Le vin au Brésil – Première partie – Un peu d’histoire…

Le vin au Brésil

On aurait tort de penser que le vin au Brésil est une histoire récente. En réalité, dès le début de la colonisation les Portugais ont essayé d’y cultiver la vigne. Ils ont même réussi à en produire une petite quantité dès 1551. L’aventure du vin au Brésil est une véritable saga historique, agricole, culturelle et économique, et il faudra attendre la fin du 19e avec l’arrivée des émigrés italiens pour que la production et la qualité soient enfin significatives.

Question : tout d’abord pourquoi du vin au Brésil ?

Bruno Guinard : simplement parce-que le pays était colonisé par les Portugais, un peuple pour qui la consommation de vin est culturelle, ancrée dans les moeurs depuis l’empire romain. Les Portugais voulaient donc du vin au Brésil, mais à l’époque le transport par bateau était fort couteux et aléatoire. De plus le vin voyageait mal, les portugais l’ont d’ailleurs compris dès le premier voyage, dans la flotte de Cabral (le découvreur du Brésil), l’une des nefs était chargée de vin de l’Alentejo, mais celui-ci avait tourné pendant la traversée et devenu imbuvable. En s’installant au Brésil, ils ont donc tout naturellement essayé d’en produire sur place. Tous les colonisateurs essayent de reproduire dans leurs conquêtes ce qu’ils connaissent et consomment chez eux, pas toujours avec succès, mais l’exemple se répète pour un grand nombre de produits et de pays.

Question : de la vigne en région tropicale ?

BG : c’est tout le problème et l’explication de nombreux échecs. Mais au début les colonisateurs ne savaient pas quelles étaient les plantes, ou les animaux, qui s’adapteraient. Ils essayaient donc un peu de tout, en insistant sur ce qui leur manquait le plus, donc le vin. Il ne faut pas oublier que la colonisation a commencé à Bahia, puis dans le Nordeste du Brésil, toujours sur le littoral, qui est une zone de forêts tropicales où la vigne ne s’adapte pas. Ce n’est qu’en colonisant le sud du pays, que les conditions climatiques vont devenir plus favorables, plus on descend vers le sud plus le climat est tempéré. Dès 1531, des vignes sont plantées dans la capitainerie de São Vicente (aujourd’hui Etat de São Paulo) par Bràs Cubas, un gentilhomme de Porto qui deviendra ainsi le premier viticulteur du Brésil. En 1551, il en récoltera les raisins qui donneront le premier vin brésilien. Bien entendu, il s’agissait d’une horrible piquette, tous les témoignages de l’époque convergent dans ce sens. Malgré cela, les colonisateurs continuèrent à étendre les plantations de vignes dans cette région, produisant  irrégulièrement un vin sans qualité, mais qui alimentait l’espoir qu’un jour il soit meilleur.

Gravure d’époque, le transport des premiers fûts de vin brésilien.

Gravure d’époque, le transport des premiers fûts de vin brésilien.

Question : les Indiens ne produisaient pas d’alcool ?

BG : les Indiens produisaient le cauim, un alcool à base de manioc macéré, très répandu sur tout le territoire tupi-guarani, donc une grande partie de la côte. Dans la capitainerie de São Vicente, les jésuites ont recensé plus de 30 types d’alcools macérés à base de tubercules ou de fruits. Mais, face à l’insistance des Portugais à produire du vin, tout porte à croire que ces alcools ne les satisfaisaient pas. Quelques décénies plus tard, avec l’introduction de la culture de la canne à sucre, c’est l’alcool de canne, la cachaça, qui substitura en grande partie le cauim chez les Indiens et se popularisera chez les esclaves et chez les blancs défavorisés, le vin restant un produit réservé à l’élite.

Question : à partir de quand la production de vin devient importante ?

BG : ce n’est qu’en 1640 que les autorités coloniales de São Paulo introduisèrent la production de vin dans la liste des richesses agricoles locales. Mais déjà la concurrence de la canne à sucre se faisait sentir et surtout, on commençait à planter des vignes là où les Portugais avaient échoué, dans le Nordeste. C’est l’amiral Maurice de Nassau, gouverneur de la colonie hollandaise de Pernambuco, qui réussit l’exploit d’y obtenir du raisin, mais la reprise de la région par les Portugais et l’expulsion des Hollandais en 1554, ne lui laissera pas le temps de produire du vin. La grosse production de vin brésilien, qui correspond aussi à une nette amélioration de la qualité, ne surviendra qu’à la fin du 19e siècle, avec l’arrivée des émigrés italiens dans le sud du Brésil.

Question : donc presque trois siècles sans vin ?

BG : entre la production de São Paulo, qui a duré jusqu’en 1785, et l’importation, on a jamais cessé d’avoir du vin. La production locale était même devenue suffisament significative pour que la couronne portugaise s’en inquiète et interdise la production, afin qu’elle ne gêne pas ses exportations. En plus de cela, le Portugal craignait de perdre la manne des taxes portuaires qu’il percevait sur toutes les marchandises qui débarquaient au Brésil. En plus, la colonie lui servait pour se débarrasser des surplus que les Anglais n’achetaient pas, ces derniers ayant la quasi exclusivité sur les vins portugais. L’interdiction portugaise mettra ainsi fin à la production vinicole brésilienne. Mais la demande ne cessa d’augmenter, d’autant plus qu’on venait de trouver de l’or dans le Minas Gerais. Les nouveaux riches ne voulaient boire que du vin, boisson alors liée au statut social.

1881, émigrés italiens producteurs de vin aux abords de la ville de Garibaldi dans le Rio Grande do Sul.

1881, émigrés italiens producteurs de vin aux abords de la ville de Garibaldi dans le Rio Grande do Sul.

Question : c’est ce qui a fait du vin une boisson de l’élite ?

BG : cela y a contribué, mais depuis le début de la colonisation, le vin y étant rare et cher, le peuple s’est contenté d’alcool de canne. Pendant la colonie, ce sont les nobles et les hautes personnalités qui ont essayé de produire du vin sur place, ceci afin de le consommer et ainsi marquer leur différence sociale. Puis, avec le cycle de l’or, le prix du vin a explosé, d’autant qu’il était exclusivement importé du Portugal, ce qui engendrait des coûts de transport, en plus des taxes. Sur les sites miniers, comme Vila Rica (aujourd’hui Ouro Preto), un litre de vin pouvait s’échanger contre plus de 100 grammes d’or, une véritable fortune. Dès cette époque, le vin a ainsi marqué le fossé social dans la population, d’un côté ceux qui pouvaient se le payer, de l’autre ceux qui ne pouvaient pas. Ce n’est que dans les années 1970, que la consommation de vin a commencé à se démocratiser au Brésil, mais jusqu’à aujourd’hui, elle reste essentiellement une boisson des classes moyennes et de l’élite.

Question : ce n’est donc qu’au 19e siècle que la vigne est de nouveau exploitée au Brésil ?

BG : au 19e, il y a deux périodes importantes qui vont permettre d’une part l’importation des vins non portugais, et de l’autre la production vinicole locale. La première c’est l’ouverture des ports brésiliens aux nations amies. Rappelons que le Portugal était allié de l’Angleterre, elle-même ennemie de la France napoléonienne. Pour avoir forcé le blocus maritime imposé par Napoléon afin d’approvisionner son allié, le Portugal est envahit par les armées de Junot, colonel général des hussards. C’est ainsi qu’en 1808, toute la cour portugaise s’exile au Brésil. Rio de Janeiro devient alors la capitale de l’empire portugais d’outre-mer. C’est à ce moment-là que le pays connait un premier et important essor économique, scientifique et culturel. Des vins en provenance d’autres régions, principalement d’Italie et d’Espagne, arrivent sur le marché brésilien. Ce n’est qu’après la chute de Napoléon en 1815 que le vin portugais revient au Brésil, mais cette fois sans exclusivité, ce qui ne sera plus jamais remis en question puisque l’indépendance est proclamée en 1822.

La seconde période importante dans l’histoire du vin au Brésil, c’est l’arrivée massive des émigrés italiens à partir de 1870, qui s’installent principalement dans le sud du pays. Comme pour les Portugais, le vin fait partie de leur culture, mais les Italiens auront bien plus de chance dans la production ; tout d’abord ils s’installèrent dans des régions tempérées, puis bénéficièrent aussi d’un contexte politico-économique bien plus ouvert, surtout à partir de 1889 avec la proclamation de la république. Le Brésil entre alors dans une période de développement intense, la demande interne est croissante dans tous les domaines. En 1912, les Italiens fondent la première coopérative vinicole du pays dans le Rio Grande do Sul, c’est le début d’une nouvelle ère pour le vin brésilien…

Vale dos Vinhedos, région vinicole fondée par les Italiens dans le Rio Grande do Sul.

Vale dos Vinhedos, région vinicole fondée par les Italiens dans le Rio Grande do Sul.

 

A suivre dans la seconde partie : le vin brésilien aujourd’hui.

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