Quand la crise vénézuélienne déborde sur le Brésil

Ils sont des centaines à passer chaque jour la frontière en Amazonie brésilienne et des milliers à y demander l’asile politique. Devant cet afflux, le petit Etat frontalier de Roraima est débordé, ses villes doivent faire face à une véritable crise humanitaire. Parmi les problèmes à gérer : la prostitution, l’insalubrité et l’insécurité, et si rien n’est fait, le manque de vivres pourrait encore aggraver la situation.

Question : quelle est la situation sur la frontière brésilienne ?

Bruno Guinard : jusqu’ici, face à la pénurie de produits de première nécessité, les Vénézuéliens passaient la frontière pour s’approvisionner du côté brésilien. Aujourd’hui, avec l’aggravation de la crise et les violences qui plongent le pays dans la guerre civile, les Vénézuéliens fuient tout simplement là où ils le peuvent, en premier lieu en Colombie, et en second au Brésil.

Frontalier venu s’approvisionner au Brésil.

Question : la frontière brésilienne leur est ouverte ?

BG : la frontière brésilienne est toujours restée ouverte malgré la crise. Par contre le Vénézuéla l’a fermé en 2016, pour, selon le gouvernement de Nicolas Maduro, combattre les mafias qui opèrent dans le secteur. Cette mesure n’a bien sûr servi à rien et devant les risques d’une invasion en force de la part des frontaliers, les barbelés ont été enlevés. Cette frontière fait 2.200 km, en région amazonienne et il n’existe qu’une seule route entre les deux pays. C’est donc la ville frontalière brésilienne de Pacaraima qui reçoit tout l’afflux, elle n’est qu’à 15 km de Santa Elena de Uairén, la ville vénézuélienne la plus proche. Cette dernière a une population d’un peu plus de 60.000 habitants, alors que Pacaraima n’en a que 12.000, ou plutôt n’en avait, car aujourd’hui le nombre de Vénézuéliens qui y transitent serait d’environ 40.000, et ils viennent de tout le pays. Beaucoup n’en font qu’une étape pour rejoindre Boa Vista, la capitale du Roraima, Etat brésilien frontalier. Cette capitale brésilienne est peuplée d’un peu plus d’un demi million d’habitants et située à 250 km au sud de Pacaraima. D’autres réfugiés partent aussi vers Manaus, la grosse ville amazonienne à 824 km de Boa Vista, elle aussi doit faire face à l’afflux de Vénézuéliens.

Frontière fermée en 2016 par le Vénézuéla.

Question : le Brésil n’exige aucun visa ni document aux Vénézuéliens ?

BG : les frontaliers ont la libre circulation, pour les autres aucun visa n’est exigé puisque le Vénézuéla fait partie du Mercosul (marché commun du cône sud), une simple pièce d’identité suffit. Les visas ne sont exigés qu’en cas de demande d’installation dans le pays, ou de séjour prolongé, mais peu de Vénézuéliens y ont recours en raison des lourdeurs et lenteurs administratives. Il est plus facile pour eux de rentrer dans le pays comme simple touriste pour une durée de 90 jours, et ensuite y faire une demande d’asile. En attendant le réponse des autorités, le demandeur peut séjourner légalement au Brésil. Cela peut donc durer des mois, et depuis la crise il y aurait eu plus de 6.000 demandes rien que pour cette région. Le problème pour le Brésil c’est de pouvoir répondre à toutes ces demandes, l’Etat de Roraima n’a ni le personnel ni les structures pour le faire, de plus, il n’existe pas de statut de refugié économique, hors l’immense majorité des Vénézuéliens fuit la pénurie de produits de base, aliments, médicaments, etc, ce qui ne fait pas d’eux des réfugiés politiques, ils ne font l’objet d’aucune persécution. C’est un dilemme pour le Brésil, qui ne sait que faire avec ces personnes qui cherchent tout simplement à survivre. Le pays est bel et bien face à un problème humanitaire.

Question : comment réagit la population brésilienne face à cet afflux ?

BG : jusqu’à quelques mois en arrière, la ville de Pacaraima tirait profit de cet afflux de consommateurs La demande était tellement grande que pratiquement tous les commerces ce sont mis à vendre de l’alimentation et des produits de première nécessité. Quant aux Brésiliens, ils allaient se fournir en essence au Vénézuéla, puisqu’elle y coûte dix fois moins. Mais désormais, l’Etat de Roraima ne peut plus faire face à la demande et commence à avoir de sérieux problèmes d’approvisionement pour sa propre population. A cela s’ajoute une recrudescence de l’insécurité, aujourd’hui beaucoup de réfugiés sont sans ressources, il s’en suit des vols à l’étalage, des cambriolages, des braquages, et bien sûr tout ce qui permet d’obtenir de l’argent, comme la prostitution ou le trafic, généralement de drogue et d’armes. Sur place, l’ambiance est à une montée d’exaspération de la part des Brésiliens, car en plus des problèmes d’insécurité c’est aussi la flambée des prix qui les affectent, alors que le Brésil est lui-même plongé dans une crise politico-économique qui n’en fini pas.

Carte de l’Etat de Roraima, en rouge la route qui descend jusqu’à Manaus.

Question : et dans les villes plus grandes ?

BG : Boa Vista connait les mêmes problèmes d’insécurité, de prostitution, de trafic en tout genre, c’est la plus grande ville proche de la frontière, elle est donc sensée plus attrayante pour les réfugiés. Plus au sud, Manaus est aussi une importante destination pour les réfugiés, c’est ainsi que récemment des centaines d’Indiens de la tribu vénézuélienne Warao, ont élu domicile en plein centre ville, en montant un campement de fortune aux abords de la gare routière.

Question : pourquoi des Indiens ?

BG : la population de toute cette région amazonienne, des deux côtés de la frontière, est essentiellement d’origine indigène. La région abrite plusieurs réserves indiennes, y compris du côté vénézuélien, et dans ce pays, les Indiens, qui forment déjà une population défavorisée, souffrent des mêmes problèmes de pénurie que les populations urbaines. Ils y sont aussi victimes de violences, puisqu’on envahit leurs terres pour y piller ce qui est comestible ou revendable. C’est pour cette raison que les Warao sont allés se réfugier à Manaus, à la fois pour y être protégés et aussi afin d’attirer l’attention des autorités sur leur sort.

Indiens Warao réfugiés à Manaus.

Question : que font les autorités ?

BG : certaines municipalités ont cédé des bâtiments pour accueillir des réfugiés, mais dans l’ensemble ce sont surtout les ONG et les églises qui fournissent l’essentiel de l’aide humanitaire. L’association Caritas est très présente sur place, c’est actuellement la plus active dans cette crise. Les gouvernements des deux Etats brésiliens concernés, Roraima et Amazonas, ont renforcé le contrôle des frontières, la police a installé des caméras de surveillance dans les villes touchées, mais rien de très efficace pour le moment. Quant au gouvernement fédéral, il vient de voter la suspension du Vénézuéla dans le Mercosul, une mesure de protestation, mais qui est plus symbolique qu’efficace.

Question : comment réagit le Vénézuéla ?

BG : pour Nicolas Maduro, le Brésil est gouverné par une élite d’usurpateur du pouvoir, cela en référence à la destitution de Dilma Rousseff, dont le gouvernement de gauche était favorable au régime chaviste. Même  analyse envers l’Argentine, qui pour Maduro est « un pays de mafieux ». Cette décison unanime de le suspendre du Mercosul est donc interprétrée comme une injustice par le gouvernement Maduro. Le Vénézuéla rejette aussi tous les appels internationaux, puis a déjà déclaré qu’il n’a pas de leçons à recevoir de l’Organisation des Etats Américains, il s’enfonce ainsi de plus en plus dans l’isolement, ce qui ne semble pas l’inquiéter pour autant. Il fut un temps où le Brésil de Lula et Dilma pouvait avoir une certaine influence sur le Vénézuéla.

C’était aussi le cas de l’Argentine de Cristina Kirchner, mais aujourd’hui ces deux poids lourds sud-américains sont gouvernés par des coalitions de droite qui ne sont pas favorables au régime chaviste. Ce sont eux qui ont orchestré la suspension du Vénézuéla du Mercosul.

Question : cette suspension aura-t-elle un impact sur le Vénézuéla ?

BG : elle est essentiellement symbolique et fait suite à une précédente décision suspensive, en décembre 2016, où il avait déclaré que le Vénézuéla n’était pas en mesure d’assumer la présidence du groupe, qui comme pour la CEE est rotative. La suspension décidée ce 05 août dernier par les quatre autres membres du Mercosul, Brésil, Argentine, Uruguay et Paraguay pourrait avoir un impact économique, mais dans les faits le Vénézuéla ne produisant plus rien à part le pétrole et n’ayant plus les moyens d’importer quoique ce soit, la mesure n’est que symbolique.

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