Lula en prison

Lula en prison

Luis Inácio Lula da Silva, l’icône de la gauche brésilienne, et plus largement de la lutte ouvrière en Amérique du sud, se retrouve sous les verrous, condamné à 12 ans de réclusion pour corruption et blanchiment d’argent ; une triste fin de carrière pour un ex président de la République qui a effectué deux mandats, jugés comme très positifs par la plupart des analystes économiques.

Question : que représente l’emprisonnement de Lula pour le Brésil ?

Bruno Guinard : c’est avant tout un coup très dur porté à toute la gauche brésilienne, dont Lula est le chef de file depuis 40 ans. C’est aussi une immense déroute pour le Parti des Travailleurs (PT) qui se retrouve orphelin pour disputer les prochaines élections. C’est aussi l’espoir de toute une partie du peuple qui s’envole, puisque beaucoup attendait les prochaines élections d’octobre pour l’élire une fois de plus à la tête du pays, et mettre ainsi fin à ce que certains qualifient de coup d’Etat contre la démocratie et de procès politique. Pour une partie de la population, Lula est victime d’une injustice puisque la majorité des dirigeants et des politiciens sont impliqués dans des affaires. Sa prison a aujourd’hui créer une fracture qui divise le pays, d’un côté ceux qui pensent que sa sentence est justifiée, de l’autre ceux qui pensent le contraire.

Question : qui a raison ?

BG : il est trop tôt pour le savoir, il y a encore six procès qui menacent Lula, et cela va aussi dépendre de l’avenir de l’opération Lava Jato (la plus grosse opération anti-corruption mise en place dans le pays). Si le but de la Lava Jato était de faire tomber Lula et le PT (et certains autres devenus gênants), c’est fait, mais dans ce cas, maintenant que la voie est libre, que devient l’opération ? Ce sont des questions auxquelles il est impossible à ce jour de répondre précisément. Mais ce qui saute aux yeux par contre, c’est effectivement l’impunité d’autres politiciens, largement plongés dans des affaires frauduleuses, et auxquels il n’arrive rien, sinon des procès qui n’aboutissent jamais. Avec Lula, le procès et la condamnation ont été rapides (2 ans), et sur des preuves peu convaincantes, même s’il semble impossible que Lula ne soit pas au courant de ce qui se tramait dans son gouvernement. Il y a aussi l’enrichissement fulgurant de ses fils, et bien sûr les inculpations de plusieurs hommes politiques de son entourage quand il était au pouvoir. Il faut donc être vraiment naïf, ou très endoctriné, pour croire que Lula est complètement clean. Qu’il mérite cet emprisonnement est une autre question.

Ceci étant, là où le bât blesse c’est qu’on touche à un symbole, et pas n’importe lequel. Lula est le premier président de la République à aller en prison au Brésil, il est aussi le dernier grand représentant de la lutte contre la dictature militaire qui a pris fin en 1985. En plus de cela, c’est un ancien président considéré comme le meilleur de toute l’histoire du pays. Au cours de ses deux mandats successifs, 38 millions de Brésiliens sont sortis de la pauvreté. Jamais le Brésil ne s’était aussi bien porté économiquement que sous Lula. On est donc dans un schéma très inhabituel, quelqu’un qui a fait autant pour le pays mais qui fini en prison, alors qu’aucun dirigeant de la dictature n’a jamais été puni, ou encore que le président Fernando Collor (le premier élu démocratiquement après la dictature) a été destitué et inculpé de corruption en 1992, sans jamais aller en prison, pire encore, en revenant aux affaires (il est aujourd’hui sénateur) et faisant toujours l’objet de nombreuses enquêtes pour corruption. Que dire aussi de l’actuel président de la République, Michel Temer, qui était un allié du PT et qui, en tant que vice-président de Dilma Rousseff, a orchestré sa chute pour se retrouver à la tête de l’Etat. Un président par intérim qui a plusieurs procès sur le dos, mais qui réussit toujours à y échapper à grands coups de faveurs distribuées aux parlementaires. Tout cela rassemble donc à un mauvais film de gangsters, dans lequel Lula apparaît finalement comme le moins mauvais des acteurs.

Lula quitte le siège du syndicat des métallurgistes pour se rendre à la police ce samedi 07 avril.

Lula quitte le siège du syndicat des métallurgistes pour se rendre à la police ce samedi 07 avril.

Question : est-ce vraiment une fin de parcours pour Lula ?

BG : il existe encore un recours en justice pour lever sa peine de prison, qui consiste à rejuger la décision du STF (suprême tribunal fédéral), ce qui devrait se faire avant la fin de ce mois d’avril. Mais, en supposant qu’il obtienne une sortie de prison, il ne pourra pas se présenter aux élections pour avoir été condamné par un tribunal composé par plus d’un juge, c’est la loi Ficha Limpa (casier judiciaire qui empêche un candidat de se présenter à des élections pendant huit ans). Encore une ironie de l’histoire, cette loi a été votée (dans sa forme actuelle, car elle date de 1990) en 2010, sous le gouvernement Lula ! A moins d’un retournement de situation entre temps, Lula aura plus de 80 ans quand il aura purgé sa peine, ou qu’il sera de nouveau éligible, difficile donc d’imaginer qu’il  reprendra alors sa carrière politique.

 Question : sans lui quel avenir pour la gauche et le PT ?

BG : le PT est dans une mauvaise passe depuis la destitution de Dilma Rousseff (2016) et les scandales de corruption qui ont touché plusieurs de ses personnalités, ce qui a eu pour conséquence de lui faire perdre beaucoup de sa représentation au niveau national. D’autre part, si Lula est certes le chef du PT, il est aussi un courant, le Lulisme, il va donc falloir que le PT se renouvelle, qu’il se trouve une identité, reste à savoir s’il va se distancer du Lulisme, ou si au contraire il va s’en servir comme héritage. Car Lula bénéfice toujours d’un appui populaire important. Dans les derniers sondages pour les prochaines élections présidentielles, il est donné favori au 1er tour, avec 27% des intentions de vote, soit dix points de mieux que ses plus proches adversaires.  Mais avec son emprisonnement, c’est l’espoir de toute une partie du peuple qui s’envole, tous ceux qui espéraient le voir revenir au pouvoir. Ce que va faire Lula maintenant, c’est choisir un successeur pour disputer les élections. L’un des noms les plus en vue est celui de Fernando Haddad, un fidèle de Lula, 55 ans, maire de São Paulo de 2013 à 2017 et deux fois ministre de l’éducation, de 2005 à 2012, avec Lula puis Dilma. Il n’a pas la popularité de Lula, mais il passe bien auprès de l’opinion publique, il est jeune et a une bonne expérience du pouvoir, de plus il n’a pas été impliqué dans des affaires. Haddad peut donc créer la surprise, car si le PT est mal en point il n’est pas mort, il a toujours les capacités de mobiliser sa base électorale. Quant à l’autre gauche, plus radicale et moins compromise avec le pouvoir et le milieu des affaires, elle est fragmentée mais peut fort bien former une alliance qui récupérerait une partie des déçus du PT et même une partie des électeurs de Marina Silva, la candidate écologiste, qui reste un nom fort malgré ses échecs électoraux, ses médiocres performances médiatiques lors des débats et ses longs silences entre les périodes de campagne. Certains analystes avancent d’ailleurs l’hypothèse d’un duel des extrêmes, gauche et droite, au second tour. L’effondrement du PT et des candidats de la droite traditionnelle, eux aussi impliqués dans des affaires, la très mauvaise image de l’actuel président, mais aussi la recrudescence de l’insécurité, la suppression ou réduction des programmes sociaux vont certainement favoriser la montée de ces extrêmes.

Lula avec Fernando Haddad.

Lula avec Fernando Haddad.

Question : sait-on dans quel état d’esprit est Lula en ce moment ?

BG : Lula est un vieux guerrier, il a perdu mais aussi gagné de nombreuses batailles tout au long de sa carrière politique, mais aussi personnelle, comme sa lutte contre le cancer. Aujourd’hui il est abattu et humilié, car persuadé d’être victime d’une injustice, d’un complot selon lui, mais surtout d’une injustice, lui qui a fait deux mandats présidentiels (de 2002 à 2011) très positifs, au point de quitter son poste avec plus de 70% d’approbation. C’est donc une fin tragique pour cet homme originaire d’une famille pauvre du Nordeste, arrivé au plus haut sommet de l’Etat, adulé par son peuple et admiré par delà des frontières. Nul ne sait comment il réagira à cette privation de liberté, même si ses partisans misent sur un Lula faisant campagne pour le PT depuis sa prison.

Question : si ses deux présidences ont été si bonnes pourquoi ne s’est-il pas représenté ?

BG : au Brésil on ne peut faire que deux mandats consécutifs, en 2010 il a donc fait élire son successeur en la personne de Dilma Rousseff, elle aussi du Parti des Travailleurs. Il aurait pu se représenter en 2014 à la place de Dilma, c’est d’ailleurs ce que tout le monde attendait, mais il ne l’a pas fait, peut-être parce que l’économie du pays montrait alors d’inquiétants signes d’essoufflement, peut-être aussi car il luttait à l’époque contre un cancer.

Lula et Dilma, élue présidente, ici en 2011.

Lula et Dilma, élue présidente, ici en 2011.

Question : que dire de son parcours politique ?

BG : tout d’abord que Lula, certainement pas volontairement, a fait le chemin inverse de ceux qui sont devenus les grands hommes politiques modernes, par exemple Nelson Mandela. Beaucoup ont commencé leur parcours politique par des emprisonnements, parfois même très longs. Lula, quant à lui, termine sa carrière par un emprisonnement. Quelle ironie de l’histoire, puisqu’il a commencé son parcours en pleine dictature militaire, où malgré 31 jours d’emprisonnement pour une grève, il est resté libre. C’est finalement sous un régime démocratique, auquel il a d’ailleurs beaucoup œuvré, qu’il se retrouve en prison. Lula a donc raté le train de l’histoire, même s’il restera dans les mémoires comme un président qui a permis de sortir près de 40 millions de pauvres de la misère et placé le Brésil dans le peloton de tête des économies mondiales.

Lula aurait pu devenir l’homme du 21ème siècle. Il avait tous les atouts pour cela, un pays libéré de sa dette, un taux de croissance à faire pâlir d’envie les pays riches, une pauvreté en très nette régression, la naissance d’une nouvelle petite classe moyenne issue directement des programmes sociaux-éducatifs et de la bonne santé de l’économie, l’instauration de quotas raciaux dans les universités, afin d’intégrer les minorités jusque-là délaissés (noirs, métis et Indiens), pour ne citer que les principales avancées de ses deux présidences. Pourtant, Lula n’a pas profité de cette indéniable embellie sociale et économique, il s’est empêtré dans le jeu politique de sa succession, s’est laissé allé à certaines compromissions politiques (et à la corruption ?). Enfin, les accusations de corruption l’ont rattrapé. Ses adversaires en ont profité.

Question : où s’est-il trompé pour en arriver là ?

BG : la première chose c’est la corruption, même si la moitié du pays se pose la question du bien fondé des accusations, de la véracité des preuves et de la neutralité de la justice, il n’y a jamais de fumée sans feu. Quelque part il s’est impliqué et donc exposé à des poursuites (justifiées ou pas, c’est une autre question). Mais je crois que Lula aurait vraiment pu devenir un immense personnage s’il avait été un président plus moderne, c’est à dire en ayant engagé le pays sur la voie du développement durable, en faisant du Brésil, le pays de la forêt amazonienne, la première grande nation industrielle de la planète à montrer l’exemple en matière  d’environnement. Au lieu de cela Lula a misé sur le développement à outrance, basé sur l’exploitation, elle aussi à outrance, des ressources naturelles. Sa politique environnementale a été un désastre, et c’est d’autant plus décevant qu’avec lui le pays avait les moyens de faire bouger les choses de façon positive dans ce domaine. Il est très regrettable qu’il n’ait pas compris cet enjeu, qu’il ait à ce point raté le train de l’avenir.

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