Marche contre l´intolérance religieuse

Marche contre l´intolérance religieuse

Ce dimanche 17 septembre, des milliers de personnes ont défilé le long de la plage de Copacabana à Rio de Janeiro pour protester contre l´intolérance religieuse, une réalité qui ne cesse d´augmenter au Brésil. Cette manifestation fait suite à toute une série d´agressions enregistrées ces dernières semaines contre des lieux de culte.

Question : qui perpétue ces agressions et contre quels cultes ?

Bruno Guinard : dans la majorité des cas enregistrés par la police, ces agressions visent des lieux de cultes afro-brésiliens, comme le candomblé et l´umbanda. Ces lieux de culte, qu´on appelle ici des terreiros, sont régulièrement la cible de graffitis injurieux et de dégradations, voir de destruction, comme ce fut le cas récemment à Rio. Ces derniers temps, ce sont mêmes les adeptes ou les sacerdoces qui ont été pris à partie. C´est ainsi, qu´un terreiro vient d´être complètement saccagé par un groupe d´agresseurs non identifiés, qui, sous la menace ont obligé les sacerdoces se trouvant sur place à détruire leur propre lieu de culte. Une enquête est ouverte, mais tout indique que les agresseurs sont des « mercenaires » sans doute à la solde d´un autre groupe religieux. Depuis quelques années en effet, des groupes évangéliques ont entreprit une véritable croisade contre les autres religions, principalement celles issues des cultes animistes d´origine africaine.

Question : pourquoi les cultes africains en particulier ?

BG : pour justifier leurs attaques, les évangélistes associent les cultes afros au diable. C´est une façon de dresser leurs adeptes contre ces « cultes diaboliques » qui sévissent à leurs portes, dans leur quartier, et « sont responsables de tous les maux de la planète ». Dans la réalité, bien des cultes évangéliques se sont appropriés des pratiques et des aspects des cultes afro-brésiliens afin de séduire toujours plus d´adeptes, par exemple des transes, des exorcismes, des chants et de la musique. Dernièrement même les tam-tam du candomblé, appelés atabaque, ont été incorporés à des cultes évangéliques. Loin des questions de dogme, le but des évangélistes est donc d´occuper le terrain là où les populations sont les plus vulnérables, c´est à dire les quartiers populaires, majoritairement peuplés de noirs et de métis et où les cultes afros sont le plus présents.

Une inscription sur le mur d´un quartier populaire : « Seul Jésus expulse Ogum (divinité africaine) des personnes ».

Une inscription sur le mur d´un quartier populaire : « Seul Jésus expulse Ogum (divinité africaine) des personnes ».

Question : cela concerne tout le pays ou est-ce propre à Rio ?

BG : le phénomène touche tout le pays, mais c´est dans l´État de Rio de Janeiro que le nombre de ces agressions est le plus important, en 2016 c´est plus de mille plaintes qui y ont été déposées et 70% d´entre elles émanaient de cultes afro-brésiliens. Ce n´est donc pas pour rien que les grandes marches contre l´intolérance religieuse se déroulent justement dans cette ville.

Question : quelles sont les autres religions victimes de cette intolérance ?

BG : comme on l´a vu, ces agressions sont surtout dirigées vers les cultes afro-brésiliens. Mais toutes les religions sont touchées, y compris les évangélistes, soit entre leurs différentes églises, soit par représailles quand ils sont soupçonnés d´avoir attaqué un terreiro. Comme les données concernent les plaintes enregistrées mais sans détailler le contenu, il est difficile de différencier les actes d´intolérance de ceux de vengeance. On sait que toutes les religions sont concernées, même les très minotaires, comme le judaïsme, le spiritisme, ou l´islam. Il est aussi parfois difficile de différencier l´intolérance religieuse du racisme. Récemment, un réfugié syrien a été malmené par des passants à Rio, accusé de terrorisme par pure ignorance, on lui a saccagé son petit étalage avec lequel il survivait en vendant des friandises. Des athlètes musulmans ont aussi été insultés par la population lors des derniers J.O de Rio. Les amalgames vont bon train ; racisme, ignorance, convoitise, tout peut servir de prétexte aux agressions, qui dépassent souvent les questions purement religieuses.

Question : quel est le cadre légal et qui combat cette intolérance ?

BG : ce sont surtout la population, les ONG et les associations qui se mobilisent par d´importantes et régulières marches contre l´intolérance, mais aussi par des campagnes dans les médias et sur les réseaux sociaux. Certaines institutions religieuses manifestent également leur soutien. Quant aux autorités, elles peinent à réagir, même si l´agression religieuse est considérée comme un crime au Brésil. Dans ce pays laïc, l´État se doit de veiller au traitement égalitaire entre tous les citoyens, indépendamment de leur religion. La critique y est permise dans le cadre de la liberté d´expression, mais ne doit pas prôner la haine. Dans la pratique, il est souvent difficile de faire respecter la loi, car rarement la police ne parvient à anticiper les agressions, ni arrêter les responsables.

Il reste aux victimes le recours de déposer plainte, mais difficilement elles n´arrivent à prouver qui sont les agresseurs, même lorsqu´ils portent une bible sous le bras, comme ce fut le cas récemment contre une sacerdoce du candomblé, qui a été blessé à coup de pierres par des hommes portant un bible.

Lieu de culte afro-brésilien saccagé à Salvador de Bahia.

Lieu de culte afro-brésilien saccagé à Salvador de Bahia.

Question : le Brésil devient-il intolérant ?

BG : historiquement le Brésil n´a rien à envier au reste de la planète en matière d´intolérance. Il a lui aussi connu ses périodes sombres, à commencer par l´époque coloniale dominée par un catholicisme conservateur et hermétique à toute déviance. Puis dans les années 1930 et 40, la dictature de Vargas a promulgué des lois antisémites et ne cachait pas son admiration pour le Nazisme. Puis dès les années 60 le pays allait connaitre une nouvelle dictature, peu enclin elle aussi à l´ouverture des esprits et aux libertés. A la fin des années 80 le pays, enfin libre, s´est doté d´une nouvelle constitution qui garantit les libertés. Tout cela est parfait sur le papier. Mais, même si le peuple brésilien se veut spirituel et tolérant, dans la pratique il a beaucoup de mal à se livrer de ses vieux démons, l´intolérance religieuse, le racisme, le machisme, et les préjugés de toute sorte, un cocktail infernal qui mème à l´intégrisme religieux et politique. On le constate chaque jour, dans cette grande démocratie, où des centaines de croyances en font l´un des pays les plus diversifiés religieusement, l´intégrisme est croissant, tout comme la radicalisation du discours politique. Les évangélistes ne cessent d´étendre leur pouvoir et leur emprise sur les institutions et sur la population, le plus souvent défavorisée. Puis, se profilent à l´horizon les prochaines élections présidentielles, des politiciens extrémistes qui ont de bonnes chances d´arriver au pouvoir par les urnes.

Il y a donc au Brésil, à la fois un terrain favorable à l´intolérance, en raison de son histoire et de sa sociologie, et à la fois une population qui se revendique comme spirituelle et humaniste. Il apparait alors, qu´en période de crise politique, de violences, de régression sociale et d´austérité, le terrain soit plus propice au diktat des premiers. Face au radicalisme et au conservatisme, les seconds vont devoir redoubler d´attention et d´action afin de ne pas être pris dans une radicalisation qui mettrait à mal cette société si diversifiée et si chaleureuse.

Un sacerdoce du candomblé bénit ici des soeurs catholiques lors d´une marche contre l´intolérance religieuse.

Un sacerdoce du candomblé bénit ici des soeurs catholiques lors d´une marche contre l´intolérance religieuse.

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