La liste de Schindler brésilienne

La liste de Schindler brésilienne
La liste de Schindler brésilienne

Inconnu du grand public, l´ambassadeur du Brésil sous le régime de Vichy, Luis Martins de Souza Dantas, a permis de sauver plusieurs centaines de juifs (mais aussi d´autres persécutés, comme noirs, Tziganes et homosexuels) en délivrant sans y être autorisé des visas pour le Brésil, bravant alors toutes les interdictions de son pays. Il se verra pourtant obligé de refuser le visa à Claude Lévy-Strauss…

Question : qui était ce personnage ?

Bruno Guinard : l´ambassadeur Dantas est né à Rio en 1876 dans une famille d´origine bahianaise, appartenant à l´élite du courant líbéral-monarchique. Fils et petit-fils de hauts fonctionnaires. Diplômé en droit, Luis Dantas avait avant tout une âme de Bohême citoyen du monde, il était connu pour être généreux, aimable, un épicurien qui se fichait complètement des idéologies, très attaché à son pays, qu´il avait choisi de représenter, et de présenter, sous ses meilleurs aspects. Il avait une véritable âme de diplomate, en ce sens qu´il se liait d´amitié avec tout le monde, même les personnages les moins fréquentables, comme Mussolini ou Gabriele d´Annunzio, Dantas trouvait toujours un terrain d´entente. Il affectait particulièrement les milieux artistiques, et à Paris il avait un penchant pour les actrices de théâtre, surtout celles de la Comédie Française. L´une d´entres elles, Madeleine Carlier, a été sa maîtresse pendant de nombreuses années ; mais on le voyait aussi avec Arletty et Marie Bell. Par ailleurs il fréquentait Lucien et Sacha Guitry, Maurice Rostand, Raymond Poincarré, ou encore Coco Chanel. Au cours de sa carrière de diplomate, il a été amené à rencontrer Nicolas II le tsar de Russie, Georges VI d´Angleterre, ou encore Pie XII. Au Brésil il comptait parmi ses proches certains des plus grands personnages de l´époque post impériale, comme le barão de Rio Branco, Lauro Müller, et surtout Rui Barbosa, pour n´en citer que quelques uns. On sait aussi qu´il aimait répéter à tout va qu´il était aux ordres de son gouvernement, au service de son pays, ce qui ne l´a pas empêcher de lui désobéir, comme on le verra plus loin.

Question : et sa carrière diplomatique ?

BG : riche elle aussi, comme sa vie. Il obtient son premier poste en 1897, il a alors 21 ans et est envoyé à Berne comme stagiaire. Il faut préciser qu´au Brésil à l´époque, pour être diplomate il suffisait d´être issu d´une bonne famille de l´élite, d´avoir un « bon physique » (ce qui voulait dire être blanc), et parler des langues étrangères. Dantas répondait donc à toutes ces critères, et comme il avait choisi cette carrière, il n´eut aucun mal à s´y faire une place.Luis Martins de Souza Dantas, dans les années 20 et en 1904

Luis Martins de Souza Dantas, dans les années 20 et en 1904

En 1900 il est envoyé à St Petersbourg (alors capitale de la Russie), puis en 1902 à Rome où il est nommé premier secrétaire en 1908. En 1909 c´est Buenos Aires. Il rentre au Brésil en 1910 pour devenir conseiller du baron de Rio Branco, alors ministre des Affaires Étrangères. En 1912 c´est un poste en Turquie, mais demande aussitôt sa mutation et repart à Buenos Aires. En 1915, il est rappelé au Brésil pour assumer le poste de Secrétaire d´Etat des Affaires Etrangères, cela en pleine 1ère Guerre Mondiale. En 1917 il est nommé à Rome, en 1919 à Bruxelles, où, comme en Turquie, il demande sa mutation immédiate. Il retourne à Rome, puis Paris en 1922. Il restera ambassadeur du Brésil en France jusqu´en 1944, pendant cette période il representera le Brésil auprès de la Société des Nations, se faisant remarquer dès 1924 lors d´une conférence à Genève où il défend le droit des minorités en Europe ; on débattait alors du sort des minorités de langue allemande dans les pays de l´Est, notamment en Pologne et en Tchécoslovaquie.

Les ennuis commencent pour lui dans les années 30, d´une part parce-que son poste parisien était très convoité, on ne manquait donc pas de le critiquer auprès du gouvernement brésilien, en le disant dépensier et proche des juif de par son son mariage (voir plus bas). Le Brésil vivait alors sous le régime autoritaire de Getúlio Vargas, admirateur d´Hitler et de Mussolini. Dantas ne plaisait pas à Vargas, mais il était devenu quasi intouchable, en plus d´être l´ami de nombreuses personnalités, au Brésil et dans le monde, par ses brillantes interventions lors des rencontres internationales, il avait permis au Brésil de se faire connaitre. II parviendra donc à se maintenir à son poste jusqu´à son arrestation en 1942 par la Gestapo et déportation en Allemagne en 1943. En réalité, il avait été forcé de prendre sa retraite en 1941 après une enquête des services de Vargas qui avaient découvert les délivrances de visas, mais faute de lui trouver un substitut en pleine guerre, il restera ambassadeur jusqu´en 1943, ne conservant alors que le titre, car la Gestapo avait fermée l´ambassade suite à la déclaration de guerre du Brésil à l´Allemagne. A partir de 1944, il n´est plus ambassadeur. Il rentre à Rio (après avoir été prisonnier en Allemagne), où il est toujours soutenu par ses amis des milieux diplomatiques. Au ministère des Affaires Etrangères on demanda même à Vargas d´annuler sa mise en retraite. Vargas, qui avait été contraint par les Américains de rompre avec l´Allemagne un an plus tôt, n´aimait pas Dantas, mais il avait compris qu´il était préférable pour son image de le préserver, et lui concéda le titre de conseiller spécial auprès de l´ambassade du Brésil à Paris. C´est ainsi que Dantas retourna dans sa capitale préférée, en faisant un détour par les Etats-unis avec son épouse.

Le désormais conseiller Dantas continuera de représenter le Brésil dans les grandes rencontres internationales, comme à Londres en 1946, où il participe à la première assemblée de l´Organisation des Nations Unies.

Luis Dantas en 1944 à Rio, à gauche Oswaldo Aranha, ministre des Affaires Etrangères, à droite Getúlio Vargas.

Luis Dantas en 1944 à Rio, à gauche Oswaldo Aranha, ministre des Affaires Etrangères, à droite Getúlio Vargas.

Question : et le sort de Vargas ?

BG : le dictateur est écarté du pouvoir en 1945, il ne sera jamais inquiété pour ses crimes et l´antisémitisme qu´il avait proféré dès les années 30 au Brésil. En fait, il restera toujours dans le jeu politique, participera à la fondation de certains partis et sera même élu sénateur en 1946. Il se présentera et gagnera les élections présidentielles de 1950, remportées cette fois par la voie démocratique. En 1954, pour des raisons restées obscures, il se suicida dans son bureau présidentiel (quatre mois après la mort de l´ambassadeur Dantas)…

Question : quelle a été la vie personnelle de Luis Martins de Souza Dantas ?

BG : il était connu pour être un bon vivant, toujours attentionné, et pour ne jamais refuser de l´aide à quelqu´un, aux Brésiliens de Paris,  mais aussi à des diplomates d´autres pays. On sait par exemple qu´il a toute sa vie soutenu financièrement des vieux diplomates russes refugiés en France après la révolution bolchévique. Il entretenait aussi une liaison avec Madeleine Carlier, actrice de théatre. Il lui achèta une maison à Nantes et des bijoux, qu´elle revendra d´ailleurs pour venir à son tour en aide à Luis Dantas sur la fin de sa vie. Il organisait des cocktails, invitait dans les meilleurs restaurants de Paris, bref il menait grand train, toujours soucieux de donner une belle image de son pays. A ce jeu de séduction et de générosité, il dilapida toute sa fortune personnelle, le gouvernement brésilien ne lui concèdant aucun financement, c´est même lui, qui faute de moyens officiels, paiera très souvent les frais des locaux de l´ambassade et même les salaires des employés. Certaines personnalités brésiliennes, lui faisaient d´ailleurs remarquer que l´ambassade, située au 45 Av. Montaigne avait bien besoin d´un coup de peinture. L´ambassadeur avait aussi besoin de costumes neufs, il était connu aussi pour ne porter que des vieux vêtements. En 1933, il épousa l´Américaine, Elise Meyer Stern (veuve d´Abraham Stern), dont le père, d´origine alsacienne, avait émigré aux Etats-Unis en 1859. Elise appartenait à une riche famille, sa soeur Florence avait épousé le banquier George Blumenthal, grand collectionneur d´art et président du Metropolitan Museum de New-York. Elle était aussi la soeur d´Eugène Isaac Meyer, connu pour avoir acheté en 1933 le Washington Post alors en faillite et dont il fera l´un des plus grands journaux des Etats-Unis.

Elise Meyer Stern, qui devint Mme l´ambassadrice Elise Dantas en 1933, était une mécène et avait beaucoup œuvré pendant la 1ère Guerre Mondiale en finançant la plus importante banque de sang de Paris, mais aussi en faisant aménager des squares le long des quais de Seine. A son mariage Luis Dantas avait 57 ans, elle avait trois de plus, et tout le monde se posera des questions sur cette union. En réalité, il s´agissait d´un mariage de convenance, pour l´épouse, en devenant ambassadrice elle était exonérée d´impôts sur sa fortune et ses biens puisqu´elle bénéficiait du statut de diplomate ; Dantas quant à lui, aidé par son épouse, il pouvait financièrement respirer un peu. Le couple s´installa dans le petit hôtel particulier que madame possédait aux Invalides, plus précisément rue de Constantine. Ce mariage « d´apparences » permettait à l´ambassadeur de maintenir sa relation avec Madeleine Carlier. A la fin des années 40, étant très affaiblie et ayant perdue la raison, Elise sera reconduite aux Etats-Unis par sa famille, elle y décédera en 1952, deux avant l´ambassadeur Dantas. Celui-ci finira ses jours dans une chambre d´hôtel payée par ce qui lui restait d´amis, et surtout par sa maîtresse Madeleine Carlier, qui revendra tous les cadeaux qu´il lui avait fait au cours de plus de vingt ans de relation, pour subvenir à ses besoins. Le mariage avec Elise Meyer ayant été fait sous le régime de la séparation de biens, il n´hérita rien de sa riche épouse.

Question : quels étaient ses liens avec le judaïsme ?

BG : aucun, sinon qu´il avait épousé Elise Meyer Stern, d´origine juive. Ce « mariage avec une juive » sera d´ailleurs utilisé contre l´ambassadeur par ses détracteurs auprès de Vargas. Mais Elise Meyer et Luis Dantas s´étaient mariés selon le rite catholique, ce qui laissa à penser qu´elle s´était convertit auparavant. En tout cas, les origines juives de son épouse ne semblent pas avoir influencées les actions de l´ambassadeur. Comme on l´a vu, il était prêt à aider tout le monde, ne faisant aucune différence parmi les demandeurs de visa. Ce qui est certain, c´est que les juifs étaient les plus nombreux à vouloir partir et que c´est avec eux que l´ambassadeur prenait le plus de risques, puisque Getúlio Vargas avait formulé l´ordre de leur fermer les portes du Brésil.

Un des visas signés par Dantas en 1940.

Un des visas signés par Dantas en 1940.

Question : connait-on exactement le nombre de personnes qu´il a aidé ?

BG : les historiens ont retrouvé 7.500 documents le concernant, dont 245 noms de personnes ayant reçu des visas à Vichy. On sait encore que 473 personnes ont débarqué dans le port de Rio avec des

visas délivrées par l´ambassadeur (dont 425 pour des juifs). Mais on sait aussi que certaines personnes bénéficiant de ces visas, ne s´en servaient que pour transiter vers des ports d´escale pour ensuite partir vers d´autres destinations, comme les Etats-Unis, tous ne se réfugiaient donc pas au Brésil. On estime aujourd´hui entre 800 et 1.000 visas délivrés par Dantas. Et même si à partir de 1940 on lui en interdit la délivrance, il continuera d´en octroyer en les datant d´avant 1940 (on était pas contraint d´utiliser son visa immédiatement).

Question : finalement pourquoi prenait-il tous ces risques ?

BG : une choses est certaine, pas pour l´argent ; il est mort presque misérable et oublié de tous dans une chambre d´hôtel parisien en 1954. Les visas étaient délivrés gratuitement, il n´acceptait rien en échange. Certainement le faisait-il par pur humanisme, par bonté, et par respect d´une liberté qu´il aimait par dessus tout.  Sans véritable idéologie, il se plaçait pourtant en total désaccord avec le régime dictatorial, le Estado Novo, imposé par Getúlio Vargas en 1937 (qui perdurera jusqu´en 1946). Ceci dit, il tenait trop à son poste pour s´opposer officiellement, il avait donc choisi la désobéïssance discrète. Il était persuadé d´agir pour une cause juste, on le comprend en lisant le message qu´il envoya en 1942 à son ministre pour se défendre des accusations : « Je rappelle que, n´ayant pas de consulat, je me suis vu obligé, sans perdre un instant, d´assumer les fonctions consulaires pour sauver des vies humaines en raison de la plus grande catastrophe que l´humanité n´ait connu à ce jour ».

Plaque commémorative Av. Montaigne à Paris.

Plaque commémorative Av. Montaigne à Paris.

Question : comment s´y prenait-il pour ne pas être repéré par ses collègues ?

BG : ce qui a éveillé les soupçons c´est justement le fait que l´ambassadeur signait lui-même les visa, ce qui n´est pas la pratique habituelle, celui qui délivre les visas c´est le consul. Bien sûr l´ambassadeur Dantas allèguait que le Brésil n´avait pas de consulat à Vichy, tous ses services étant regroupés à l´ambassade. Même ainsi, il y avait du personnel administratif qui aurait pu se charger de ces démarches. C´est le fait que les visas soient signés par l´ambassadeur en personne et surtout en très grand nombre, qui a provoqué l´enquête menée contre lui. Des témoins de l´époque ont dit l´avoir vu attablé au restaurant avec des piles de passeports à signer, ou encore qu´il les signait dans la rue, sur le capot des voitures. Il avait toujours un tampon sur lui, ainsi quand on l´abordait pour une demande de visa, il pouvait le délivrer tout de suite sans avoir à recevoir les personnes à l´ambassade. Un simple tampon et sa signature suffisait, cela permettait de transiter par des pays neutres, ou « amis » du Brésil, comme l´Espagne ou le Portugal, pour y embarquer vers le Brésil, ou autres destinations.

Question : où étaient l´ambassade du Brésil à Vichy ?

BG : son petit bureau se trouvait au rez-de-chaussée d´un bâtiment appelé à l´époque la Villa Therapia (aujourd hui transformé en hôtel spa), au 111 Bd des Etats-Unis. C´était d´ailleurs une des rares à être isolées, car beaucoup d´ambassades s´étaient installées à l´hôtel des Ambassadeurs, réquisitionné à l´époque pour le corps diplomatique.

vieille photographie d'une rue de Vichy

Question : et Claude Lévy-Strauss n´en a pas bénéficié ?

BG : il se trouve que Claude Lévy-Strauss avait formulé une demande officielle pour un visa d´études, afin de poursuivre ses recherches. Par malchance, il s´est présenté devant l´ambassadeur Dantas à l´instant même  où on venait de lui interdire la délivrance de visas. Claude Lévy-Strauss a donc été doublement victime, d´une part de la circulaire secrète qui avait été transmise au corps diplomatique brésilien pour bloquer l´entrée de juifs dans le pays, et de l´autre par les représailles du gouvernement brésilien envers l´ambassadeur Dantas.

Question : circulaire secrète ?

BG : Vargas est resté discret sur sa politique antisémite car il ne voulait pas froisser les Etats-Unis avec lesquels il faisait du commerce ; en réalité il jouait sur les deux tableaux, car restait favorable à l´Axe, le Brésil étant à l´époque le 4ème partenaire économique du Reich. En réalité la politique antisémite de Vargas commence dès son coup d´Etat en 1930. Profitant d´une crise politique et économique, en partie provoquée par la crise de 1929 aux Etats-Unis qui affecta directement les pays producteurs de matières premières, Vargas prend le pouvoir par la force alléguant un complot communiste qu´il nomme le Plano Cohen (le plan Cohen). Une façon grossière d´associer les juifs aux communistes, considérés alors enemis de la nation. Ce n´est qu´à partir de 1942, sous la pression américaine, qu´il est contraint de choisir son camp, par prudence, et allant contre ses propres convictions, il opte pour se ranger du côté des Alliés. La circulaire destinée aux services diplomatiques de Vargas (Circular Secreta n° 1.127), est émise après la proclamation de l´Estado Novo (second régime dictarioral mis en place par Vargas en 1937), était très explicite : « Empêcher les juifs d´entrer au Brésil car ce sont des gens qui représentent une menace pour la sécurité nationale. Les juifs ne sont pas intéressants pour composer la société brésilienne. Ils ne sont pas les bienvenus car non Ariens ».

vieille photographie d'un immeuble

Question : pourtant il est mort seul, presque oublié, y-a-il eu des hommages posthumes ?

BG : en effet, ce n´est que très récemment que les historiens et les médias se sont intéressés à lui. En son temps, il avait reçu de nombreux hommages, comme en 1930 la Grande Croix de la Légion d´Honneur, remise par les autorités françaises. Mais c´est par l´intiative du musée de l´Holocauste Yad Vashem à Jérusalem, qui l´inscrit en 2003 sur la liste des « Juste parmi les Nations », que le Brésil s´intéresse à lui. Il faut préciser que seulement deux Brésiliens figurent sur cette liste, l´ambassadeur Luis Martins de Souza Dantas et Aracy de Carvalho Guimarães Rosa (épouse du celèbre écrivain Guimarães Rosa), elle aussi diplomate (en Allemagne sous le régine nazi), connue comme l´Ange de Hamboug, pour avoir elle aussi délivrée des visas permettant le transit vers le Brésil. Après cet hommage, l´ambassadeur a fait l´objet de nombreuses publications, dont le livre Quixote nas trevas (Quichote dans les ténèbres), écrit par l´historien et professeur Fábio Koifman. Ou encore, en 2017, la sortie du film Meu querido embaixador (photo tirée du film en haut de page), un long métrage de Luiz Fernando Goulart qui retrace la période de l´ambassadeur en France, principalement à Vichy.

Il était temps que le Brésil se souvienne de ce héros de l´ombre…

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