient s´en bénéficier en s´installant au gouvernement. Il s´avère que cette stratégie a été un fiasco total, le centre et la droite se sont pris une raclée monumentale à cette élection (sénateurs, députés et gouverneurs), ils ont perdus les trois quarts de leurs sièges et n´ont pas dépassé les 5% de voix au 1er tour de cette présidentielle.

Michel Temer est d´ailleurs resté très discret pendant toute cette campagne, il faut dire qu´il n´avait pas de quoi pavoiser puisqu´il quitte le gouvernement avec plus de 95% d´insatisfaction, une situation économique désastreuse et la débandade de sa formation politique. Mais il est l´un des responsables de la montée de Bolsonaro, sa stratégie a mené à la destruction de la gauche, du centre et de la droite, ouvrant ainsi un boulevard à l´extrême droite.

 

Y avait-il un autre scénario ?

Ecarter le PT du pouvoir n´allait pas mettre Temer (et son équipe) à l´abri du rejet, alors qu´il en était l´allié politique depuis plus de dix ans. Il est plutôt apparu comme un traitre, et en plus il n´a pas remis le pays sur les rails. Aujourd´hui les analystes politiques sont convaincus qu´il aurait été plus sain pour la démocratie de laisser Dilma terminer son mandat, elle en était à deux ans. Le PT se serait alors présenté à cette présidentielle de 2018 avec un bilan bien défini, soit il avait réussi à surmonter la crise économique et fait son mea culpa sur la corruption, soit il avait enfoncé encore plus le pays dans le marasme économique et la corruption, auquel cas il aurait perdu toute chance d´être réélu, ouvrant la route à une droite préservée du poid de la culpabilité. Dans un tel scénario, Bolsonaro n´aurait eu qu´un rôle limitée, en tout cas pas celui de super héros de premier plan.

 

Qui sont ses électeurs ?

Il n´y a pas un profil type, c´est un rassemblement de déçus, de la corruption, du PT et de Lula, et plus largement d´un rejet de la classe politique, tous partis confondus, jugée corrompue et incompétente. Puis, au-delà de la politique, le Brésil est un pays conservateur ; on aurait tort de prendre pour argent comptant les clichés de carnaval ou de Gay Pride, les bikinis ultra minis et la sensualité à fleur de peau de sa population. Tout cela ne représente pas la majorité, au contraire, la liberté de pensée et celle des mœurs a pris une sacrée claque ces dernières années avec la montée de l´intégrisme religieux des évangéliques (ils ont voté à plus de 70% pour Bolsonaro). Les Brésiliens sont plus libres avec leurs corps qu´avec leurs têtes, tout n´est donc qu´apparence, la face cachée de l´iceberg est restée moraliste, machiste et raciste. Si on ajoute à cela les profondes frustrations et peurs que représentent l´insécurité qui empêche la population de vivre librement, car en permanence sur le qui-vive, on comprend pourquoi des gens soient sensibles au discours de Bolsonaro, qui prônent la légitime défense en proposant d´armer tout le monde et propose tout simplement la peine de mort pour les bandits en laissant à la police le soin de l´appliquer comme bon lui semble. Le Brésilien vote donc avec ses tripes, pas avec sa tête, sinon il n´aurait jamais élu celui qui affiche ouvertement son mépris de la démocratie et sa haine des minorités.

 

Peut-on parler d´une suprématie blanche ?

Ce sont les Etats à majorité blanche, donc du sud et du sud-est qui ont largement voté pour lui et comme ils sont les plus peuplés ils font l´élection. Ceci dit, Bolsonaro a gagné ailleurs, sauf dans le nordeste et deux Etats du nord. Mais le centre du pays, les régions amazoniennes et le front pionnier de l´ouest ont aussi voté pour lui. Quant à la suprématie blanche, elle se définit plutôt socialement que racialement, pour schématiser les blancs sont riches tandis que les noirs et les métis sont pauvres. Dans les régions riches, sud et sud-est, les émigrés viennent du Nordeste, et sont en majorité métis et noirs. C´est cette population qui habite les favelas, avec tout ce que cela génère de clichés, l´insécurité en tête (toujours elle). Au fond, le Brésil est un peu dans la même situation que les Etats-Unis avec les Latinos, la différence c´est qu´ici tout se passe au sein d´une même nation, un seul peuple, une seule langue, une religion dominante (le christianisme avec toutes ses variantes), mais de profondes disparités socio-économiques qui alimentent la fracture. Le sud et le sud-est pensent donc que ce sont elles qui travaillent pour financer les régions pauvres du pays, d´où les frustrations, d´où le racisme, d´où le choix de l´extrême droite.

 

Qu’en est-il de son programme ?

Il n´a pas de programme, il a le pouvoir. Il n´a aucune connaissance des dossiers, à une journaliste qui l´interrogeait récemment sur son ignorance en économie il a répondu « mais saviez-vous cuisiner vous quand vous vous êtes mariée ? ». Ce que l´on sait c´est qu´il prône l´ultra libéralisme économique, il défend un allègement de la fiscalité, une nouvelle réforme du travail en faveur des entreprises, et des privatisations à outrance, y compris des réserves indiennes. Sur les privatisations, il a un peu revu ses positions après le second tour, en précisant qu´il ne privatiserait pas les entreprises stratégiques, comme celles de l´énergie, la Petrobrás, Eletrobrás, ni les grandes banques comme Banco do Brasil ou Caixa Econômico. Sur les grandes lignes il défend le port d´arme pour les « bons » citoyens (mais ne précise pas qui sont les mauvais), la castration des violeurs, la peine de mort pour les crimes honteux, la réduction de la majorité pénale à 16 ans (c´est aujourd´hui 18), la fin du financement public du comité des Droits de l´Homme au Brésil, la suppression des obligations environnementales et sociales pour les entreprises, et bien sûr une lutte sans merci contre la corruption. Son grand dessein est de passer le pays au Karcher, le débarrasser de toute forme de banditisme et de toute opposition au régime élu par ces mêmes « bons » citoyens, désormais armés.

Bolsonaro détient aujourd´hui l´anneau de pouvoir, que va-t-il en faire, rendez-vous en janvier pour la passation et l´annonce de son gouvernement.

 

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