Où va le Brésil ? (seconde partie : la corruption, l’armée, le virage réactionnaire…).

Où va le Brésil - Seconde partie
Où va le Brésil - Seconde partie

 Question : quelle est l’ampleur de la corruption ?

BG : depuis trois ans le pays vit avec l’opération Lava Jato, une méga enquête autour d’un réseau de corruption aux multiples ramifications. Tout a commencé avec la compagnie des pétroles, Petrobrás, première entreprise du pays, puis, au fil des mois ce sont presque toutes les grosses entreprises qui ont été visées. En plus de la Lava Jato, d’autres opérations anti-corruption sont en cours. Des politiciens, hauts fonctionnaires et responsables d’entreprises livrent les filières au fur et à mesure des inculpations et dénoncent d’autres complices en échange de remises de peine. Avec ce recours juridique, delação premiada (délation récompensée), les enquêtes se sont étendues à tout le monde politique, des grosses entreprises et des institutions d’Etat, au point qu’on ne sait plus qui ou quoi sortira indemne à la fin des enquêtes. Ce qui frappe c’est l’ampleur de la corruption, jusqu’ici, rien que dans la Lava Jato, plus de 120 personnes ont été condamnées, une trentaine incarcérées, et les 4 milliards de Reais (1.3 milliards de dollars) récupérés jusqu’ici ne sont qu’un tout petit aperçu des sommes impliquées.

Les millions retrouvés dans l’appartement de Geddel Vieira Lima, ministre et ancien député de Bahia.

Les millions retrouvés dans l’appartement de Geddel Vieira Lima, ministre et ancien député de Bahia.

Les sommes sont astronomiques, on vient par exemple de retrouvé 51 millions de Reais (16 millions de dollars) en espèces à Salvador, dans un des appartements d’un ministre et ancien député de Bahia. Cette semaine c’est le président du Comité Olympique du Brésil qui a été arrêté, car les JO de Rio 2016 n’ont pas échappé à la corruption. Le grand doute aujourd’hui, c’est si toutes ces opération, dont on espère qu’elles « nettoyeront » le système, seront durablement utiles. Car en attendant, elles causent de vrais dégâts à l’économie du pays. Comme ce sont les entreprises du secteur de la pétrochimie, des chantiers navals et de la construction qui sont les plus impliquées, les investissements et le fonctionnement s’y sont fortement ralentis. On estime que rien que dans ces secteurs, ce sont trois millions d’emplois qui ont été perdus en raison de la Lava Jato.

Question : le pouvoir judiciaire est-il vraiment neutre et honnête ?

BG : on ne peut pas écarter l’hypothèse qu’au niveau du pouvoir judiciaire certains éléments soient corrompus. Mais jusqu’ici, c’est plutôt la politisation des magistrats qui fait débat. On constate que depuis le début de la Lava Jato, c’est surtout le PT et les proches de Lula qui ont été visés. Car tout cela est arrivé dans la foulée de la destitution de la présidente Dilma Rousseff. On se pose donc la question d’un consensus entre le pouvoir judiciaire et le milieu parlementaire pour faire tomber Lula et le PT. Ceci dit, cela ne l’exempte pas des affaires de corruption, ni de celles de ses proches et de son gourvernement. Aujourd’hui, les condamnations se sont étendues à toutes les familles politiques, donc, même politisé, le pouvoir judiciaire s’impose et semble être le seul à pouvoir faire trembler les dirigeants de ce pays, puisque la rue est abasourdie et que les prochaines élections présidentielles ne sont que fin 2018.

Question : y-a-t-il une menace militaire ?

BG : face au chaos général, l’armée est sortie de son silence, d’autant plus renforcée que le pouvoir central l’a appelé à la rescousse dans la guerre des gangs qui terrorisent les favelas de Rio. Dans un même temps, de hauts gradés ont récemment laissé entendre que l’armée pourrait intervenir au cas où les institutions ne parviendraient pas à sortir le pays de l’actuel chaos politique. Ça ressemble à une menace, mais il est difficile de la prendre au sérieux. Bien sûr le fait que le pouvoir fasse appel à l’armée pour contenir la violence dans les favelas, est un aveu d’incapacité à gérer l’épineux problème de l’insécurité ; du pain béni pour les candidats réactionnaires, principalement Jaír Bolsonaro, lui-même ancien militaire, et qui prône l’instauration de la peine de mort et des mesures radicales pour combattre l’insécurité.

Ceci dit, si l’hypothèse d’un coup d’Etat militaire semble peu probable, la démocratie doit rester vigilante face à la montée du fondamentalisme religieux qui s’enracine dans la politique brésilienne.

L’armée encercle la favela de Rocinha à Rio de Janeiro.

L’armée encercle la favela de Rocinha à Rio de Janeiro.

Question : et l’actuel président Michel Temer dans tout ça ?

BG : il n’a qu’une obssession, se maintenir au pouvoir. Et il y parvient jusqu’ici assez bien puisqu’à grands coups de tractations politiques et juridiques, il échappe à toutes les enquêtes pour corruption, malgré l’accumulation des preuves contre lui. C’est un président Père Noël qui distribue des « cadeaux » aux parlementaires afin qu’ils votent contre la poursuite des enquêtes. On a beaucoup parlé dernièrement d’une réserve en Amazonie où il a autorisé des concessions minière, un exemple de cadeau fait aux députés de ce fief administratif. Ceci dit, il suffit qu’il soit lâché par une partie de son clan pour que tout bascule pour lui, il est donc assis sur un siège éjectable. Quant à son avenir politique, il n’en a aucun. Il est rejetté par une immense majorité de la population, à la fois parce-qu’on le considère illégitime, mais aussi pour ses réformes, et enfin pour son implication dans les affaires. En plus des réformes que son gouvernement a engagé, comme celle du code du travail, de la sécurité sociale, et des retraitres, qui sont extrêmement impopulaires et vont dans le sens d’une augmentation de la précarité sociale, on lui reproche de couper dans des budgets comme la culture, mais aussi la recherche scientifique et technologique, pourtant considérée comme une des clés de l’avenir pour le pays. Sous son gouvernement les inégalités sociales ont augmenté, les chiffres récemment publiés par l’OXFAM le confirment : les six Brésiliens les plus riches détiennent la même richesse que les 100 millions de plus pauvres. Le Brésil continue dans le peloton de tête des pays en matière d’inégalités et seize millions de Brésiliens vivent toujours sous le seuil de pauvreté. Pas de quoi pavoiser !

Question : tu parlais d’un virage réactionnaire.

BG : c’est une tendance qui se confirme dans le discours politique, mais aussi religieux (voir le précédent texte sur l’intolérance religieuse).

Comme expliqué plus haut, deux candidats de la droite réactionnaire se profilent pour les présidentielles d’octobre 2018. Ils récoltent à eux deux plus de 30% des intentions de vote, ce qui confirme la tendance réactionnaire. Même s’il est trop tôt pour se prononcer, on s’attend à ce que ces deux candidats amplifient encore leur position. Les analystes politiques pensent qu’il est peu probable que l’un des deux remporte les élections. Car pour Bolsonaro par exemple, le panorama va changer quand il sera complétement sous les feux de la rampe. Ses adversaires ne manqueront alors pas de ressortir tous les dossiers très glauques de son parcours politique et personnel. Par exemple, une histoire de viol qu’il a bien pris soin d’occulter, mais qui ressurgira pendant la campagne et lui coutera le vote des femmes.

Même si ces candidatures finissent par s’effriter, le discours quant à lui a un véritable impact sur la population. Comment, en effet, ne pas être sensible à la répression quand tout le monde est victime de l’insécurité ? Même chose pour la corruption, puisque ces candidats réactionnaires ne sont pas cités dans les affaires, il leur est aisé de prôner l’honnêteté. D’autre part, les fondamentalistes religieux occupent de plus en plus d’espace dans la société et dans la politique. Ils disposent aujourd’hui d’un groupe parlementaire de 87 élus au congrès, entre députés et sénateurs, une force suffisament importante pour conclure des alliances de circonstance et imposer des règles, y compris avec les candidats réactionnaires dont ils sont finalement très proches. C’est ainsi que récemment ont surgi des projets de lois tout à fait polémiques, comme les cours de religion à l’école, ou encore la Cura Gay (la guérison homosexuelle), qui serait ainsi reconnu comme une maladie et que l’on pourrait soigner. Les conservateurs ont beau argumenter que ces mesures ne seront pas obligatoires et ne font qu’offrir des choix supplémentaires au citoyen, dans les faits il s’agit bien d’initiatives rétrogrades.

Disparités sociales, un immeuble de luxe aux côtés d’une favela.

Disparités sociales, un immeuble de luxe aux côtés d’une favela.

Question : dans un tel contexte que peut-on espérer pour le Brésil ?

BG : le Brésil vit un moment très compliqué et ce ne sont pas les quelques signes de reprises économiques qui vont résoudre ses problèmes de fond ; au mieux on va revenir au niveau d’il y a 3 ou 4 ans.

L’espoir, et sans doute le seul, viendrait des mouvements de la société civile, ONG et autres organisations, et aussi de petits partis politiques qui réunissent de vrais progressistes, et tout cela en dehors des vieilles formations, de droite comme de gauche, qui n’ont rien fait jusqu’ici pour changer le système. Une dynamique existe, avec une nouvelle génération qui est consciente des transformations dont le pays a besoin. La question est aujourd’hui de savoir si ces mouvements seront suffisament forts et présents pour les prochaines échéances électorales fin 2018.

 

Question : quels sont ces problèmes de fond ?

BG : je pense que l’essentiel des problèmes du pays réside dans ses inégalités sociales. La corruption par exemple y est directement liée, car si le peuple ferme les yeux sur l’impunité c’est surtout qu’il a d’autres priorités, manger, se soigner, envoyer ses enfants à l’école, etc. C’est un cercle vicieux, une situation précaire est en partie causée par la corruption, car les fonds publics détournés le sont au détriment des services publics. La population très souvent n’a pas d’autre choix que d’accepter cette corruption pour obtenir quelque chose, on dit que c’est de la débrouillardise, alors qu’en fait c’est de la survie.

On retrouve les inégalités dans les rémunérations, avec des fossés gigantesques entre le SMIC et les salaires moyens, car mieux vaut ne pas comparer avec les hauts salaires. Le SMIC est actuellement à 280 dollars et un fonctionnaire, comme un inspecteur des impôts, est de 6.000 dollars (salaire initial), ou encore d’un commissaire de police qui reçoit 7.000 dollars en début de carrière. Tout cela sans parler des mutiples avantages, dont l’ensemble peut doubler ou tripler ces salaires. C’est pire encore si on parle de hauts fonctionnaires, magistrats ou politiciens, dont les rémunérations, déjà gigantesques, augmentent trois plus vite que l’inflation.

Par ailleurs, au Brésil on ne taxe quasiment pas la richesse, ni les rentes, ni les bénéfices. Les impôts récoltés sur le patrimoine y sont dix fois inférieurs que dans les pays riches. Les taxes sur l’héritage sont aussi parmi les plus basses du monde et les « privilégiés », quand il s’agit des hommes d’affaires, y font fructifier leurs empires financiers en utilisant les fonds publics, dont ceux de la Banque du Développement, d’ailleurs à l’origine de nombreuses opérations frauduleuses. .

 

Question : réduire les inégalités sociales est la seule solution ?

BG : c’est la base, mais il faudra que cela s’oriente positivement sur des secteurs essentiels, comme l’éducation, alors qu’aujourd’hui les écoles de qualité ne sont accessibles qu’à ceux qui ont des bons salaires. Le pays doit par ailleurs repenser son système économique, il est actuellement trop dépendant de ses exportations de commodities, quand le contexte international est bon le Brésil va bien, mais quand il n’est pas favorable son économie s’essoufle car elle n’est pas assez dynamique, d’où cette croissance et ce développement en dents de scie. Le pays a besoin de diversifier son économie et aussi d’investir dans les secteurs clés pour son avenir, comme la recherche technologique et scientifique, alors que l’actuel gouvernement en coupe tous les budgets. Dans le secteur des énergies renouvelables le Brésil a aussi un rôle de tout premier plan a jouer, mais il continue d’exploiter ses ressources naturelles de façon incontrolée et au détriment de son environnement. Enfin, il faut s’attaquer à la bureaucratie, cette grande alliée du blocage économique et de la corruption, toujours elle.

 

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2 Comments

  • Pierre-Jean Cadot dit :

    Excellente analyse comme d’habitude. La diminution de la bureaucratie est sans doute une des clés pour diminuer la corruption car c’est elle qui contraint les petites gens à passer par ses rouages. Une taxation plus ample des revenus, en particulier financiers, est une nécessité pour maintenir, voire augmenter la redistribution étatique. Les classes possédantes ne sont-elles pas aujourd’hui mûres pour l’accepter ? Je suis surpris par les salaires de la classe moyenne que vous annoncez. Combien gagne un cadre de PME, DAF ou directeur commercial par exemple ? Si les salaires sont aussi élevés, l’économie brésilienne ne peut s’en sortir que par croissance de son marché interne. Compte tenu de la valeur relativement élevée du SMIC comparée avec celle de nombreux pays émergents et des salaires de la classe moyenne que vous annoncez, mais j’ai perdu de vue le coût de la vie brésilien, elle ne peut compter devenir une annexe régionale de l’usine du monde qu’est la Chine, encore moins un concurrent.
    Les produits manufacturés brésiliens ne sont absolument pas concurrentiels, j’en ai fat l’amère expérience.

    • Bruno dit :

      Merci Jean-Pierre pour votre message et vos compliments. En effet, les salaires annoncés semblent élevés, pourtant ce sont que des salaires en début de carrière. Je rappelle qu´il s´agit ici de salaires de fonctionnaires, hors au Brésil ceux-ci ont des rémunérations bien supérieures à celles du secteur privé. On estime la moyenne à trois fois supérieure, d´où la ruée vers les concours publics. Car en plus des salaires supérieurs, le fonctionnaire bénéficient de nombreux avantages et de la garantie de l´emploi.Dans le secteur privé, il est très difficile de déterminer un salaire moyen car cela dépend de la taille de l´entreprise, mais aussi du secteur d´activité et de sa localisation géographique (on gagne moins à Recife qu´à São Paulo). A titre d´exemple, une étude très récente sur les salaires des cadres a démontré que c´est au Brésil qu´ils sont le mieux rémunérés en comparaison au SMIC local. Ainsi, un cadre peut y percevoir un salaire 80 fois supérieur au SMIC, alors qu´aux USA il sera de 42 fois et en E.U 22 fois. Bien sûr on a pris ici des grosses entreprises.Dans une PME, le salaire du directeur est souvent calculé en fonction du CA, mais en moyenne il commence autour de R$ 15 à 18.000 (4.700 à 5.700 USD). Même chose pour un directeur financier. Les mieux payés sont les directeurs de marketing, là les salaires frôlent le délire. En comparaison, un instituteur commence à R$ 2.200,00 (700 USD), cela nous donne une idée de l´importance qu´on donne à l´éducation !A savoir aussi qu´aujourd’hui’hui il y a 100 millions de personnes actives au Brésil, dont 45 millions perçoivent le SMIC (en 2017 il est à R$ 937,00, soit 290 USD, mais légèrement supérieurs dans certains Etats). Il y a par ailleurs 14 millions de chômeurs et 23% de la population vit avec des revenus inférieurs au SMIC. Autre donnée intéressante émanant d´instituts officiels : en fonction du coût de la vie au Brésil, le SMIC devrait être à R$ 3.940,00 (soit 1.250,00 USD).Quant aux produits brésiliens manufacturés, ils ne sont en effet pas concurrentiels, et cela est du à des facteurs comme les coûts très élevés des charges sur le travail et des impôts, du montant des salaires du personnel gestionnaire et décisionnaire, mais aussi de la marge que les industriels pratiquent (ici personne ne veut gagner peu !), et enfin, quand pour produire on a recours à des composants importés (le taux du Real étant très défavorable à l´importation).Merci encore et bonne route
      Bruno

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