Racisme et football au Brésil

Racisme et football au Brésil
Racisme et football au Brésil

Au Brésil, a priori, la question de la couleur de peau dans le football ne se pose pas. Pourtant, le pays n´est pas exempt des préjugés raciaux et dans l´histoire de ce sport, devenu une véritable religion nationale, la participation des noirs est, malgré les apparences, le parfait reflet de la société brésilienne.

Question : le racisme est-il fréquent dans le football au Brésil et de la part de qui ?

Bruno Guinard : il faut distinguer deux types de racisme dans le football. Tout d´abord le racisme de base, que l´on retrouve d´ailleurs partout dans le monde, et qui s´exprime par des actes provenants de supporters pendant les matchs, ou plus lâchement encore sur les réseaux sociaux. En plus d´insultes sur le terrain, on a même vu des joueurs recevoir des bananes. Ce racisme peut être réprimé quand il est possible d´en identifier les auteurs. En revanche, il existe une autre forme de racisme, qui fait beaucoup moins de bruit et qui n´est pas facile à combattre puisqu´il est enraciné dans les fondements mêmes de la société brésilienne, il s´agit de la participation des noirs dans les structures gestionnaires et décisionnaires du football. Les noirs n´y ont quasiment aucun rôle important, ils n´y sont que 6% à y occuper des postes. Autre exemple, sur les 20 principaux clubs du pays, il n´y a aucun noir à une présidence. Par contre ils sont majoritaires aux postes subalternes, comme les activités directes ou indirectes, masseurs, entretien, habilleurs, chauffeurs, gardes du corps, etc. Le football n´échappe donc pas à la règle, au Brésil les noirs n´ont pas, ou très rarement, accès aux élites dirigeantes.

Question : et comment cela évolue-t-il sur le terrain ?

BG : ce qui inquiète c´est d´une part la relative impunité de ces actes, mais aussi leur recrudescence.. Malgré les lois antiracisme, les lenteurs de la justice n´ont permis de condamner que deux personnes sur les 35 cas enregistrés en 2015, année où le nombre de plaintes a doublé ( soulignons que ces cas enregistrés ne concernent ni les actes ni les propos mysogines et homophobes). Si ces actes ont toujours été présents, ce n´est qu´en 2014 qu´un d´entre eux a fait scandale et monopolisé les médias, quand des supporters péruviens ont pris à partie le joueur brésilien Tinga en le traitant de macaque et en imitant des cris de singes. Cela se passait au Pérou, lors d´un match de Coupe des Libertadores. Le public brésilien a réagi et pris conscience que cette réalité touchait aussi le Brésil. A partir de ce moment là, on s´est mis à observer les actes racistes proférés dans le football au Brésil dans le but de les dénoncer et de les combattre.

C´est à cet effet que l´ONG Observatório da Discriminação Racial no Futebola été fondé, juste après l´affaire Tinga. Quelques temps après ce « déclic péruvien », plusieurs actes du même type ont été enregistrés au Brésil, mobilisant à chaque fois les ONG, les médias et les réseaux sociaux.

Question : comment réagissent les organismes, comme la FIFA ?

BG : sous l´ancienne présidence de la FIFA, les cas étaient en général minimisés ou étouffés. Joseph Blatter avait même déclaré que « tout cela devait s´arranger après le match et terminer par une grande accolade ». Depuis les choses ont changé, et maintenant ce sont les joueurs qui menacent de boycotter certains événements, comme on l´a vu pour la Coupe du Monde en Russie, si ces actes n´étaient pas correctement punis. Au niveau du Brésil, cela concerne aussi la CBF (comité brésilien du football), qui au début a réagi plutôt timidement par crainte de ternir l´image du football. Aujourd´hui, grâce à l´observatoire cité plus haut et la mobilisation des réseaux sociaux, tout le monde suit. Au Brésil, l´arsenal juridique existe contre le racisme, qui est considéré comme un crime, encore faut-il se donner les moyens d´apporter des preuves. L´observatoire réclame donc une meilleure couverture vidéo des gradins, avec intervention immédiate en cas de délit et bien sûr la fin des lenteurs administratives.

Supporters du Flamengo ici au Maracanã en 2014, brandissant une banderolle contre le racisme.

Supporters du Flamengo ici au Maracanã en 2014, brandissant une banderole contre le racisme.

Question : et le public ?

BG : en majorité il s´indigne et réagit, comme on le voit sur la photo au dessus, ou encore ci-dessous, sur laquelle des intégrants d´une école de samba de Rio, se solidarisent avec le joueur Tinga en utilisant des masques à son effigie. L´immense majorité des supporters est contre ce racisme, c´est la minorité qui les profère qui pose problème, et qui par ces actes rappellent que le football au Brésil est aussi le reflet de la société, comme on l´a vu plus haut. Le football n´est donc pas un monde à part, il n´est évidemment pas préservé de ce racisme mouvant dont le pays ne s´est toujours pas affranchi et il touche toutes les régions, même si la majorité des actes ont été constatés dans le Rio Grande do Sul, un Etat majoritairement blanc à l´extrême sud du pays, mais aussi à São Paulo, la plus grosse ville du Brésil. Ceci étant, c´est aussi du public que vient le changement, car en manifestant contre le racisme et menaçant de boycotter les rencontres sportives, il attire l´attention sur ces actes et en marginalise les auteurs, à ceux-ci de refréner leurs impulsions racistes en public, sous peine de se faire lyncher, avant même d´être condamnés par la justice.

Hommage à Tinga par une école de samba à Rio.

Hommage à Tinga par une école de samba à Rio.

Question : le racisme est très ancien dans le football ?

BG : il date de son arrivée au Brésil à la fin du 19e siècle. A l´époque c´était un sport d´élite apporté par les Anglais à Rio de Janeiro. C´était un marqueur du statut social, seuls les riches pouvaient s´y adonner, et les riches étaient blancs. On ne pratiquait le football qu´en amateur et dans des clubs privés où tout l´équipement du joueur devait être importé d´Angleterre, la pratique de l´anglais était même requise dans certains clubs. Un monde auquel les noirs n´avaient pas accès. En plus de cette barrière sociale, se dressait la barrière raciale et celle-là durera encore longtemps, puisque jusqu´à la fin des années 40, donc juste avant l´inauguration du Maracanã en 1950, certains clubs n´acceptaient toujours pas les noirs dans leur équipe. La première fédération de football, créée à Rio au début du XXe siècle avait même exigé des clubs que leurs joueurs ne soient pas noirs. Le changement est venu d´un club amateur formé par une usine de textile anglaise installé à Bangu, dans la banlieue de Rio. Après le travail, les contremaitres anglais organisaient des matchs avec leurs ouvriers, noirs en majorité. C´est ainsi que Bangu a été le premier club du pays à se distinguer avec un joueur noir, Francisco Carregal, considéré comme le premier grand atlhète noir du pays. Ceci dit, le premier joueur noir connu est plus ancien, il s´agit de Migué do Carmo, qui jouait en 1900 dans la première équipe de Ponte Preta, à Campinas (Etat de São Paulo). En 1907, sous la menace d´expulsion de la Liga Metropolitana (fédération  de football de l´époque), Bangu écarta provisoirement Francisco Carregal, son joueur « non conforme ». Dans la foulée, c´est le club du Vasco, qui à son tour convoqua des joueurs noirs, mais cette fois, celui-ci ne cèda pas aux menaces de la ligue et fut interdit de disputer le championnat carioca.

Question : à quel moment les noirs vont s´implanter dans le football brésilien ?

BG : comme on l´a vu, des joueurs noirs participent dès les premiers championnats au début du XXe siècle. Mais il faut préciser que pour cela ils se « déguisaient » en « homme blanc » pour être moins repérables. Ils s´aplatissaient les cheveux et se passaient de la poudre de riz sur la peau pour l´éclaircir, à Rio, le club du Fluminense  porte d´ailleurs toujours aujourd´hui le surnom de pó-de-arroz (poudre de riz). Grâce à ce subterfuge Vasco participe au championnat carioca en 1919, puis sud-américain en 1923, et tout ça avec des joueurs noirs, alors que le président de la république Epitácio Pessoa, avait conseillé, de ne pas convoquer de joueurs de couleurs dans les rencontres internationales « afin de montrer au monde que la société brésilienne était composée de ce qu´il y a de meilleur »…

Franciso Carregal (au 1er rang avec le ballon) ici en 1905 dans l´équipe de Bangu.

Franciso Carregal (au 1er rang avec le ballon) ici en 1905 dans l´équipe de Bangu.)

Le club Vasco da Gama, avec une majorité de joueurs « poudrés » va participer et sera champion carioca en 1919, puis sud-américain en 1923. Mais le subterfuge sera vite découvert et cela va marquer un tournan dans le football brésilien, car on comprend alors que ce sport avait besoin des noirs. C´est aussi de là que va naître le mythe de la supériorité des noirs dans le football brésilien grâce à leur ginga (mouvement corporel). En réalité, ce qu´avouera le Vasco par la suite, c´est que ses joueurs étaient traités dès le début comme des professionnels, alors que ce sport à l´époque se devait d´être amateur. Il était par exemple interdit de rémunérer les joueurs (ça a bien changé depuis !), ou leur concéder quelque privilège. En secret le Vasco entrainait ses joueurs tous les jours, les nourrissait très bien et les aidait financièrement afin qu´ils ne se dédient qu´au football. Les joueurs du Vasco, bien entrainés et bien nourris dominaient tous leurs adversaires, qui, mal préparés, étaient exténués dès la mi-temps. Ce serait donc, selon le Vasco de l´époque, cette professionnalisation qui aurait permis à son équipe de gagner, et non sa couleur de peau.

Question : et les héros du football brésilien ?

BG : dès les années 1910 beaucoup de clubs avaient des héros, des joueurs noirs ou métis, qui jouaient « poudrés », et qui ont marqué leur époque, comme Popó à Bahia, ou encore Lacraia au Pernambuco. A l´échelle du pays, c´est un métis, Arthur Friedenreich, né d´un père d´origine allemande et d´une mère brésilienne, qui est la première star du football brésilien. C´est grâce à lui que le Brésil remporte en 1919 la coupe sud-américaine, ce qui lui valut le surnom de El Tigre par ses adversaires sud-américains. Friendenreich est l´homme aux 1.329 buts (Pelé en a marqué 1.284), il est considéré jusqu´à aujourd´hui comme le meilleur avant-centre que le Brésil n´ait jamais connu. Pourtant, malgré la proportion de noirs dans le football brésilien, c´est un noir uruguayen qui en deviendra la première grande star mondiale (l´Uruguay, peuplé à 99% de blancs). José Leandro Andrade, surnommé en Europe « la Merveille Noire » va s´illustrer en 1924 aux J.O de Paris en apportant à l´Uruguay sa seule médaille olympique et en étant élu « meilleur joueur du tournoi ». Comme Andrade n´avait pas eu recours à la poudre de riz, il est vraiment le pionnier de la consécration des noirs dans le football mondial. Andrade est par ailleurs un grand personnage en dehors du sport, à Paris il danse le tango avec Joséphine Baker, aux Etats-Unis il écoute de la musique dans une boite où s´essaye un jeune trompettiste de la Nouvelle-Orléans, qui dira plus tard qu´au son du jazz, Andrade se mit à danser avec une telle grâce, qu´il s´en inspira pour certaines improvisations. Il s´agissait de Louis Amstrong, né comme Andrade en 1901.

José Leandro Andrade Arthur Friedenreich

Question : et Pelé dans tout ça ?

BG : le roi Pelé, comme on l´appelle ici, arrivera en 1958 sur la scène du football professionnel. Il n´a que 17 ans lors de la Coupe du Monde de 1958 en Suède, où il s´illustre auprès de Zagallo, Vavá et Garrincha, en battant la Suède par 5 buts à 2 (dont deux de Pelé). A cette époque, les joueurs noirs sont intégrés dans le football brésilien, la question du racisme dans ce sport semblait réglée. C´est sans doute pour cette raison que Pelé ne s´est jamais engagé dans la lutte contre le racisme, ayant déclaré n´avoir personnellement jamais ressenti de racisme au court de sa carrière, ni même de sa vie, il est ainsi toujours resté à l´écart de tout ce qui touche à la négritude… Négation diront certains, à moins que lui aussi ne se soit perdu dans ses origines, comme l´expliquait M. Israel, ancien guide du stade du Maracanã, en décrivant le Brésil : « ma peau : africaine, ma langue : portugaise, mon nom : hébraïque, et  ma nationalité : brésilienne »…

Santos et Botafogo au Maracanã, campagne contre racisme

Santos et Botafogo au Maracanã, campagne contre racisme « nous sommes noirs et blancs ».

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