Où va le Brésil ?

Où va le Brésil
Où va le Brésil

Empêtré dans une crise politique qui ne cesse de se compliquer, plongé dans une insécurité qui frôle la guerre civile, et rongé par une corruption généralisée, le pays vit un de ses pires moments depuis la fin de la dictature en 1985. Pourtant, l’économie donne des signes de reprise. Alors, à un an des élections présidentielles quelle est le contexte ? 

Question : on parle de reprise économique, qu’en-est-il ?

Bruno Guinard : il y a effectivement des signes positifs, l’inflation contrôlée et réduite, elle devrait terminer l’année à 3%, le chômage qui n’augmente pas depuis 5 mois consécutifs ainsi qu’une augmentation du PIB, encore très faible, moins d’1%, mais qui confirme la tendance. Le paradoxe c’est justement que malgré ces signes positifs, le pays peine à redémarrer.

Question : comment cela s’explique ?

BG : essentiellement par le climat politique, qui a fait perdre toutes leurs espérances aux Brésiliens et les fait douter de la véracité de ces signes positifs. Face à la réduction du pouvoir d’achat et à l’hécatombe du commerce et des entreprises qui connaissent un taux record de faillites, on se demande si les chiffres ne sont pas eux aussi manipulés. Il en résulte un rejet généralisé des élus et des institutions, tous deux minés par la corruption. La population est comme assommée, inerte, ne sachant plus en qui et en quoi croire. Cette situation se répercute sur l’économie, et cela malgré les annonces de reprise. Les entreprises, si elles ne licencient plus en masse, n’investissent pas, ou pas assez, idem pour l’embauche. Cela, la population le vit au quotidien. D’autre part, si le chômage semble reculer, c’est avant tout parce-que beaucoup de demandeurs d’emploi sont passés dans l’économie « informelle » (marché noir). Ce qui consiste en petits jobs et commerces ambulants, en réalité c’est une augmentation de la précarité. Les consommateurs limitent donc leurs dépenses à l’essentiel, pour des raisons économiques, mais surtout par manque de confiance en l’avenir et pessimisme sur la façon dont le pays va s’en sortir.

Question : tous les secteurs et toutes les régions donnent des signes de reprise ?

BG : la tendance est générale mais comme toujours au Brésil elle est disparate. On sait que sur les 27 Etats de la fédération (26 plus le DF), cinq se distinguent très nettement, ce sont les champions de la reprise, il s’agit de São Paulo, Ceará, Pernambuco, Paraíba et Santa Catarina. Quant aux secteurs sinistrés, ce sont ceux qui concernent les loisirs qui sont le plus touchés, un grand nombre de fermetures d’établissements, comme les restaurants, même constat pour le secteur des voyages, de la culture, et d’une façon générale tout ce dont on peut se passer. En revanche, le secteur des services, les milieux de la santé, de l’immobilier et de l’enseignement affichent une reprise. L’industrie et l’agriculture ont aussi des reprises très sectorisée, l’industrie minière et secteurs d’utilité publique stagnent, mais celui de l’automobile redémarre.

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Question : les chiffres de la reprise peuvent-ils être réellement manipulés  ?

BG : il y a des indices qui proviennent d’instituts privés, parfois étrangers, et tous sont unanimes sur les signes de reprise. Mais il faut se méfier de l’impact de cette reprise sur la population, qui pourrait se faire au prix de plus de précarité, car diminution ou annulation des programmes sociaux, réforme du code du travail qui devient plus favorable aux entreprises, mais aussi des retraites et de la sécurité sociale. D’autre part, et c’est là que le bât blesse, c’est le gouvernement qui publie les données officielles, relayées ensuite par les médias, pas toujours neutres dans leur interprétation politique. Hors, ce gouvernement est totalement rejeté par l’opinion publique. Le président présente un taux de désapprobation de 96%, il essaie donc de se maintenir en faisant passer le message qu’il a sauvé le pays de la banqueroute, puisqu’en 2015, juste après la destitution de Dilma Rousseff, le Brésil est entré en récession. Le problème c’est qu’il semble être le seul à croire en ce sauvetage.

Question : peut-on parler d’une crise de confiance ?

BG : les électeurs se demandent comment ils pourraient croire en un président qui a usurpé le pouvoir et dont la culpabilité dans les affaires ne laisse plus de doute. Tous se disent qu’il se maintient avec son équipe en achetant les parlementaires. Personne n’est dupe sur les manipulations et les tractations qui se font à Brasilia, orchestrées par le chef de l’État au sein du parlement. La population, après un an de ce gouvernement par intérim, fait aussi des comparaisons avec la période Lula. Elle se demande pourquoi on a enlevé une présidente dont aucune preuve de corruption n’a été présentée, pour mettre un président, qui au contraire, croule sous les preuves de culpabilité. Puis on se souvient que sous Lula le pays connaissait le plein emploi, un PIB en croissance permanente,  des programmes sociaux qui avaient réduit la pauvreté. Bref, on se dit que même si Lula est corrompu, il l’est moins que les autres et qu’avec lui le pays se portait mieux.

Question : d’où sa place confortable dans les sondages d’opinion ?

BG : en effet, Lula caracole en tête des sondages et emporterait l’élection présidentielle si elle se tenait en ce moment. Au dernier sondage (30 septembre), il recevait 36% des intentions de vote au 1er tour, contre 16% à son plus proche adversaire Jaír Bolsonaro (droite réactionnaire), et 14% pour Marina Silva (gauche écologique). Ceci étant, nous sommes encore à un an du 1er tour et rien n’indique que Lula pourra se présenter en raison des poursuites contre lui pour corruption. Si son recours en appel n’aboutit pas et qu’il est condamné, sa candidature ne sera pas recevable. Le plus probable est d’ailleurs que pour lui les choses se compliquent encore un peu plus avec la justice, ce qui veut dire que pour Lula les options sont limitées, la prison ou la présidence. Pour le moment il se prépare plutôt pour la seconde option.

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Question : sans Lula qui a des chances de gagner les présidentielles ?

BG : il est trop tôt pour avoir un scénario fiable car tout dépendra des alliances et des candidats, qui à ce jour ne sont pas définis. Ce que l’on peut dire, c’est que sans Lula, son parti, le PT, aura le choix entre présenter un autre candidat, ou bien, comme il le laisse entendre, en l’absence de Lula boycotter les élections. Plutôt que d’aller au massacre, cette option est envisageable si le PT ne trouve aucun candidat assez fort. Sans Lula, Marina Silva aurait toutes ses chances d’aller au second tour, mais là encore tout dépendra de la coalition qu’elle présentera et de la personnalité de son vice-président. Ce qui inquiète le plus c’est que deux candidats extrémistes pointent dans les sondages, en seconde place derrière Lula, Jaír Bolsonaro, et selon les instituts, en troisième João Doria, donc devant Marina Silva. Tous deux se sont fait remarquer pour leurs positions extrêmes sur les grands sujets de société. Bolsonaro est un ancien militaire et Doria est l’actuel maire de São Paulo, affilié au PSDB, le plus grand parti de droite du pays. N’oublions pas enfin, que les enquêtes contre la corruption sont loin d’être terminées, ce qui signifie que dans les mois qui nous séparent du premier tour, d’autres têtes présidentiables pourraient tomber.

 

A suivre : l’ampleur de la corruption, l’armée dans les favelas, le virage réactionnaire du Brésil.

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