Présidentielles 2018, la campagne est lancée dans la plus totale incertitude

Présidentielles 2018, la campagne est lancée dans la plus totale incertitude
Présidentielles 2018, la campagne est lancée dans la plus totale incertitude

A 45 jours du premier tour des élections, treize candidats sont confirmés pour les présidentielles d´octobre. Cette élection se présente déjà comme la plus incertaine de l´histoire du pays, avec près de la moitié des candidats susceptibles d´accéder au second tour et le fantôme de Lula qui plane la campagne…

Question : à quoi attribuer ce désintérêt pour ces élections ?

Bruno Guinard : essentiellement au rejet des politiciens, toutes tendances confondues. Un discrédit sur la politique, qui n´est d´ailleurs pas nouveau, mais qui s´est amplifié depuis les derniers scandales de corruption, l´augmentation de l´insécurité et la crise économique. Les Brésiliens ne croient plus en leurs dirigeants, à tel point qu´entre 40 et 42% (selon les instituts de sondages) des votants déclarent qu´ils voteront blanc, un élément nouveau dans un pays où le vote est obligatoire.

Question : qui sont les candidats ?

BG : certains n´en sont pas à leur première tentative d´accéder à la présidence, c´est le cas de Ciro Gomes (gauche) ancien ministre et gouverneur de l´Etat du Ceará, Geraldo Alckim (droite), ancien gouverneur de l´Etat de São Paulo, ou  Marina Silva (écologie) ancienne ministre de l´environnement sous Lula, tous les trois candidats malheureux aux présidentielles, de 2006 pour Alckim, de 2010 et 2014 pour Marina Silva où elle est arrivée en troisième position à chaque fois, et de 1998 et 2002 pour Ciro Gomes, troisième place en 98 et quatrième place en 2002.

Le candidat de l´actuel gouvernement est Henrique Meirelles (centriste), un des plus âgé des candidats (72 ans), ex ministre de la Fazenda (super ministère en charge de toutes les questions économiques, fiscales et du Trésor Public). Il a aussi été président de la Banque Centrale sous Lula, entre 2003 et 2011, et avant cela un des hauts dirigeants de la BankBoston. Malgré son expérience il n´est pas le favori des milieux financiers, qui lui préfèrent Geraldo Alckim, plus à droite. Alvaro Dias (sans étiquette), il a récemment fondé le parti Podemos (aucune liaison avec le parti espagnol du même nom), qui se veut ni à gauche ni à droite, et essaie de surfer sur la vague des mouvements anti-politique et anti-corruption, mais qui a du mal à convaincre en raison de sa longue carrière au sénat, il en est à son 4ème mandat, puis député et aussi gouverneur de l´Etat du Paraná. A gauche le PSOL (parti Socialisme et Liberté), présente Guilherme Boulos, sans grande expérience politique, professeur agrégé de philosophie, c´est l´un des dirigeants de deux importants mouvements sociaux, le Mouvement des Travailleurs sans Toits et le  Front du Peuple sans Peur, mouvement qui regroupe divers partis et associations qui luttent contre le conservatisme politique.

Encore plus à gauche, la candidate Vera Lúcia, inconnue du grand public elle se présente pour le parti marxiste révolutionnaire PSTU, courant jugé trop radical au sein du PT (parti des travailleurs) d´où il fut expulsé en 1992. Deux autres formations de gauche ont aussi présenté leur candidat, il s´agit de Cabo Daciolo, du parti Patriota, pompier de carrière c´est le plus jeune des candidats, 42 ans, il est passé par plusieurs partis de gauche et son mouvement est l´ancien Parti Écologique National. Cabo Daciolo s´est fait connaitre pour avoir organisé une importante grève des pompiers en 2011 dans l´Etat de Rio de Janeiro, ce qui lui a valu d´être incarcéré pour atteinte à la sécurité des citoyens. Puis, João Vicente Goulart, un nom connu de tous les Brésiliens puisqu´il est le fils de João Goulart, président de la république renversé par le coup d´Etat militaire de 1964. Exilé en Uruguay pendant la dictature, il se présente pour le parti PPL (Patrie Libre), une formation plutôt de centre-gauche. Enfin, on en vient au candidat Lula, incarcéré en avril dernier pour corruption, et condamné à une peine de 12 ans de prison. Lula se débat dans des procédures juridiques pour essayer de maintenir sa candidature, il fait la course en tête dans les sondages avec 39% d´intentions de vote* au 1er tour, très loin devant son plus proche adversaire, Jair Bolsonaro de l´extrême droite, à 19% (sondages du 22 août).

Il faut aussi citer Fernando Haddad, bien qu´il ne soit toujours pas officiellement dans la course, cet ancien ministre de l´éducation et ancien maire de São Paulo, est actuellement candidat à la vice-présidence de Lula, mais il est désigné comme son remplaçant si celui-ci ne parvenait pas à sortir de prison. Cette possibilité étant pratiquement nulle, il est presque certain que Fernando Haddad sera le candidat du Parti des Travailleurs dans cette élection.

A droite, en plus de ceux cités plus haut, on trouve le modéré Eymael de la DC (démocratie chrétienne), qui n´a jamais dépassé le 1% des intentions de vote. Puis, son concurrent en intentions de vote, João Amoêdo, du parti Novo, un intégrant du système financier qui se veut sans étiquette. Enfin, très à droite, Jair Bolsonaro ex-militaire et représentant de la droite dure, il se présente avec un général comme vice-président et fait sa campagne essentiellement sur la question sécuritaire. C´est le candidat qui inquiète le plus les mouvements démocratiques, mais c´est aussi celui qui séduit par son discours radical et sa relative virginité politique, il n´était pas connu avant cette campagne malgré que depuis 1991 il a effectué sept mandats de député (en changeant cinq fois de parti).

Alvaro Dias, Henrique Meirelles, Ciro Gomes, Geraldo Alckim, Lula, Jair Bolsonaro

En haut de gauche à droite : Alvaro Dias, Henrique Meirelles, Ciro Gomes, Geraldo Alckim, Lula, Jair Bolsonaro.

En dessous de gauche à droite : Guilherme Boulos, Cabo Daciolo, Marina Silva, João Amoêdo, João Vicente Goulart, Eymael, Vera Lúcia.

Question : quels sont les candidats qui peuvent accéder au second tour ?

BG : dans une élection sans Lula, au moins cinq peuvent passer au second tour, dans l´ordre des sondages : en tête Jair Bolsonaro, Marina Silva, Ciro Gomes, Geraldo Alckim, Fernando Haddad et Alvaro Dias. Pour les autres, qui à 45 jours du scrutin ne dépassent pas les 3% d´intentions de vote, c´est beaucoup plus difficile. Dans un cas de figure avec Lula dans la course c´est lui qui caracole en tête, suivi de Jair Bolsonaro, Marina Silva, Geraldo Alckim, Ciro Gomes et Alvaro Dias.

Question : qu´est-ce qui peut faire pencher la balance en faveur de l´un d´entre eux ?

BG : la campagne a commencé officiellement le 16 août, lendemain de la date limite pour faire enregistrer une candidature, ce qui laisse peu de temps aux candidats pour présenter et défendre leur programme jusqu´au 1er tour du 7 octobre. Les médias vont donc faire la pluie et le beau temps dans cet immense pays, difficile à parcourir en entier en si peu de temps. Sans eux, certains candidats vont avoir de sérieux problèmes pour faire campagne, car en raison de leur faible représentation parlementaire ils n´ont que quelques secondes par jour de temps d´antenne et dépendent du bon vouloir des médias pour participer aux débats télévisés. C´est le cas par exemple de Marina Silva, mais aussi de la plupart des candidats des petits partis. Dans cette optique, seuls ceux qui ont réussi à former des alliances, cumulant ainsi les temps de télévision, auront une véritable visibilité, c´est le cas de Geraldo Alckim, qui n´a pourtant que 6% à 9% des intentions de vote (suivant que Lula soit dans la course ou pas), ou pire encore du candidat du PT, Fernando Haddad, qui est à 4% des intentions de vote. Le candidat du gouvernement actuel Henrique Meirelles est aussi dans ce cas, malgré ses 3% d´intentions de vote. A l´inverse, des candidats bien placés dans les sondages mais sans représentation parlementaire ni coalition, sont handicapés, c´est le cas de Bolsonaro, ou de Marina Silva, troisième en intention de vote. Bien sûr, les médias ne sont pas tenus de respecter les quotas de temps d´antenne, c´est à dire de propagande électorale officielle,  en dehors de ce cadre ils sont libres d´inviter les candidats qu´ils veulent. C´est ainsi que Marina Silva ou Bolsonaro, deux candidats qui font de l´audience, peuvent surmonter l´obstacle du temps réduit de propagande électorale. Le danger c´est que si d´importants médias, comme par exemple le groupe Globo, décident de propulser un candidat de leur intérêt, celui-ci aura un immense avantage dans la campagne. Enfin, on l´aura compris, cette élection dépend à ce stade de la candidature du PT, sans Lula tous les candidats bénéficient d´un report de voix, surtout ceux de gauche qui voient leurs scores et leurs chances d´arriver au second tour doubler.

Fernando Haddad et Manuela d´Ávila (Lula en toile de fond).

Fernando Haddad et Manuela d´Ávila (Lula en toile de fond).

Question : sans Lula, quellles sont les chances du Parti des Travailleurs ?

BG : comme expliqué plus haut, sans Lula au moins six candidats ont leur chance, et si les résultats des sondages actuels se maintiennent on assistera à un duel Jair Bolsonaro / Marina Silva au second tour. Sans Lula, c´est Fernando Haddad qui prend sa place et se présente avec pour vice président Manuela d´Avila du parti communiste. Avec cette alliance, le PT met la barre très à gauche, ce qui lui permet de se distancer des centristes et du très impopulaire Michel Temer avec lesquels il a gouverné jusqu´à la destitution de Dilma Rousseff en 2016, mais aussi de prendre des voix aux autres candidats de gauche. La question est de savoir si Haddad bénéficiera des voix de Lula, évaluées à un potentiel de 40%, ce qui lui permettrait d´accéder au second tour, mais rien n´indique que ce sera le cas (il est aujourd´hui à 4% d´intentions), ni qu´il pourra mobiliser au second tour face à un candidat plus connu et qui aura eu plus de temps que lui pour faire campagne.

Question : Lula pèse donc lourd dans cette campagne, que peut-il faire ?

BG : il est évident que Lula ne pourra pas disputer cette élection en raison de sa condamnation en seconde instance. Même si le Comité des Droits de l´Homme de l´ONU vient de demander au Brésil de le libérer, considérant que tous les recours n´ont pas été épuisés pour éviter son incarcération, ses chances sont infimes, cette requête onusienne n´a guère de chance d´aboutir. En revanche, elle conforte la thèse du complot. Le statut de prisonnier politique lui donne une autre dimension que celui de prisonnier de droit commun, sa stratégie étant de faire invalider une élection où le favori est interdit de participer. Lula fait donc campagne depuis sa cellule afin d´attirer l´attention sur sa personne et sur sa condamnation, comptant ainsi sur une pression populaire pour obtenir une révision de son procès. Mais il n´est pas du tout certain que cette stratégie soit payante pour son parti, car en supposant qu´il fasse trainer les choses jusqu´à la fin septembre, en faisant croire qu´il peut encore se présenter, il lègue à son poulain Fernando Haddad à peine quelques jours pour faire campagne. C´est peu et d´autant plus risqué que Haddad n´est pas connu du grand public en dehors de São Paulo. Certains analystes politiques pensent que c´est aussi pour Lula une façon de préserver son candidat des attaques de ses adversaires, qui bien sûr s´en donneront à coeur joie sur l´épineux dossier de la corruption. D´autres pensent qu´il serait préférable pour le PT de se positionner clairement le plus vite possible et de faire campagne sur le bilan de Lula. Avec deux mandats présidentiels jugés très positifs par la majeure partie de la population, Fernando Haddad serait plus à même d´accéder au second tour.

Marina Silva et Jair Bolsonaro lors du dernier débat télévisé (17 août 2018).

Marina Silva et Jair Bolsonaro lors du dernier débat télévisé (17 août 2018).

Question : qu´est-ce qui joue en faveur de la gauche après les scandales de corruption ?

BG : tout d´abord, la corruption touche tous les courants politiques et les électeurs en sont bien conscients, pour eux gauche, droite, centre, ou autre, tous sont corrompus, c´est le discrédit général, donc la gauche n´est pas plus ternie que la droite dans ce domaine. Ensuite, il y a le bilan des années Lula, pratiquement tout le monde est aujourd´hui d´accord pour dire que le pays se portait bien mieux sous Lula. Enfin, les réformes, ou mesures économiques et sociales, engagées par l´actuel gouvernement, dont la réforme du code du travail, des retraites (pas encore votée), et les coupes budgétaires drastiques dans les secteurs de l´éducation ou de la santé, touchent directement les couches populaires, et ce sont celles-ci qui représentent la plus large majorité de l´électorat.

Question : et la droite ?

BG : d´un coté elle part handicapée car associée à l´actuel gouvernement, que l´on sait très impopulaire, même si ses candidats prennent leurs distances en raison de la campagne. Mais d´autre part, elle est renforcée par l´impétueux Bolsonaro qui profite du contexte d´instabilité du pays pour imposer ses thèses et ses propositions radicales. Son discours sécuritaire séduit, c´est tout le danger dans un pays qui en est à 63.000 homicides par an, Bolsonaro est un ancien militaire, qui fait campagne avec un général comme vice-président et des propositions qui sont dignes du plus décomplexé des fascites. On le compare ici à Donald Trump, mais en réalité il ressemble bien plus à Rodrigo Duterte des Philippines. Pour lui il faut armer tous les citoyens et donner à la police carte blanche pour tuer, et ce n´est là qu´une partie de son arsenal ! En tout cas, avec ce discours qu´il faut en finir avec le banditisme, il fait de l´ombre à la droite. Ceci dit, même s´il est placé en tête des sondages dans une élection sans Lula, 19% au premier tour, il aura beaucoup de mal à bénéficier des reports de voix au second, d´autant qu´une très large majorité de l´électorat féminin (majoritaire dans le pays) le rejette catégoriquement.

Les six candidats les mieux placés pour accéder au second tour : en haut de gauche à droite : Fernando Haddad, Jair Bolsonaro, Marina Silva. En bas de gauche à droite : Geraldo Alckim, Ciro Gomes, Alvaro Dias.

Les six candidats les mieux placés pour accéder au second tour : en haut de gauche à droite : Fernando Haddad, Jair Bolsonaro, Marina Silva. En bas de gauche à droite : Geraldo Alckim, Ciro Gomes, Alvaro Dias.

Question : un pronostic pour le premier tour ?

BG : Lula ne parvient pas à se présenter, la Globo propulse Geraldo Alckim et celui-ci se retrouve au second tour face à Marina Silva, ou à Ciro Gomes, ou dans la pire des hypothèse à Jair Bolsonaro.

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