Le candidat armementiste victime d´un attentat

Le candidat armementiste victime d´un attentat

Jair Bolsonaro, candidat de la droite dure pour l´élection présidentielle d´octobre prochain a été poignardé en plein bain de foule dans le Minas Gerais. Cet attentat bouleverse la donne de la campagne présidentielle et rajoute une touche de terreur dans un pays déjà traumatisé par le climat d´insécurité.

Question : cet attentat est-il politique, il émane de qui ?

Bruno Guinard : l´auteur, Adélio Bispo de Oliveira, un homme de 40 ans inconnu des services de police, semble avoir agit seul. Il n´est actuellement affilié à aucun parti, mais a appartenu au PSOL (parti Socialisme et Liberté) entre 2007 et 2014, il se revendique donc de gauche faisant régulièrement l´éloge du communisme de Nicolas Maduro (Venezuela) sur les réseaux sociaux, où ses cibles sont la droite brésilienne, la franc-maçonnerie, et Jair Bolsonaro. Une grande part de mystère entoure cet attentat, à commencer par la défense de l´auteur, cet homme simple s´est immédiatement retrouvé avec quatre avocats, sans que l´on sache qui les a appelé ni qui les rémunère. L´un d´entre a publiquement déclaré avoir été engagé par un Témoin de Jéhovah de Montes Claros, la ville où a lieu l´attentat, mais la direction de cette église dément toute participation et précise que ni Adélio ni aucun de ses proches ne comptent parmi leurs fidèles. Les avocats ont aussi déclaré qu´Adélio n´avait aucun complice, pourtant la police détient toujours deux suspects présents sur les lieux au moment de l´attentat, mais à ce stade de l´enquête, aucun lien n´a été établi. Quant à la famille de Bolsonaro, elle pense que cette tentative d´homicide était préméditée.

Question : dans quel état est le candidat et va-t-il pouvoir continuer la campagne ?

BG : selon les bulletins de santé régulièrement publiés, le coup de couteau aurait perforé les intestins, ce qui a provoqué une hémorragie interne. Bolsonaro a immédiatement été pris en charge et opéré, puis deux jours plus tard  transféré à l´hôpital Israëlite Albert Einstein à São Paulo, le plus réputé du pays. Actuellement il est dans une unité de soins semi-intensifs et selon ses proches, il devrait sortir de l´hôpital dans le courant de la semaine prochaine, mais personne ne sait s´il va reprendre la campagne. Son parti, le PSL (parti social libéral) et son vice-président le général Hamilton Mourão du PRTB (parti rénovateur travailliste du Brésil), continuent la campagne, mais l´incertitude demeure sur sa participation aux débats, en tant que second de liste peut-il figurer parmi les présidentiables ? Ce sera probablement au STE (suprême tribunal électoral) de trancher. Il n´est pas certain non plus que le PSL laisse à Mourão une liberté totale d´action sur la campagne.

L´auteur de l´attentat lors de son transfert vers une prison de haute sécurité.

L´auteur de l´attentat lors de son transfert vers une prison de haute sécurité.

Question : qui est ce général, n´y-a-t-il pas un danger pour la démocratie ?

BG : ce danger c´est l´argument principal des attaques de ses adversaires dans la campagne. Général de l´armée de terre, Hamilton Mourão, 63 ans, réserviste depuis 2015,  affilié au PRTB, petit parti conservateur qui a peu de représentation parlementaire au niveau fédéral (1 sénateur et 1 député), mais qui a formé une coalition avec le PSL de Bolsonaro, lui aussi petit parti au niveau fédéral (aucun sénateur, 9 députés). Mourão n´est pas un tendre, il défend et justifie la réhabilitation des acteurs de la dictature et qualifie ses opposants de l´époque comme des terroristes. Entré dans l´armée en 1972 (en pleine dictature militaire), il y a fait une carrière d´instructeur, puis chef de divisions, a effectué des missions en Angola puis attaché militaire au Venezuela. Mais ce qui pèse surtout sur son image, c´est son rôle en tant que chef du DOI-CODI, le service d´information et de défense interne du gouvernement militaire, chargé de la lutte contre les opposants, avec tortures et exécutions, aujourd´hui dénoncées par la Comisão da Verdade (organisme chargé de faire la lumière et de poursuivre les responsables des crimes commis sous la dictature). Au regard de son parcours et de son discours, il existe de fait une réelle inquiétude d´un retour à la manière forte. Un virage très à droite, mais qui, selon les sondages, n´effraye pas une partie des électeurs. Parmi ceux-ci, des jeunes qui n´ont pas connu la dictature et tous ceux sont séduit par le discours autoritaire du duo Bolsonaro/Mourão. Ceci dit, même s´il n´est pas impossible que cette coalition accède au pouvoir, il semble peu probable que le pays replonge dans les années noires de la dictature qui a duré de 1964 à 1985. Les temps ont changé, le danger du communisme soutenu par l´URSS n´existe plus (c´était l´un des justicatifs du coup d´Etat), les soutiens traditionnels des dictatures sud-américaines non plus, des USA principalement. Par ailleurs, la démocratie brésilienne est bien ancrée dans la société depuis 30 ans (constitution de 1988), ses institutions fonctionnent, les libertés sont réelles, tout cela malgré les violences politiques et sociales, et malgré la corruption et la bureaucratie légendaires qui empêchent le pays d´aller de l´avant et polarisent les rapports sociaux. Pour résumer, une dictature peut-être pas, mais il faut s´attendre à d´importants troubles sociaux-politiques si ce duo était élus et même une révolution s´il imposait un Etat de non droit. La population sans doute applaudirait une diminution de l´insécurité et de l´impunité pour les délinquants, mais pas non plus à n´importe quel prix. Enfin, il reste à voir ce qu´il peut vraiment implanter, il ne serait pas le premier à se faire élire sur un discours et des propositions et une fois au pouvoir être obligé de rectifier le tir.

Le général Hamilton Mourão.

Le général Hamilton Mourão.

Question : qu´est-ce qui fait que des électeurs soient prêts à mettre la démocratie en péril ?

BG : comme expliqué plus haut, l´insécurité est un facteur clé. Mais il n´est pas le seul. Le Brésil est gouverné depuis le retour à la démocratie en 1988, par des coalitions centristes, constituées des trois ou quatre grands partis à l´idéologie « adaptable ». Hors, la tendance était à la gauche puisqu´on sortait de 25 ans de dictature de droite. Mais pas non plus n´importe quelle gauche, on la voulait démocratique. Elle s´est donc rapprochée du centre, et principalement du PMDB (parti du mouvement démocratique du Brésil, aujourd´hui devenu MDB), puissant parti attrape-tout, qui s´est toujours arrangé par le jeu des alliances, pour se retrouver proche du pouvoir. C´est ainsi qu´il a gouverné avec la droite libérale depuis 1989, puis avec Lula depuis 2002 et jusqu´à sa rupture avec le PT en 2016. Depuis, pour rester au pouvoir il a du faire appel à ses alliés de la droite modérée. Tout cela pour dire qu´après 30 ans de centre, tantôt droit, tantôt gauche, à la tête du pays, la population le responsabilise aujourd´hui de tous les maux et de tous les échecs du pays, à commencer par la corruption, qui entraîne pratiquement tout le reste, l´insécurité, l´impunité, la précarité sociale et structurelle… Le schéma qui se confirme désormais dans cette campagne présidentielle, est donc la polarisation des extrêmes, de droite avec Bolsonaro et de gauche avec un PT (sans Lula ) décomplexé qui se présente avec les communistes (il sera sans doute rejoint par les petits partis de gauche) et qui grimpe lui aussi dans les sondages, au point même de dépasser Marina Silva (gauche-écologie), et Geraldo Alckim (droite traditionnelle). Un matche droite-dure et gauche-dure au second tour semble donc se dessiner aujourd´hui.

Question : pour en revenir à l´attentat, tu parlais d´une nouvelle donne dans la campagne ?

BG : ces derniers jours il y a eu deux événements qui ont bouleversé la donne. Le premier c´est la confirmation que Lula ne pourra pas se présenter aux élections, ce qui a obligé son parti, le PT, à officialiser la candidature de Fernando Haddad pour le poste de président, alors que jusqu´ici il était second de liste comme vice président. Même si cela était attendu, le fait que le nom de Lula n´apparaisse plus dans la campagne en tant que présidentiable et dans les sondages d´intention de vote, nous donne une nouvelle image de la situation. Par ailleurs, l´événement majeur, et quant à lui complètement inattendu, c´est cet attentat contre Bolsonaro. Du coup, il fait la course en tête avec aujourd´hui 26% des intentions de vote au 1er tour, gagnant de 3 à 5 points (selon les instituts), laissant ainsi loin derrière ses plus proches concurrents. Le dernier sondage, datant du 15 septembre, confirme cette tendance où l´on retrouve derrière lui Fernando Haddad (PT) avec 13%, Ciro Gomes (gauche) avec 13%, Geraldo Alckim (droite) avec 9% et Marina Silva avec 8%. Net recul recul donc de la droite et de la gauche modérées.

Question : autrement dit cet attentat est politiquement favorable à Bolsonaro ?

BG : ça lui permet de briser un peu son image de gros-bras, de la fragiliser, donc de le rendre plus humain. Ceci dit, ce n´est pas non plus l´explosion de sympathie, s´il gagne en moyenne 4 points dans les sondages après l´attentat, c´est aussi par le retrait de Lula de la course présidentielle, et ça reste insuffisant pour lui si l´on pense qu´il est le candidat avec le plus haut taux de réjection dans cette campagne, 44%, un taux n´ayant diminué que de 2% après l´attentat. Il va donc falloir qu´il surmonte ce handicap, sachant que dans l´histoire du pays aucun candidat ayant un taux de réjection supérieur à 40% au moment de l´élection n´a jamais pu être élu. Ce qui est sûr en tout cas, et sans faire de cynisme, c´est qu´il bénéficie avec cet attentat d´une couverture médiatique inespérée, lui qui n´avait quasiment pas de temps de télévision en raison de sa faible représentation parlementaire, se voit aujourd´hui propulsé sur le devant de la scène. De plus, son absence des débats télévisées et des interviews le préserve des attaques et des critiques. Bolsonaro décolle donc dans les sondages, mais rien n´est joué, une fois de plus et malgré la polarisation des extrêmes, le centre, même discrédité, de par sa large représentation et implantation à l´échelle du pays (nombre d´élus, moyens financiers, temps d´antenne, etc), reste l´arbitre de cette élection.

Moment où Bolsonaro reçoit le coup de couteau dans l´abdomen.

Moment où Bolsonaro reçoit le coup de couteau dans l´abdomen.

Question : ce genre d´attentat contre des candidats est-il commun au Brésil ?

BG : les violences politiques font partie du paysage, le Brésil est une société violente dans ses fondements et son fonctionnement. N´oublions pas qu´il est l´un des pays les plus dangereux du monde pour les leaders d´organisations de défense des Droits de l´Homme et des journalistes, qu´ils soient indigènes, syndicalistes, ou représentants politiques, comme ce fut le cas dernièrement avec la conseillère municipale de Rio, Marielle Franco, assassinée en mars dernier (voir article sur ce blog). Toujours en mars dernier, lors d´un meeting politique de Lula dans le sud du pays, l´un des véhicules qui composait sa caravane a été criblé de balles. Ceci étant, ce genre d´acte à la Ravaillac contre Bolsonaro est unique à ce jour dans le pays. D´autres agressions ont été commises au cours des campagnes électorales récentes, comme en 2010 contre José Serra (droite) qui affrontait Dilma Rousseff (PT) au second tour. Le candidat de la droite avait été victime de militants du PT lors d´un bain de foule à Rio, mais aucune arme n´avait été utilisée. Les agressions plus violentes, dont des assassinats d´hommes politiques de premier plan sont bien plus anciennes.

Question : ne pourrait-il pas s´agir d´une manœuvre de Bolsonaro, ou de son camps ?

BG : il existe des rumeurs dans ce sens, alimentées par les mystères qui enveloppent l´agresseur. Par exemple, comment cet homme du peuple a-t-il pu financer ses avocats, ou même son hébergement dans un hôtel de Montes Claros où il a logé pour se rapprocher du lieu de l´attentat. On parle aussi de l´absence de sang sur le T.shirt de Bolsonaro, mais aussi de la relative rapidité à se récupérer d´un tel coup (hémorragie interne, perforation des intestins…). Dès le lendemain il semblait en forme devant les caméras, puis sa sortie annoncée après seulement 10 jours d´hospitalisation. Malgré ces éléments, dont les aspects médicaux sont expliqués et démentis par les médecins, on voit mal comment Bolsonaro aurait pu simuler cet attentat au milieu d´autant de témoins. Même en supposant qu´ils soient tous des militants « achetés », l´un d´entre eux pourrait parler, ce qui détruirait aussitôt l´homme politique. Comment les hôpitaux, celui des urgences à Montes Claros et le Albert Einstein à São Paulo, pourraient aussi mentir à ce point ? Il faudrait pour que cet attentat soit un coup de théâtre destiné à propulser Bolsonaro en tête et arriver au pouvoir, qu´une machination eut été mise en place à de très hauts niveaux. Il s´agirait alors d´un complot qui impliquerait des complicités à la direction des hôpitaux et de ses médecins, mais aussi des policiers, des services de sécurité, et des journalistes qui étaient sur place, et enfin d´une partie des militants qui entouraient le candidat. Rien de tout cela n´est impossible, mais pour le moment, ça reste du domaine de la fiction.

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.