Les étranges guerriers du maracatu

Les étranges guerriers du maracatu
Les étranges guerriers du maracatu

En cette période de février, nous sommes en plein carnaval. A Rio, les écoles de samba et les blocos de rue rivalisent d’énergie pour mobiliser les foules, à Salvador les trios elétricos envahissent la ville pour au moins huit jours, et partout, de Belo Horizonte à São Paulo, de Manaus à Fortaleza, le carnaval s’est emparé du pays. On ne parle plus que de ça, les médias retransmettent l’événement 24h sur 24h ; oubliés les déboires de Lula et l’opération Lava Jato, la guerre en Syrie semble se dérouler sur une autre planète et Trump n’est qu’un géant de papier mâché qui défile aux côtés de King Jung-Un, comme pour dire qu’ici, l’ambiance n’est pas à la mauvaise humeur. Parmi tous ces personnages, les caboclos de lança (Indiens avec leur lance) sont les traditionnels du carnaval de Recife et Olinda. Faisant parfois peur aux enfants, fascinant les photographes et les costumiers, les caboclos de lança n’existent que dans cet Etat de Pernambuco, et le carnaval ici ne serait certainement pas le même sans eux.


Maracatu dans le carnaval de Recife-Olinda

Maracatu dans le carnaval de Recife-Olinda

Question : qui sont ces personnages ?

Bruno Guinard : ils font partie des nombreux personnages du maracatu, rythme musical et danse, qui puisent leurs racines dans les rituels afro-brésiliens. Il existe deux mouvements du maracatu, qui, comme expliqué plus haut, est propre à l’Etat de Pernambuco ; le premier mouvement est urbain, de la ville de Recife, il remonte au tout début du 18e siècle et on le connait comme maracatu nação, ou encore baque virado. Le second est le maracatu rural, il vient du nord du Pernambuco, plus précisément des alentours de Nazaré da Mata. Il est plus récent, sans doute de la fin du 19e, on l’appelle aussi baque solto, c’est à ce dernier que sont liés les caboclos de lança. Une des différences entre ces deux maracatu est le tempo, suivant que les coups soient fermés ou ouverts sur les percussions. Par ailleurs, le maracatu est le plus ancien rythme afro-brésilien du pays.

Question : que représentent-ils ?

BG : le maracatu se veut une réplique des congadas, c’est à dire les cérémonies de couronnement des rois du Congo, accompagnés de cortèges composés de la cour. Les esclaves africains amenés au Brésil avant le 19e siècle, provenaient essentiellement des régions bantoues de la côte atlantique, à l’époque connue comme royaume du Congo (aujourd’hui Gabon, Congo, Angola…). Au Brésil, pouvoir reproduire sous forme de fête ce rituel monarchique, signifiait pour les esclaves qu’ils n’avaient pas perdu toute leur noblesse. C’était aussi une façon de narguer les blancs en montrant que les noirs aussi pouvaient être rois ou reines. Les blancs toléraient ces fêtes en y voyant une façon d’amuser leurs « nègres » et ainsi éviter leur déprime et les rebellions. Ils voyaient en la figure du roi du Congo, même si toute symbolique, un facteur de soumission et d’acceptation, d’autant que des éléments du catholicisme (syncrétisme religieux) composent les maracatu.

On trouve dans le maracatu, la reine et le roi, les nobles, les dames de la cour, les vassaux, ambassadeurs, ministres, les calungas, femmes portant de grandes poupées symbolisant les reines du passé, mais aussi les personnages plus « techniques », comme les musiciens (percussionnistes), les porte-bannières, les esclaves, représentées en costume de Bahianaises. Si on retrouve les mêmes personnages dans les deux types de maracatu, les caboclos de lança en revanche n’existent que dans le maracatu rural. Ce dernier, qui s’est développé dans les campagnes, n’est que festif, il symbolise la fin de l’esclavage. Cette origine rurale explique aussi la présence des Indiens, ou Caboclos, comme on les appelait à l’époque, les esclaves commémorant la liberté, rendaient aussi hommage aux Indiens, leurs compagnons d’infortune.

un homme déguisé au carnaval

Question : le mot caboclo ne designe-t-il pas les métis d’Indiens ?

BG : c’est en effet le cas aujourd’hui, surtout dans les régions amazoniennes. Mais à l’origine ce mot signifiait indigène. Il ne faut pas oublier que les premiers conquérants et colonisateurs se sont d’abord installés sur la côte, au début principalement dans le Nordeste, et que tous ces territoires étaient peuplés d’Indiens. Le mot caboclo continue d’être utilisé, surtout dans l’intérieur des terres dans le Nordeste, mais aussi sur les lieux de culte de certains candomblés, où il représente l’Indien, c’est à dire la divinité maîtresse des lieux, puisque c’est l’Indien qui habitait cette terre avant l’arrivée des Européens et des Africains.

Groupe de Maracatu dans le Carnaval de Recife-Olinda.

Groupe de Maracatu dans le Carnaval de Recife-Olinda.

Question : comment ces groupes ont-ils rejoint le carnaval ?

BG : c’était un mouvement naturel en ce sens que les fêtes étaient tolérées et que le carnaval, vieille tradition européenne, en était la principale. En revanche, la pratique des religions afro-brésiliennes était interdite, les candomblés, que l’on appelle xangôs dans le Pernambuco (Xangô est aussi une divinité), les fêtes étaient alors l’occasion de sortir du terreiro (lieu de culte), d’exprimer sa religiosité sans prendre de risques, puisque les blancs n’y comprenaient que l’aspect festif. On retrouve ainsi diverses manifestations d’origine religieuse afro-brésilienne dans le carnaval au Brésil, comme les congadas au Minas Gerais, les afoxês à Bahia, le jango dans les écoles de samba de Rio de Janeiro, et bien sûr le maracatu au Pernambuco, le seul à présenter des guerriers lanciers.

Question : que signifient les lances de ces guerriers ?

BG : puisque l’on rendait hommage aux Indiens, c’était sans doute une façon d’en donner une image idyllique. Les caboclos de lança sont montrés sous leur aspect le plus glorieux, en guerrier. C’est aussi un ustensile symbolique des Indiens, et il s’agit d’une manifestation rurale, on y montre aussi les paysans, les coupeurs de canne à sucre, avec leurs instruments de travail. Tout cela est présent dans le maracatu rural, dans les costumes et dans les accessoires.

un enfant deguise au carnaval de rio

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2 Comments

  • Henrique dit :

    Bonjour Bruno,

    Et merci pour ce nouvel article.

    Je crois avoir assisté à une répétition de maracatu à Recife, sur le patio São Pedro, un petit évènement qui, je crois, a lieu tous les mardi et appelé Terça Negra (parce que le mardi? Aucune idée). Hors carnaval, c’était pour moi une des seules manières de sentir un peu de la frénésie qui devait s’emparer du Brésil quelques mois plus tard. Les répétitions semblent nombreuses à l’échelle du pays, ce qui est une bonne chose pour le touriste de passage.

    Quant aux caboclos de lança, je n’ai pas eu la chance d’en voir, ce qui vous vaut un 2d remerciement pour cette présentation : je ne connaissais pas leur existence, mais bien des choses restent encore secrètes, pour moi, au Brésil et voilà qui me vaut au moins de suivre votre excellent blog. Quoi qu’il en soit, ces caboclos me renvoient aux chefs indiens du Mardi Gras de la Nouvelle Orléans… Des descendants d’esclaves déguisés en chefs indiens, avec des costumes aussi colorés et volumineux que ceux que vous avez photographiés dans le Pernambouc, costumes pesant plusieurs 10aines de kg et dont on peut suivre la préparation tout au long de la merveilleuse série de HBO, Treme, que je ne peux que vous inviter à découvrir. Plus rapidement, l’article wikipedia consacré à ces Indiens du Mardi Gras https://fr.wikipedia.org/wiki/Indiens_de_Mardi_gras révèle un certain nombre de points communs avec les caboclos décrits ici. Et je ne peux trouver ces répétitions, à des milliers de kms de distance, que fascinantes!

    • Bruno dit :

      Merci Henrique pour vos commentaires et cette excellente information sur ces chefs indiens du Mardi Gras de la Nouvelle Orléans, je l´ignorais complètement et comme vous, je trouve ces similitudes fascinantes. Pour le Maracatu, il est en effet possible d´assister à des répétitions lors de différentes fêtes ou tout simplement comme animation, surtout dans le Pernambuco. Mais les guerriers indiens du maracatu rural, c´est beaucoup plus rare, ce sont en fait de vrais guerriers, ils ne sortent que pour les grandes batailles ! Merci encore, et une petite indication : il est possible de voir et de rencontrer ces guerriers dans leur ville d´origine à Nazaré da Mata, en parlant avec les habitants, si on a de la chance et qu´on s´intègre bien, on peut même voir les ateliers où sont conçus les costumes et boire un verre avec un des guerriers.
      Bruno

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