Deux siècles d´histoire partis en fumée

Deux siècles d´histoire partis en fumée
Deux siècles d´histoire partis en fumée

Fin tragique pour le Museu Nacional de Rio de Janeiro, dans la soirée de ce dimanche 2 septembre un incendie en a détruit les bâtiments et toute ses collections. Une perte irréparable pour l´histoire, la culture et la mémoire du pays…

Question : que représente ce musée ?

Bruno Guinard : il était le plus important du pays, non seulement en nombre d´oeuvres et d´objets,  plus de 20 millions de biens culturels y étaient exposés, dont certains uniques, mais aussi pour la rareté et l´originalité de certaines pièces. C´était aussi un centre d´étude pour de nombreux chercheurs, certains viennent ainsi de perdre plusieurs années de travail. On fêtait justement les 200 ans de ce musée, fondé en 1818 par le roi Dom João VI du Portugal, à l´époque exilé au Brésil. Sa bibliothèque comptait plus de 470.000 volumes, dont près de 2.500 oeuvres exceptionnelles. La collection du musée était considérée comme la cinquième plus importante du monde.

Question : quelle est son histoire ?

BG : en 1808 la famille royale du Portugal, fuyant les armée de Junot, s´installent à Rio de Janeiro, qui devient à l´époque la capitale de l´empire portugais, laissant Lisbonne et le Portugal sous domination des troupes napoléoniennes. Le musée est fondé en 1818, il s´appellait alors Museu Real (musée royal) et était installé au Largo de Santana. Le bâtiment actuel, qui abritait le musée, était à l´époque la résidence de la famille royale, puis impériale à partir de 1822 (date de l´indépendance du Brésil), et le restera jusqu´en 1889 (date de la proclamation de la république). Ce n´est qu´en 1889 qu´il devient musée national, toutes les collections de la famille impériale du Brésil y sont alors transférées. Le musée est classé au patrimoine historique national depuis 1938, et sous gestion de l´UFRJ (université fédérale de l´Etat de Rio de Janeiro) depuis 1946.

Façade du musée avant l´incendie.

Façade du musée avant l´incendie.

Question : a-t-on une idée de l´origine de l´incendie ?

BG : l´enquête vient juste de commencer mais selon les premiers constats c´est l´hypothèse de l´accident qui est retenue. Deux pistes sont évoquées, le court-circuit ou la chute d´un ballon illuminé. Des rumeurs ont aussi circulé sur des fumigènes utilisés lors d´un spectacle théatral le jour de l´incendie, mais rien n´a été prouvé pour le moment.

Question : et les dégâts ?

BG : ils sont considérables puisque toutes les salles d´exposition ainsi que les annexes ont été atteintes, les charpentes et toitures ont brûlé et même certains murs ont été endommagés, avec d´importantes fissures causées par la température. On estime que 90% des pièces sont détruites, il ne reste que quelques espoirs pour celles qui se trouvaient dans des coffres en fer, où elles ont pu résister, on le saura quand les coffres auront été retirés des décombres. En terme de valeur, c´est impossible à chiffrer puisque la plupart des pièces étaient uniques.

Le musée après l´incendie.

Le musée après l´incendie.

Question :  le musée était-il équipé contre les risques d´incendie ?

BG : malheureusement non et cela soulève l´indignation de la population, principalement parmi les scientifiques, les historiens, et tous ceux qui y menaient des recherches. Ce musée était un centre d´étude et une référence pour toute l´Amérique latine en matière de géologie, paléontologie, botanique, zoologie, anthropologie, ethnologie, archéologie ou encore biologie. Depuis 2014, en raison de coupes budgétaires, le musée ne recevait plus qu´une partie des subventions fédérales, près de 40% en moins sur les 520.000 Reais (115.000 Euros) annuels nécessaires à son fonctionnement. La maintenance et l´entretien n´y étaient donc plus assurés, les systèmes de protection contre le feu défectueux, il n´y avaient pas d´eau dans les réservoirs et les bornes d´incendie sans pression. Bref, un abandon général, comme c´est aussi le cas pour la quasi totalité du patrimoine historique du pays. Le musée national vient ainsi s´ajouter à la liste des biens culturels victimes d´incendies, ou autres destructions, qui sont la conséquence directe du manque d´intérêt et de financement de la part des pouvoirs publics, comme ce fut le cas par exemple pour le musée de la langue portugaise en 2015 à São Paulo (voir article sur ce blog).

Question :  quelles sont les réactions ?

BG : des milliers de manifestants ont vivement protesté dès le lendemain à Rio et à São Paulo, pour la plupart des personnes affectées directement par la destruction du musée. Mais la foule comptait aussi bon nombre d´indignés face au mépris des autorités sur tout ce qui touche à la culture et à l´histoire. L´incendie du musée national faisant ressurgir le mécontentement qui gronde depuis les coupes budgétaires dans les secteurs du social et de la culture. Les autorités ont beau dire aujourd´hui qu´elles vont assumer et entreprendre la reconstruction du musée, ça ne suffit pas pour faire oublier les proportions des dépenses publiques en comparaison aux 520.000 Reais, nécessaires à la préservation de deux siècles d´histoire ; on compare cette somme aux huit milliards que coutent chaque année l´entretien des parlementaires du pays, qui perçoivent des salaires et des avantages démesurés. A titre d´exemple, un sénateur perçoit entre salaire, avantages et enveloppes budgétaires, l´équivalent de 170.000 Reais par mois (38.000 Euros). Autrement dit, il suffirait d´avoir trois sénateurs en moins au parlement pour couvrir les frais annuels du Museu Nacional.

Protestation au lendemain de l´incendie.

Protestation au lendemain de l´incendie.

Question :  quelles sont les pièces les plus célèbres de ce musée ?

BG : en plus des livres rares, qui composaient la plus importante bibliothèque de sciences naturelles de l´Amérique latine et des ouvrages uniques, dont certains dataient du 15e siècle, le musée était connu pour abriter les restes de Luzia, ancêtre femme qui est à ce jour le plus ancien humain découvert en Amérique du sud, elle aurait vécu il y a entre 11.500 et 13.000 ans dans la région de Minas Gerais. Une autre pièce exceptionnelle est le plus gros météorite découvert à ce jour et trouvé en 1784 au nord de l´Etat de Bahia, connu comme Bendegò, du nom de la localité d´où il provient, il pèse 5.260 kg. Des squelettes rares de dinosaures sud-américains composaient une collection exceptionnelle, tel le maxakalisaurus qui mesurait 13 mètres de long et vivait au Brésil au Crétacé Supérieur. La famille impériale du Brésil s´était aussi procurée 700 pièces des cultures méditérranénnes anciennes au cours du 19e siècle, notamment  égyptiennes, grecques et romaines. Le trône du roi Adandozan du Dahomey, au 18e siècle, figurait aussi dans la collection, tout comme de rares objets décoratifs des civilisations précolombiennes du Brésil.

Squelette de maxakalisaurus.

Squelette de maxakalisaurus.

Question :  y-a-il un espoir de reconstruction ?

BG : le bâtiment pourra être restauré et reconstruit, même si cela va prendre des années, c´est ce qui semble le plus simple à récupérer. En revanche, une grande partie des collections perdues le sont définitivement, on pourra tout juste obtenir des répliques à partir de photos existantes. L´héritier du trône du Brésil, dom Luiz de Orleans e Bragança vient aussi de faire savoir qu´il ferait don de sa collection personnelle au musée, d´autres donateurs sont à espèrer. Quant au financement, les autorités fédérales ont fait savoir qu´elles assumeraient la reconstruction (en espèrant que ce ne soit pas qu´une promesse électorale !). Par ailleurs, certains pays ont déjà proposé leur aide, l´Allemagne, par exemple, qui vient d´offrir un million d Euros. Le public aussi s´est mobilisé, un compte bancaire a été ouvert pour récolter des fonds.

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