Le mystère des momies du Brésil

Le mystère des momies du Brésil

On associe rarement le Brésil à l´Egypte antique ; pourtant, Dom Pedro I ainsi que son fils et successeur Dom Pedro II, qui ont régné sur le pays entre 1822 et 1889, étaient des passionnés de civilisations méditerranéennes anciennes. Collectionneurs de pièces égyptiennes, ils entretenaient de mystérieux rapports avec leurs momies… L´incendie qui a ravagé le Museu Nacional il y a trois semaines (voir article sur ce blog) a détruit le trésor culturel et archéologique accumulé par les deux empereurs mais a aussi fait resurgir de vieilles histoires dignes des meilleurs romans d´épouvante.

Question : quelles sont ces histoires ?

Bruno Guinard : la première concerne la momie acquise par Dom Pedro I en 1826. Elle est aujourd´hui connue sous le nom de Khérima, mais en réalité elle est arrivée au Brésil sans aucune identification. Seulement voilà, Khérima provoquait des transes chez certains individus s´en approchant, y compris des états seconds collectifs, tout cela attesté par de nombreux témoins. C´est au cours d´une de ces transes médiumniques, au début des années 60, qu´une étudiante aurait eu un contact avec l´esprit de la jeune fille momifiée, celle-ci lui aurait alors transmis des éléments de son histoire, et surtout des conseils qui auraient permis à l´étudiante de guérir d´une dépression chronique.

La deuxième histoire est celle d´un sarcophage en bois polychrome qui renfermait la momie d´une prêtresse thébaine du dieu Amon datant de 750 A.C, dont le nom était Sha-Amun-En-Su (ce qui signifie : les champs verdoyants d´Amon). Jusqu´ici rien de surprenant, mais personne ne sait pour quelle raison Dom Pedro II refusa toujours qu´on ouvre le sarcophage. Il était d´ailleurs l´un des rares sarcophage au monde resté inviolé. Plus surprenant encore, l´empereur entretenait des conversations avec la momie qui y était enfermée ; on raconte qu´il restait des heures à ses côtés, parfois comme en méditation, et qu´il donnait souvent l´impression en revenant à la réalité, que la momie lui avait été de bon conseil ; pourtant, l´empereur était connu pour sa rationalité et son grand équilibre mental et émotionnel. On ne saura donc jamais ce qui se passait pendant ces longs moments d´intimité entre lui et sa momie…

Momie de Khérima (en haut de page aussi avec un masque qui ne lui appartenait pas).

Momie de Khérima (en haut de page aussi avec un masque qui ne lui appartenait pas).

Question : la collection égyptienne était importante, comment est-elle arrivée au Brésil ?

BG : la collection égyptienne des empereurs du Brésil comptait plus de 700 pièces exposées dans le Museu Nacional (elles ont toutes disparues dans l´incendie du 02 septembre dernier), ce qui en faisait la plus importante d´Amérique Latine. Mais de toutes les pièces, ce sont ces deux momies citées plus haut qui ont toujours attiré l´attention. La première, connue aujourd´hui comme Khérima, a été achetée dans un lot d´antiquités égyptiennes par Dom Pedro I, en 1826, à un marchand en provenance de Marseille, la collection aurait appartenu à l´explorateur italien Giovanni Battista Belzoni. Ce marchand débarqua à Rio de Janeiro avec une collection qu´il comptait vendre à Buenos Aires. Finalement il proposa son lot aux enchères à Rio, sans doute informé de l´intérêt du monarque brésilien pour l´Egypte ancienne, car c´est en effet l´empereur qui s´empressa d´acheter l´ensemble de la collection.

La seconde pièce est le sarcophage ramené en 1877 par le second empereur du Brésil, Dom Pedro II, après un second voyage en Egypte (le premier ayant eu lieu en 1871). On connait mieux l´histoire de cette momie que celle de Khérima, car il s´agit d´un cadeau diplomatique qui était donc accompagné d´informations. L´empereur, qui a effectué ce second voyage en Egypte entre 1876 et 1877, y a en effet reçu le sarcophage de la main du khédivat d´Egypte, Ismaïl Pacha. L´empereur a également ramené d´autres pièces égyptiennes, acquises, ou échangées, pendant ce séjour ; une collection qui s´est agrandie tout au long de son règne (qui se termine en 1889 avec la proclamation de la république), puisqu´il n´a jamais cessé d´acquérir des antiquités égyptiennes. Parmi les autres pièces importantes, la collection comptait encore trois sarcophages de sacerdotes de Amon, puis six autres momies humaines et tout un ensemble de momies d´animaux, comme crocodile, chats, ibis et poissons). Des stèles funéraires, des statuettes, des bijoux, des masques, des amulettes et bien d´autres pièces complétaient la collection égyptienne des empereurs du Brésil.

Dom Pedro I (en 1830), Ismaïl Pacha

Dom Pedro I (en 1830), Ismaïl Pacha.

 Le sarcophage de Sha-Amun-Em-Su, et Dom Pedro II (vers 1970)

Le sarcophage de Sha-Amun-Em-Su, et Dom Pedro II (vers 1970)

Question : pour en revenir aux mystères des momies, que sait-on de plus ?

BG : tout d´abord, que le sarcophage contenant la momie d´une prêtresse d´Amon, offert par le khédivat égyptien à Dom Pedro II, n´ait jamais été ouvert est très surprenant. Selon certaines sources, Ismaïl Pacha aurait conseillé l´empereur dans ce sens, ce qui permit aux mauvaises langues de dire que le sarcophage ne contenait aucune momie, que l´empereur avait été trompé. D´autres ont avancé l´hypothèse du sacré, s´agissant d´une prêtresse de premier plan, elles aurait conservée certains pouvoirs au-delà de la mort et recommandée qu´on ne viole pas son repos éternel sous peine de malédiction. Des histoires de malédiction qui aurait frappée bon nombre de découvreurs et de pilleurs de tombeaux au cours du 19ème, et plus tard au 20ème siècle, circulaient partout dans le monde à cette époque, sans doute Dom Pedro II préféra-t-il ne pas courir le risque. En tout cas, ses désirs ont été respectés jusqu´au bout, même après être passé sous contrôle de l´Université Fédérale de Rio, le sarcophage n´a jamais été ouvert.  Ce n´est que récemment, grâce à la tomographie, que des scientifiques ont pu percer le secret du sarcophage sans l´ouvrir. Ils y ont bien découvert une momie, d´une femme d´une cinquante d´années en parfait état de conservation et qui avait la gorge pleine de résine, ce qu´ils expliquent par le fait que les prêtresses d´Amon étaient aussi des chanteuses du temple, par la résine les anciens égyptiens ont sans doute voulu préserver sa gorge afin qu´elle puisse continuer de chanter dans l´au-delà. En tout cas, le khédivat d´Egypte avait dit vrai, et Pedro II ne parlait pas à un sarcophage vide.

Quant à la momie Khérima, elle devient surtout fameuse à partir des années 1950 et 60 lorsque l´Egyptologue Victor Starviarski donnait des conférences au Museu Nacional. Il décrivait alors toutes les spécificités de la momification de cette pièce, qui en faisait la rareté et l´intérêt. Tout d´abord, ses contours et formes féminines étaient préservées, alors qu´en général les momies ressemblent plus à des « paquets » assez grossiers où il est impossible de distinguer le sexe, ensuite, ses pieds étaient momifiés séparément et non pas d´un seul bloc comme chez la plupart des momies. Par ailleurs, elle portait un « harnais d´Osiris » sur le bas ventre comme pour préserver sa virginité, et non pas au niveau du coeur comme de coutume. Mais outre ces particularités, la momie devient célèbre lorsqu´une ancienne élève du prof. Starviarski lui envoie une lettre pour le remercier de sa guérison. L´étudiante y explique qu´après avoir approché et touché la momie, l´esprit de celle-ci l´envahissa et la guida dans un monde ténébreux où elle lui fît comprendre par d´étranges métaphores qu´elle pouvait abandonner son traitement anti-dépressif dont elle n´avait plus besoin. A cette époque, pendant ses cours et conférences, le prof. Starviarski permettait de toucher la momie, tout comme le faisait l´empereur dom Pedro I. A partir de cette lettre devenue publique, la momie, déjà connue pour provoquer des transes, éveille aussi l´intérêt de groupes spirites (voir article sur ce blog) ; c´est ainsi que l´un d´entre eux reçoit l´autorisation d´effectuer une séance de spiritisme autour de la momie. C´est au cours de cette séance que Khérima révèle son nom et des éléments de son histoire, qu´elle était une princesse héritière du trône, elle fournit ainsi de multiples détails  sur des lieux, dates et noms. Starviarski réunit alors tous ces éléments et se rendit en Egypte où il obtint un entretien avec le roi Farouk. Celui-ci lui promit de faire vérifier tous ces éléments, qui effectivement lui seront confirmés plus tard.

Dom Pedro II en Egypte en 1871, plateau de Gizê (l´empereur est assis à droite, chapeau et barbe blanche).

Dom Pedro II en Egypte en 1871, plateau de Gizê (l´empereur est assis à droite, chapeau et barbe blanche).

Question : où se trouvaient ces momies à l´époque des empereurs  ?

BG : chez eux, dans leur palais de Quinta da Boa Vista et cela jusqu´à la proclamation de la république en 1889. Le palais impérial devient alors le siège de l´Assemblée Constituante et c´est en 1892 qu´il devient le Museu Nacional. Le fait que les momies étaient gardées auprès des empereurs, dans leur palais, a longtemps alimenté le mystère qui les entourent. Les empereurs du Brésil avaient-ils succombé à la fièvre de l´archéologie égyptienne qui gagnait le monde en ce 19e siècle, ou bien étaient-ils à ce point influencés par le mysticisme ambiant d´un pays enclin au surnaturel pour qu´ils entretiennent une telle intimité avec leurs momies ? A moins que celles-ci soient aussi exceptionnelles que les monarques les décrivaient… Une seule chose est désormais certaine, plus aucune recherche n´est possible puisqu´aujourd´hui les momies sont parties en fumée avec leurs secrets…

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