Des Confédérés au Brésil

XXIV Festa Confederada
XXIV Festa Confederada

 Dès la fin de la Guerre Civile américaine (ou Guerre de Sécession) en 1865, des milliers de sudistes américains sont partis pour tenter leur chance au sud du continent américain. Beaucoup ont émigré au Brésil, où leurs descendants se réunissent chaque année sous le drapeau des Confédérés…

Descendants de Confédérés au Brésil lors de leur fête annuelle.

Descendants de Confédérés au Brésil lors de leur fête annuelle.

Question : aux Etats-Unis la suprématie blanche fait parler d’elle, certains arborent le drapeau des Confédérés, a-t-il la même signification au Brésil ?

Bruno Guinard : d’une façon générale, ce drapeau sudiste au Brésil est lié à une identité géographique et historique, et non à une quelconque idéologie. Les descendants des Confédérés sont aujourd’hui totalement assimilés à la société brésilienne, ils ne maintiennent pratiquement aucun lien avec les Etats-Unis, n’ont que de vagues notions de leur histoire, la plupart ne parle pas anglais, et ne se reconnaissent pas dans les idéologies de leurs ancêtres. Lors de leur commémoration annuelle, ils précisent bien que ce drapeau signifie « héritage » et non pas « haine ». Ceci n’exclut pas que dans le passé certains de leurs ancêtres aient adhéré à ces idéologies racistes. Mais aujourd’hui, tous s’en défendent, en tout cas ceux qui sont suffisament informés, car la majorité n’a aucune notion de ce dont il s’agit. On pourrait même dire que ce drapeau ici fait plutôt partie du folklore, au même titre que les uniformes des Confédérés.

Drapeau des Confédérés arboré pendant leur fête annuelle au Brésil.

Drapeau des Confédérés arboré pendant leur fête annuelle au Brésil.

Question : pourquoi ont-ils choisi le Brésil ?

BG : c’est le pays qui a fait le plus gros effort pour les attirer sur son sol. A l’époque, juste après 1865, l’empereur du Brésil Dom Pedro II était obsédé par le peuplement et le développement de son pays, il a donc mis en place un réseau d’agents recruteurs dans divers pays, en Europe, mais aussi dans le sud des Etats-Unis, où les populations avaient le plus souffert de la guerre. L’empereur du Brésil entretenait dans ce sens d’étroites relations avec le gouvernement américain. Mais ce dernier projetait surtout de conclure un accord avec le Brésil afin d’y déporter des esclaves récemment libérés. Dom Pedro II n’en voulait pas, il ne voulait faire venir au brésil que des blancs, de préférence des agriculteurs, et en particulier ceux qui connaissaient la culture du coton. Ça tombait bien, beaucoup de confédérés étaient des paysans. Le nord avait imposé ses lois, dont des barrières douanières qui pénalisaient le sud, l’esclavage avait été aboli, entrainant la faillite des gros producteurs agricoles et par conséquent de toute l’économie de la région. Le contexte était donc favorable pour que le Brésil y recrute des candidats à l’exil, et il se trouve que beaucoup d’entre eux avait lutté en tant que soldats confédérés.

Anciens soldats confédérés au Brésil vers 1900.

Anciens soldats confédérés au Brésil vers 1900.

Question : combien étaient-ils et d’où venaient-ils ?

BG : on estime leur nombre à environ 20.000 à émigrer au Brésil entre 1865 et 1885, la plupart venait de l’Alabama, de Caroline du Sud, de Virginie, de Georgie, dont une lointaine parente de Jimmy Carter dont la tombe existe toujours à Santa Bárbara d’Oeste, et aussi du Texas.

Question : pourquoi n’ont-ils pas choisi le Mexique, bien plus proche ?

BG : certains ont essayé le Mexique, que l’on pouvait effectivement rejoindre par voie terrestre. Mais très peu y sont restés car le pays était plongé dans une grande instabilité politique, qui aboutira à l’assassinat de l’empereur Maximilien 1er du Mexique en 1867. Des Confédérés se sont aussi installés à Cuba, mais l’île était déjà bien exploitée, alors que le Brésil, avec ses immenses territoires inhabités et ses richesses naturelles, laissait entrevoir de meilleures opportunités.

Question : où s’y sont-ils installés  ?

BG : il y a eu deux principaux pôles d’intérêt, le premier, pour les plus aventuriers, était l’Amazonie. Cette contrée semblait prometteuse, d’autant que depuis les années 1850, des Américains tentaient d’y exploiter ses richesses. Des Confédérés y ont ainsi trouvé les bases d’une économie naissante. Beaucoup se sont installés à Santarem, sur les bords de l’Amazone. D’autres se sont aventurés plus à l’ouest, où ils ont participé à la construction d’un chemin de fer dans l’actuel Etat de Rondônia, qui devait servir à l’acheminement du latex. En cette seconde moitié du 19e siècle, le caoutchouc débutait son cycle économique, qui deviendra un véritable boom à la fin du siècle, et qui durera jusque dans les années 1910. En plus de ce latex, la région possédait des bois précieux, produisait des fruits et des plantes comestibles, comme la canne à sucre, le café et le cacao, mais aussi des noix du Brésil et du tapioca, deux produits consommés aux Etats-Unis et au Royaume-Uni à l’époque. Le transport fluvial ne demandait qu’à se développer, d’autant qu’en 1867, Dom Pedro II libérait l’accès à l’Amazone aux bateaux étrangers. Certaines familles de Confédérés, surtout à Santarem, ont ainsi fondé des sociétés de navigation et de construction navale. Ce sont eux qui y ont mis à flots le premier vapeur amazonien, sous le nom de Mississipi.

Malgré cela, et à quelques exceptions près, peu d’Américains sont restés en Amazonie. A la fin du 19e siècle moins de 50 familles y étaient encore installées. La région n’étant pas des plus faciles à exploiter, peu d’étrangers réussissait à s’y adapter, et à cela s’ajouta le fait que l’empereur fini par se méfier de ses Yankees qui avaient des visées impérialistes sur les Caraïbes et l’Amérique latine.

Il ne fît donc pas grand chose pour les aider, préférant concéder des terres dans le sud aux Confédérés qui voulaient la travailler, surtout aux spécialistes du coton, un produit très valorisé à l’époque et qui permettait le développement de l’industrie textile. Le sud sera ainsi le second pôle de Confédérés au Brésil, plus précisément dans l’État de São Paulo, où ces émigrés trouvaient des terres plus similaires à celles qu’ils connaissaient en Amérique du Nord. Dans ce sud brésilien, les Confédérés étaient essentiellement agriculteurs, et c’est à un peu plus de 120 km de São Paulo, qu’ils fondèrent une importante colonie sous le nom d’Americana (la ville des Américains), une ville aujourd’hui de plus de 200.000 habitants. Si en Amazonie il ne reste que peu de vestiges de la présence des Confédérés, il n’en est pas de même dans la région d’Americana où leurs descendants sont toujours très actifs. La plus grosse communauté de ces descendants se trouve actuellement près d’Americana, à Santa Bárbara d’Oeste ; c’est d’ailleurs dans cette ville que se déroule la fête des Confédérés qui réunit plus de 2.000 personnes chaque année.

Question : que se passe-t-il pendant  cette fête ?

BG : elle se tient un week-end d’avril et se déroule à Santa Bárbara d’Oeste. Le but est d’y récolter des fonds pour entretenir le cimetière où reposent les fondateurs de la communauté. Mais aussi de présenter des attractions folkloriques, danses et musiques américaines, surtout d’époque, afin d’alimenter les mémoires. On y trouve aussi des stands proposant des snacks américains. Une participation est demandée à l’entrée (environ 6 Euros) et les boissons et alimentation sont payantes. Mais pour cela il faut effectuer le change, car à cette fête on accepte que le dollar confédéré, une monnaie symbolique au taux de 1 Real pour 1 dollar. Autre précision : une fouille est effectuée à l’entrée de la fête car tout symbole faciste ou raciste y est interdit.

Un dollar confédéré de Santa Bárbara d’Oeste.

Un dollar confédéré de Santa Bárbara d’Oeste.

Question : a-t-on une idée du nombre de descendants de Confédérés au Brésil  ?

BG : selon les estimations ils seraient entre 40 et 50.000, mais c’est difficile à évaluer tant ils se sont mélangés à la population locale. Seuls ceux qui ont gardé un nom de famille américain sont facilement identifiables, comme par exemple la chanteuse et intellectuelle Rita Lee, l’une des icônes du rock brésilien et de la culture au Brésil.

Question : considérés esclavagistes en Amérique, comment ce sont-ils comportés au Brésil  ?

BG : l’immense majorité des Confédérés émigrés au Brésil étaient pauvres, ils ne possédaient donc pas d’esclaves aux Etats-Unis et n’en ont pas possédé non plus au Brésil. Seuls les Confédérés aisés s’étaient achetés des fermes, où ils utilisaient la main d’oeuvre esclave, tout comme ils l’avaient fait en Amérique du Nord.

Ce que l’on sait aussi, grâce à des témoignages d’époque, c’est que beaucoup de ces Confédérés étaient choqués par le mélange des races au Brésil. Une réalité qu’ils ne connaissaient pas sur leurs terres d’origine. Mais beaucoup s’y seraient vite adapté, car une grande partie des descendants de Confédérés s’est elle aussi mélangée à la population locale, avec des caboclos en Amazonie (métis d’Indiens) ou avec des émigrés d’autres provenances dans le sud.

Question : pourtant ils étaient contre l’abolitionnisme.

BG : il est important de préciser que l’abolitionnisme n’était pas la seule raison de cette guerre, même si l’économie sudiste à l’époque reposait sur l’exploitation des esclaves dans les grandes plantations. On sait que le nord avait d’autres intérêts au-delà d’imposer l’abolitionnisme au sud, notamment les taxes douanières sur la circulation et l’exportation des produits, dont le coton, extrêmement valorisé en Europe, une manne qui lui échappait. Il serait donc naïf de penser qu’il y avait un gentil nord favorable aux noirs et un méchant sud qui les exploitait. La preuve, on sait aujourd’hui que le nord a essayé de déporter ses esclaves libérés au Brésil, une manœuvre incontestablement raciste. L’idée d’un nord humaniste contre un sud esclavagiste, émane d’une politique et d’une stratégie de marketing du gouvernement nordiste de l’époque. La raison plus profonde était essentiellement économique.

Question : ne leur faisait-on pas miroiter qu’au Brésil ils pourraient avoir des esclaves ?

BG : les agents chargés du recrutement sur place ne se cachaient pas de faire valoir cette possibilité. Surtout que du côté du Brésil personne n’était dupe, tout le monde savait que les Confédérés n’arriveraient pas à produire du coton à prix compétitifs sans la main d’œuvre esclave. Ceux qui en avaient les moyens pourraient donc y produire grâce au travail esclave. Ce qu’on ne leur disait pas, c’est qu’au Brésil le mouvement abolitionniste prenait chaque fois plus d’ampleur, que la traite y était interdite et qu’il était donc de plus en plus couteux de se procurer des esclaves. Au Brésil aussi l’esclavage touchait à sa fin, même s’il ne fut aboli qu’en 1888. Ce qui intéressait Dom Pedro II c’était d’attirer ces confédérés, pour qu’ils apportent leur savoir-faire, et pour parfois même, leurs équipements et leurs investissements, afin qu’ils développent la culture du coton au Brésil. On peut dire aujourd’hui que cette politique a réussi, même si une partie des Confédérés sont repartis aux Etats-Unis quelques années après leur arrivée au Brésil, la culture du coton est restée et a permis de développer l’industrie textile dans toute la région de São Paulo.

Logo publié pour les 150 de l’immigration des Confédérés.

Logo publié pour les 150 de l’immigration des Confédérés.

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