Anitta, Femme de l’Année 2017

Anitta, Femme de l’Année 2017
Anitta, Femme de l’Année 2017

A la mi décembre la revue masculine GQ décernait à Anitta, danseuse et chanteuse carioca, le prix de « Femme de l’Année ». Cette élection a déclenché un véritable tollé auprès des  féministes et intellectuels, mais les médias en général et le public ont bien accueilli ce choix. Pour la jeune artiste pop/funk, qui adolescente rêvait de danser comme Beyoncé, cette agréable surprise vient couronner sa déjà très intense carrière.    

Anitta en couverture de la revue GQ de décembre 2017

Anitta en couverture de la revue GQ de décembre 2017

Question : qui est Anitta ?

Bruno Guinard : une Carioca des banlieues de Rio de Janeiro, qui aura 25 ans en mars prochain et qui s’est fait remarquer en 2010 en envoyant un premier clip à un grand producteur brésilien.

Deux ans plus tard elle signe un contrat avec la Warner Music Brazil et sa chanson (et clip) « Show das Poderosas », bat tous les records d’audience du pays. Cette même année elle sort son premier album. Depuis Anitta enchaine les succès, on a beau la critiquer et dénigrer le contenu (ou non contenu) de ses textes et ses exibitions corporelles, plus que suggestives, Anitta en ressort toujours grandit ; plus elle se dénude, plus elle provoque, et plus le public suit. Anitta est devenue un véritable phénomène, dans un pays qui pourtant n’est pas en reste dans l’exaltation de sa sensualité. Mais Anitta a ce que petit quelque chose que les autres n’ont pas, un savant mélange qui chatouille les désirs de base des Brésiliens sans sombrer dans les clichés de la femme objet ; bien au contraire, Anitta est une artiste et une femme libre, malgré l’apparent paradoxe.

Question : comment s’exprime cette liberté ?

BG : tout d’abord Anitta ne cache rien, dans tous les sens du thème ! Dans son dernier clip « Vai Malandra » (voir plus bas) elle ne cache pas la cellulite de son fessier, au contraire, elle l’exhibe comme faisant partie d’un tout dont elle est fière et que les garçons semble apprécier avec ses imperfections. Elle n’a aussi aucun complexe à dire qu’elle est passée par la chirurgie plastique (pour son nez et ses lèvres). Par ailleurs, ses textes font toujours l’apologie du pouvoir de séduction des femmes, elle les incite à assumer leur rôle de charmeuse pour dominer les hommes. Il y a donc ce paradoxe chez elle qui embrouille les féministes, car d’un côté elle exibe le corps féminin comme un objet de désir, mais de l’autre elle prévient à chaque déhanchement que celui-ci n’appartient qu’à elles et qu’elles seules ont le droit d’en disposer. Au Brésil c’est un discours assez nouveau, surtout présenté dans l’emballage d’une esthétique et d’un langage populaire, toujours à la limite de la marginalité. Enfin, Anitta ne craint personne et n’est jamais embarassée lorqu’elle doit répondre à ses détracteurs, comme récemment à un pasteur évangélique qui la traitait de prostituée en direct sur un plateau de télévision, très naturellement elle lui a dit « … je suis aussi chanteuse, danseuse, actrice, productrire et femme d’affaire »…

Image de clip « Sim ou Não” lancé en 2016 avec le Colombien Maluma

Image de clip « Sim ou Não” lancé en 2016 avec le Colombien Maluma

Question : et musicalement ?

BG : Anitta s’est d’abord fait connaitre comme funkeira, c’est à dire chanteuse de funk, à Rio.

En réalité c’est une artiste pop, qui introduit du funk dans ses compositions, tout comme de la dance et plus récemment de la musique latino. Elle est d’ailleurs la seule artiste qui a pu hisser la musique pop au sommet de l’audience, dans un Brésil musical très largement dominé depuis bon nombre d’années par la musique sertaneja (voir textes sur la musique brésilienne sur ce blog). Dans ce sens elle est l’espoir de la musique pop dans le pays, car en dynamisant ce mouvement elle permet à d’autres artistes de surfer sur la vague. Anitta a suivi cette tendance à l’internationalisation de la musique brésilienne, qui depuis le début des années 2000 avait timidement été tentée par quelques artistes locaux. Aujourd’hui Anitta s’est lancé à fond dans ce style, elle a osé et a réussi, là où l’on ne voyait guère d’espace pour les artistes brésiliens. Et ça fonctionne, la preuve, Anitta est régulièrement récompensée et citée dans les prix internationaux, comme en 2015 où elle est la première artiste brésilienne à gagner le prix MTV EMA Wordwide ACT Latin America. En 2017 la revue américaine Billboard la cite parmi les artistes les plus influents du monde sur les réseaux sociaux, et la place devant Shakira, Lady Gaga et Rihanna.

Question : tu parlais de critiques pour avoir été élue Femme de l’Année 2017 ?

BG : tout indiquait en effet que ce prix reviendrait, à titre posthume, à Heley de Abreu Silva Batista, institutrice dans le Minas Gerais, qui en septembre dernier a péri dans l’incendie d’une crèche en sauvant plusieurs enfants avant de succomber dans les flammes, devenant par ce geste une héroïne nationale. C’était sans compter sur les critères de sélection de cette presse commerciale, qui se base plutôt sur le nombre de visites sur les réseaux sociaux que sur les actes de courage ou d’humanisme des candidats retenus par le public. Et dans ce domaine, Anitta est imbattable, elle détient déjà de nombreux records sur Youtube, comme par exemple son dernier clip « Vai Malandra’, qui dès sa publication a reçu plus de 500.000 visites en moins de trente minutes, au bout de 10 heures il frôlait les 8 millions de vues, battant ainsi le record de son précédent clip « Paradinha », qui n’en avait fait « que » 6 millions dans les 10 heures suivant sa publication. Aujourd’hui, un mois après, « Vai Malandra » doit approcher les 50 millions de visualisations. C’est pour cette raison que la revue a choisi Anitta pour ce titre, car elle est la femme la plus « cliquée » du Brésil.

Anitta chante « Vai Malandra” le 31 décembre 2017 sur Copacabana.

Anitta chante « Vai Malandra” le 31 décembre 2017 sur Copacabana.

Question : que veux dire « vai malandra » ?

BG : c’est le féminin de malandro, dont l’équivalent en français serait malandrin, si ce mot n’était pas tombé en désuétude. Le malandro, est une figure typique du Brésil en général, et de Rio en particulier, où l’on le connait vêtu d’un costume trois pièces blanc et d’un Borsalino. C’est un voyou, un scélérat, qui vit d’artifices, d’arnaques, de combines, de mensonges, de filouteries, c’est une canaille sans grande envergure, mais beau-parleur, coquin, fripon, et bien sûr très mâlin et indépendant. On utilise peu le féminin de ce mot, mais en l’utilisant Anitta veut montrer qu’une femme est à égalité avec les hommes, et puis il y a cette connotation de femme indépendante, qui cotoie les garçons, les provoque et les choisi, même (et surtout) s’ils sont des malandros. La malandra ici c’est la coquine, la friponne, la polisonne, le titre dit « vas-y malandra »…

Question : sur ce clip la fesse est à l’honneur, c’est quand même un des vieux clichés du Brésil.

BG : la bunda, ou encore le bumbum, c’est à dire la fesse, ou le derrière (mot utilisé en français au Brésil), pour rester poli, est en effet un sport national. On la met toujours en valeur, c’est un peu la caisse d’épargne des Brésiliennes, avec une bunda bien comme il faut on a pas trop à s’en faire pour son avenir. On a bien sûr les fameux concours de fesses, Miss Bumbum (voir texte sur ce blog), et c’est la partie du corps que les femmes chouchoutent le plus, dans les salles de sport, dans leur tenue vestimentaire, et bien sûr dans la chirurgie plastique. Sans cet étalage de son derrière, Anitta ne serait très certainement pas parvenu à un tel succès, ni sa voix, ni ses compositions n’auraient suffit. Ceci dit, il y a une évolution de la fesse avec Anitta, cette fois elle chante, car à l’époque du groupe « É o Tchan », qui fit un tabac dans les années 90 et même au niveau international, on ne voyait en vedette que le derrière de sa danseuse Carla Perez, morceau de choix il est vrai, mais muet comme une carpe. Il se trouve donc, que comme pour le cinéma à son époque, on est passé de la fesse muette à la fesse parlante…

Ici le clip de Vai Malandra  

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