Présidentielles : l´extrême droite frôle l´élection dès le 1er tour.

Présidentielles : l´extrême droite frôle l´élection dès le 1er tour.
Présidentielles : l´extrême droite frôle l´élection dès le 1er tour.

Au lendemain d´un premier tour qui a vu la victoire des deux candidats qui affichaient pourtant le plus taux de réjection sur les 13 en lice, les électeurs brésiliens vont devoir trancher entre l´extrême droite de Jair Bolsonaro, qui avec 46,1% des votes, a frôlé l´élection dès le 1er tour, et Fernando Haddad, du parti des travailleurs de l´ex président Lula, qui a obtenu 29,2% des suffrages.

Question : que dire de ces résultats du 1er tour ?

Bruno Guinard : d´une part que l´arrivée de ces deux candidats n´est pas une surprise, les sondages les avaient donné dans cet ordre, par contre dans des proportions bien différentes, puisque Bolsonaro fait près de 15 points de plus que ce qui était annoncé. Ces résultats confirment aussi l´effondrement du centre-droit et du centre-gauche, avec un Geraldo Alckim à moins de 5%, et l´insignifiant résultat de l´écologiste Marina Silva, qui reçoit à peine 1%, une véritable dégringolade quand on sait qu´elle était donnée seconde ou troisième en début de campagne. Au niveau des gouverneurs, sénateurs et députés, il faudra attendre le 2ème tour pour connaitre la composition définitive du congrès, car beaucoup de candidats sont en ballottage, mais au regard de ceux qui ont été élus dès ce 1er tour, le PT confirme son recul, avec une spectaculaire défaite de l´ex présidente Dilma Rousseff, au poste de sénatrice dans le Minas Gerais. Ceci étant, ce n´est pas non la déroute attendue et au regard de la réjection généralisée des partis traditionnels et des affaires de corruption qui ont mené Lula en prison, il parvient quand même à se hisser au second tour.

Question : ces deux candidats étaient presque inconnus, pourquoi ?

BG : tous les deux sont des politiciens depuis longtemps, mais c´est leur première campagne présidentielle, et dans un Etat fédéral comme le Brésil, de surcroît immense, être un politicien local ne donne pas automatiquement une notoriété nationale. Bolsonaro n´était qu´un député d´un tout petit parti, qui se faisait remarquer de temps pour ses coups de gueules et ses propos misogynes, homophobes ou racistes, mais que l´on ne prenait pas au sérieux en l´oubliant dès le lendemain. Haddad quant à lui était surtout connu à São Paulo, puisqu´il en a été le maire (de 2013 à 2017). Mais en dehors de cette ville, une majorité de la population ne se souvenait pas de cet ancien ministre de l´éducation sous Lula (de 2005 à 2012). C´est leur entrée dans la campagne présidentielle qui les a projeté au niveau national.

Question : que signifie ce haut taux de réjection ?

BG : ce sont les deux candidats qui ont eu le plus haut taux de réjection pendant la campagne, 40% pour Haddad et 44% pour Bolsonaro. Au Brésil, c´est la première fois qu´un tel scénario de réjection se présente, et il faut savoir que jusqu´ici, aucun candidat n´a jamais pu se faire élire au second tour en ayant affiché un taux de réjection au-dessus des 40% au premier tour. On a donc un schéma complètement atypique pour le second tour, qui aura lieu le 27 octobre, où ce n´est pas l´approbation mais la réjection qui va décider de l´élection.

Question : Bolsonaro, on peut comprendre pour les valeurs qu´il véhicule, mais pourquoi Haddad est-il autant rejeté ?

BG : Haddad c´est le PT, le parti des travailleurs de Lula, hors ce parti, et Lula aussi, sont fortement rejetés par une partie de la population, et cela principalement pour les affaires de corruption. A cela s´ajoute que Haddad n´est pas Lula, si l´ex président, qui était candidat et a fait campagne depuis sa prison, affichait 36% des intentions de vote, ce qui le plaçait très largement devant Bolsonaro à l´époque, c´est qu´il bénéficie toujours d´une image favorable pour une partie de la population. Son charisme, ses origines, son parcours politique et les réussites sociales et économiques de ses deux mandats présidentiels lui donnent ce crédit. Ce n´est pas le cas de Haddad, celui-ci, on l´a vu, était peu connu du grand public, puis ce n´est pas un homme du peuple, Haddad vient d´une famille de la classe moyenne (fils de commerçants libanais), il n´a pas connu les frustrations de l´émigré de Nordeste que représente Lula. Bardé de diplômes, Haddad est un universitaire, il ne parle pas le langage du peuple, qui pourtant constitue la majorité de l´électorat. Enfin, même la gauche, hors du PT, qui pourrait lui être favorable se demande s´il n´est tout simplement pas la marionnette de Lula et que l´une des premières mesures qu´il prendra s´il est élu, s´est de le faire sortir de prison. La question est de savoir si cette gauche qui n´est pas favorable à Lula va le suivre.

Haddad, ou Lula

Haddad, ou Lula ?

Question : comment peut-on passer de la gauche et du centre, à l´extrême droite dans un pays qui a connu la dictature militaire?

BG : on aurait tort de penser que les électeurs raisonnent politiquement et intellectuellement, l´immense majorité se limite aux aspects concrets du quotidien, manger, se soigner, scolariser les enfants, les allocations familiales, l´insécurité, etc. Le peuple veut qu´on réponde à ses besoins immédiats, et qu´importe le parti politique qui en détient la solution, puisque jusqu´ici aucun n´a réussi à résoudre durablement les problèmes. On aurait aussi tort de penser que Bolsonaro est un fin stratège, qu´il a orchestré sa campagne en fonction des échecs de toutes les politiques qui se sont succédées depuis 30 ans, non, Bolsonaro n´a même pas de programme, ou en tout cas ne l´a pas dévoilé, il n´a fait jusqu´ici que quelques annonces qui n´expliquent rien, sinon que ni lui ni son équipe ne semblent préparés pour gérer le pays. Alors, il faut bien l´avouer, il récolte aujourd´hui les fruits des échecs des autres. Si le pays vivait la justice sociale, l´éthique, la sécurité, le fonctionnement de ses institutions sans abus de pouvoir et de privilèges, et d´infrastructures capables de répondre aux besoins de la population, Bolsonaro ne serait jamais parvenu à ce résultat, c´est à dire à deux pas de diriger le pays. C´est la sociale-démocratie qui par ses échecs ouvre à l´extrême droite les portes du pouvoir.

Question : mais pourtant sous Lula tout cela semblait aller dans le bon sens ?

BG : des avancées, surtout sociales, ont été réalisées, c´est indéniable, mais elles n´ont pas été suffisantes pour résoudre les problèmes de fond du pays, le système éducatif et médical reste largement défaillant, avec une population qui se voit obligée à avoir recours aux secteurs privés pour bénéficier de prestations de meilleure qualité. Ni la droite, ni le PT, ni les centristes, n´ont réussi durablement dans les domaines qui touchent directement la population, et que dire de l´insécurité grandissante qui tue chaque année plus de 60.000 personnes. Depuis 30 ans le pays est gouverné par le centre, de gauche ou de droite, et d´ailleurs le plus souvent ensembles, il se trouve qu´aujourd´hui la population n´en veut plus, elle a oublié les avancées car elles n´ont pas duré, elle rejette cette politique, elle aspire à autre chose, c´est cela qui explique le phénomène Bolsonaro, et non pas une « fachisation » des mentalités brésiliennes, ça pourrait s´appeler tout simplement le ras-le-bol général.

Manifestation en faveur de Bolsonaro le 29 septembre dernier.

Manifestation en faveur de Bolsonaro le 29 septembre dernier.

Question : la rejection à Bolsonaro est pourtant très forte, surtout chez les femmes ?

BG : il y a eu des manifestations dans tout le pays tout au long de ce mois de septembre, soit en faveur, soit contre lui. Il y a même eu la création d´un mouvement de femmes appelé Ele Não (pas lui), mais les chiffres de ce premier tour ont montré les limites de son impact. L´électorat féminin est pourtant majoritaire au Brésil, mais ce serait trop simple de ne compter que sur cet avantage ; et puis on l´a vu dans les manifestations en sa faveur, il y a aussi des femmes conservatrices ou sensibles au populisme, et bien sûr celles qui rejettent les politiciens traditionnels, comme expliqué plus haut.

Question : on a beaucoup parlé de polarisation durant cette campagne, mais au-delà des clivages y-a-t-il un profil de l´électeur bolsonariste ?

BG : là encore on risque d´être surpris, même si on schématise en traçant ce profil comme appartenant à l´élite blanche, aux classes sociales privilégiées, masculin et de bon niveau scolaire, ça ne se limite pas certainement pas à cela, cette classe n´étant pas majoritaire, si elle seule votait pour Bolsonaro il n´aurait pas fait ce score. Il faut bien l´admettre, une partie de la population pauvre a aussi voté pour lui, bien sûr en raison de la réjection des politiques, mais aussi parce-qu´il bénéficie du vote évangélique, qui représente un important électorat conservateur, même si ce sont surtout les classes défavorisées qui le composent. Par ailleurs, en promettant de combattre la délinquance par des moyens pour le moins musclés, Bolsonaro joue le rôle de super héros qui va nettoyer à la fois les rues et les bureaux de l´élite politique de Brasilia. Enfin, la corruption pèse aussi dans cette campagne, et Bolsonaro, qui ne fait l´objet d´aucune condamnation ni poursuite sérieuse à ce jour, apparaît presque comme immaculé.

Manifestation contre Bolsonaro le 29 septembre dernier.

Manifestation contre Bolsonaro le 29 septembre dernier.

Question : l´attentat contre lui ne lui a donc pas porté préjudice dans cette campagne ?

BG : je dirai même qu´au contraire, elle l´a en partie préservé des attaques de ses adversaires, et surtout, lui a donné une couverture inespérée. En temps normal, le temps d´antenne (propagande obligatoire à la télévision) aurait été très handicapante pour Bolsonaro, qui en raison de sa faible représentation parlementaire n´aurait eu que quelques minutes par jour. Il se trouve que l´attentat a fait parler de lui bien au-delà de toutes ses espérances, son état de santé faisant l´objet d´une couverture médiatique quasi permanente. Puis il y a un autre élément, tout aussi intéressant qu´atypique et qui confirme combien la rejection des politiques a été décisive dans cette campagne, à savoir que moins ils ont été présents dans les débats et les interviews, plus ils ont grimpé dans les intentions de vote. Enfin, on a tout de même assisté à une grande première dans le pays, avec d´une part le favori initial, Lula, qui a fait campagne en prison, et le second, Bolsonaro, depuis son lit d´hôpital.

Question : et la campagne de Haddad ?

BG : Haddad n´a été investi comme candidat que le 11 septembre, puisqu´avant cette date le PT misait sur Lula, ou en tout cas le faisait croire. Haddad a donc eu moins d´un mois pour faire campagne, et surtout se faire connaitre, période pendant laquelle les attaques de ses concurrents se sont dirigées essentiellement sur lui, puisqu´il fallait se battre pour la seconde place ; à cela s´ajoute les autres handicaps cités plus haut. Il y a un mois encore, dans toutes les projections sans Lula, personne ne l´attendait au second tour. A l´époque, on prévoyait contre Bolsonaro des candidats plus connus, comme Ciro Gomes ou Marina Silva, ou mieux implantés dans les rouages du pouvoir, comme Geraldo Alckim. Tous ont été largués dès la deuxième quinzaine de septembre et aucun n´a pu inverser la tendance, et cela malgré les débats télévisés largement diffusés sur les grands médias. Haddad a ainsi profité de l´effondrement des autres candidats, qui, ajouté au soutien de Lula lui ont permis de passer au 2ème tour.

Question : le Lulisme n´est donc pas mort ?

BG : le PT reste une force politique, surtout dans la région Nordeste, mais aussi au niveau de sa représentation parlementaire, avec un groupe qui, selon les résultats partiels tourne autour de 50 députés (à confirmer après le second tour). Avant cette campagne présidentielle, on estimait sa force électorale à environ 35% des électeurs, cela avec Lula candidat. Il ne faut pas minimiser le fait qu´une partie de la gauche pense que Lula a été victime d´un complot politique, que la destitution de Dilma, les scandales de corruption, et l´opération Lava Jato ont été orchestrés par une élite capitaliste. Bien entendu, cette pensée n´est pas majoritaire, mais elle a fait son chemin et a été relayée par une partie des intellectuels du pays, et même au-delà. Ce que l´on constate aujourd´hui, au lendemain du premier tour, c´est que malgré son fondateur et leader condamné et incarcéré, le PT se retrouve avec une nouvelle chance de diriger le pays.

Le dernier débat télévisé entre les principaux candidats

Le dernier débat télévisé entre les principaux candidats : de gauche à droite ; Henrique Meirelles, Alvaro Dias, Ciro Gomes, Guilherme Boulos, Geraldo Alckim, Marina Silva, Fernando Haddad. Absence de Bolsonaro pour raison médicale.

Question : que va-t-il se passer maintenant ?

BG : les deux candidats vainqueurs du 1er tour vont se retrouver cette fois face à face lors des débats télévisés (normalement trois sont prévus), ce qui est censé leur permettre de faire pencher la balance. Mais Bolsonaro va-t-il y participer, ou au contraire continuer sur sa lancée de candidat convalescent, ce qui lui a bien réussi jusqu´ici ? En dehors de la campagne, ils vont surtout devoir très vite former des alliances de façon à rallier les votes des candidats perdants. Il va donc y avoir un grand marchandage entre les partis politiques, dans la bonne vieille tradition clientéliste du pays, mais un grand mystère plane sur ces ralliements. A ce jour, rien n´indique qu´un front démocratique va se former autour de Haddad, mais rien ne l´exclu non plus, ce qui serait en tout cas la seule chance de barrer la route à l´extrême droite. Les électeurs suivront-ils les consignes de vote, c´est beaucoup moins sûr.

Question : sans appui politique plus large Bolsonaro pourrait-il gouverner ?

BG : c´est un argument souvent évoqué par ses adversaires, mais au regard des résultats de ce 1er tour, tout indique qu´il va bénéficier d´un groupe parlementaire consequent ; et même si dans l´absolu il lui faut obligatoirement une majorité au congrès, c´est à dire une coalition car au Brésil aucun parti n´est suffisament fort pour gourverner seul, il peut aussi compter sur des groupes parlementaires, appelés bancadas, favorables à ses propositions. Ces groupes se situent au-delà des clivages politiques, ils sont formés autour de centres d´intérêts. Dans ce schéma, Bolsonaro peut compter sur la bancada ruralista (groupe de l´agro-business) qui possède à lui seul plus de 220 députés, mais aussi de la bancada evangélica (groupe des églises évangéliques), actuellement plus de 80 députés. Rien qu´avec l´appui de ces deux groupes parlementaires, viscéralement conservateurs, ajouter à celui qui semble se dessiner pour son parti, Bolsonaro pourra compter sur une majorité.

Question : rendez-vous donc au 7 octobre prochain, un pronostic ?

BG : impossible à définir tant qu´on ne connaitra pas la position des autres candidats, des ralliements des partis et aussi de la mobilisation de la rue. A ce jour rien n´est joué, les deux candidats sont à même de l´emporter, mais Bolsonaro est en position de force face à un PT discrédité, et puis il est un peu comme Donald Trump, plus on lui tape dessus, plus il est se renforce. Ce qui est certain au lendemain de ce 1er tour, c´est qu´avec 49 millions de voix pour l´extrême droite, quelque soit le résultat du second tour, le Brésil a déjà perdu.

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