Sombre bilan des Droits de l´homme au Brésil

Sombre bilan des Droits de l´homme au Brésil
Sombre bilan des Droits de l´homme au Brésil

Avec l´assassinat le 14 mars dernier de la députée municipale de Rio de Janeiro, Marielle Franco, le pays affiche une fois de plus son excécrable et violente réalité en matière des Droits de l´homme. Il est le premier pays de l´Amérique latine en nombre d´assassinats (58 en 2017) de citoyens engagés dans la lutte pour les droits humains, et quatrième au niveau mondial. Un bilan déplorable pour un pays qui fête cette année les trente ans de sa constitutition démocratique instaurée en 1988 et qui devait enterrée définitivement 26 ans de dictature.

Question : par qui et pourquoi cette députée a été assassinée ?

Bruno Guinard : on a aucune information sur les assassins, même tout indique que des policiers auraient commis ce crime (les balles utilisées sont les mêmes que dans d´autres assassinats perpétués par la police), peut-être sous les ordres d´un mandataire. Ensuite le mobile, cette députée municipale dénonçait depuis longtemps les violences policières dans les favelas, et plus récemment l´intervention armée ordonnée par le président de la république en février dernier. Il se trouve que la police déteste être la cible de critiques et de dénonciations, et c´est presque une coutume dans le pays d´éliminer ce qu´elle considère comme des « gêneurs ». Plus largement, elle peut aussi agir pour le compte de politiciens ou de particuliers, qui protègent leurs intérêts en faisant éliminer ceux qui sont considérés comme des entraves. Cette état de fait n´est pas nouveau, on se souvient tous de Chico Mendes assassiné en 1988 pour défendre l´exploitation équitable de l´Amazonie, ou encore de soeur Dorothy Stang, cette religieuse américaine tuée en 2005 car engagée dans la protection des Indiens dans l´Etat du Pará. Il y en a ainsi des milliers, dont plusieurs centaines d´Indiens. C´est d´ailleurs en milieu rural qu´on dénombre le plus grand nombre d´assassinats, plus de 70% des cas, pour la plupart des Indiens et des petits paysans et extrativistes.

Question : pourquoi alors un tel tollé maintenant, et même au niveau mondial ?

BG : il est vrai qu´en général c´est plutôt la résignation qui domine, même s´il y a des protestations à chaque exécution d´opposant. Dans ce cas, même si sur le fond il n´y a rien de nouveau (c´est toujours la façon d´excercer le pouvoir au Brésil, en éliminant les gêneurs), la rue s´est très fortement mobilisée pour Marielle et son chauffeur, mort lui aussi dans la tuerie. Ce tollé s´explique d´abord par un ras-le-bol généralisé des politiciens et de leurs méthodes (violence et corruption), mais aussi par le fait qu´une majorité de Brésiliens accepte mal l´intervention militaire qui s´apparente à un coup d´Etat ; c´est en effet la première fois depuis la constitution démocratique de 1988, que la police passe sous les ordres de l´armée, même si cela se limite pour le moment à l´Etat de Rio de Janeiro. Puis Marielle Franco était une personnalité très présente, surtout à Rio, de plus une élue, députée, représentante du peuple au parlement municipal de Rio. Une légitimité bafouée par son exécution. La population se pose donc la question « pourquoi élire des représentants pour la défendre et dénoncer les abus si on les fait taire systématiquement ? ». Et c´est dans cette analyse que le tollé général prend son origine, car c´est directement la démocratie brésilienne qui est mise à mal.

Question : on appuie beaucoup sur le symbole, députée noire et d´origine pauvre.

BG : c´est ce qu´on met en avant ici aussi, mais ce n´est pas la raison de son assassinat. Le vrai motif c´est sa position et ce qu´elle dénonçait, à savoir les abus de la police dans les favelas. Elle d´ailleurs en charge d´une commission municipale pour le contrôle des opérations policières pendant l´intervention militaire qui vient d´être instaurée. Autant dire qu´elle était en première ligne. Bien entendu, le fait qu´elle soit afro-descendante, née et élevée dans la favela, homosexuelle, et membre d´un parti d´extrême gauche, la plaçait d´office dans la catégorie des minorités les plus visées, celles qu´elles défendaient justement et auxquelles ont pourrait ajouter les Indiens et les petits paysans, comme on l´a vu plus haut. Ces citoyens sont ceux qui souffrent le plus de la repression policière et politique, plus particulièrement quand ils ouvrent la bouche pour les dénoncer, ou pour revendiquer des droits qui gênent des intérêts privés.

Contrôle des quartiers populaires par l´armée.

Contrôle des quartiers populaires par l´armée.

Question : pourquoi ce pays bafoue tellement les Droits de l´homme ?

BG : il n´y a pas qu´une seule raison à cela, ce que l´on sait et qui revient systématiquement en orchestrant tout le reste, c´est la violence. Le fait qu´on puisse éliminer impunément des citoyens qui ne font qu´excercer leur droit en dénonçant les abus et les illégalités, est le signe d´un profond disfonctionnement du système et de ses institutions, surtout judiciaires et policière. On peut bien sûr chercher des origines dans la colonisation, ou dans l´esclavage, mais tout cela est suffisamment ancien pour qu´on ait eu le temps d´implanter un système plus égalitaire. Hors on ne l´a pas fait, au contraire on a perpétué les inégalités, on a marginalisé les populations les plus fragilisées par la colonisation et l´esclavage, les Indiens et les afro-descendants, on a instauré un système où l´argent et le pouvoir ne font qu´un, achète tout et justifie tout. Qu´on ne se fasse pas d´illusions, le système brésilien est plus proche de celui du vieil ouest américain que celui d´un pays scandinave, une tare qu´il partage d´ailleurs avec la plupart de ses voisins latino-américains.

Poster de Marielle Franco lors d´une manifestation après son exécution.

Poster de Marielle Franco lors d´une manifestation après son exécution. 

Question : personne n´a donc intérêt à changer ce système ?

BG : en tout cas pas ceux qui le perpétuent et qui jusqu´ici dominent tout, les moyens et le pouvoir. Fort heureusement, il y a des partis politiques et des politiciens plus clean et plus engagés, mais qui justement parce-qu´ils rejettent ce système ne bénéficient pas de son aide pour atteindre un plus large public. Tous les grands partis politiques ont des liens, plus ou  moins occultes, avec les mafias locales et le grand capital, dans un système complexe de vases communicants protégés par l´écrasante bureaucratie (grande alliée de la corruption). Quand on est pas dans ce système on a aucune chance d´accéder au pouvoir. On doit alors se contenter de dénoncer, de faire bouger les choses à des petits niveaux locaux, avec tous les risques que cela comporte.

Question : que peuvent faire les institutions internationales ?

BG : dénoncer, comme le fait Amnesty International. C´est elle qui publie chaque année le nombre d´activistes et opposants exécutés. Puis s´indigner, comme le font de nombreux groupes et personnes solidaires à travers le monde. Mais personne ne peut intervenir directement, et aucun pays n´a intérêt à boycoter le Brésil, huitième puissance économique de la planète. Au niveau international c´est la Realpolitik qui prend le dessus sur la question des Droits de l´homme.

Les « droits humains »... sur la matraque.

Les « droits humains »… sur la matraque.

Question : cet assassinat peut-il provoquer un changement dans le pays ?

BG : sans doute dans les semaines qui viennent les assassins, ou leurs mandataires, seront plus vigilants et plus discrets dans leurs actes et le choix de leurs victimes, histoire de calmer le jeu, d´autant qu´on est en année électorale. Il est encore tôt pour évaluer les répercussions de cet acte, s´il s´agit d´une exécution de plus qui sera oubliée dès la prochaine, ou s´il s´agit de la fameuse goutte d´eau qui fera déborder le vase. C´est que Marielle Franco était une personnalité de poids dans le paysage socio-politique de Rio et une défenseuse des Droits humains de tout premier plan au Brésil ; on pourrait dire l´équivalent d´un Chico Mendes en son temps pour l´Amazonie. Enfin, tout cela arrive dans un contexte très délicat, où aujourd´hui tout est envisageable. Un profond fossé s´est creusé ces dermières années entre partisans des méthodes musclées pour enrayer le phénomène de l´insécurité, même au prix de toutes les bavures et de toutes les compromissions, ce qui se traduit par la montée en puissance de politiciens d´extrême droite, comme Jair Bolsonaro, un proche des militaires, donné deuxième derrière Lula dans les sondages pour les élections d´octobre prochain.

Cette droite et ses partisans, ont d´ailleurs beaucoup oeuvré pour ternir l´image de la députée Marielle Franco, en la faisant passer pour une complice de bandits des favelas. Face à cela, on trouve une gauche divisée, entre la plus radicale et la plus engagée, qui est la plus touchée par ces exécutions, et celle qui soutient toujours Lula, malgré la menace d´emprisonnement qui pèse sur lui, une gauche elle aussi compromise avec le système.

En étant optimiste, on peut espèrer que cet assassinat provoque enfin une réaction au niveau institutionnel, que ce soit judiciaire ou policier, car tout n´est pas complètement miné, fort heureusement, une partie des institutions fonctionne. La question est de savoir si cette partie des institutions, appuyée par la population indignée par le degré d´insécurité, sera assez forte et efficace pour que l´impunité ne l´emporte pas sur le droit. Pour le Brésil c´est un vrai défi, il en va de sa démocratie et de son avenir.

dessin brésien à terre par la police

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