Condamnation de Lula : et maintenant ?

Condamnation de Lula et maintenant
Condamnation de Lula et maintenant

Après plus de trois ans de procès, le verdict est tombé ce mercredi 12 juillet : Luiz Inácio Lula da Silva, ex président du Brésil et icône de la gauche sud-américaine, est condamné à neuf ans et demi de prison. Cette annonce a provoqué de violentes manifestations dans plusieurs villes du pays, d’un côté ceux qui fêtaient cette sentence, de l’autre ceux qui la contestaient. Lula a réagi en prônant son innocence et en réitérant son intention de se présenter aux prochaines élections présidentielles en 2018.

 

Question : que reproche-t’on à Lula ?

Bruno Guinard : dans ce premier jugement il est condamné pour corruption passive et blanchiment d’argent, mais il fait aussi l’objet de quatre autres enquêtes. Ses déboires avec la justice ne sont donc pas déterminés, d’autant que le Tribunal Supérieur Fédéral vient d’annoncer qu’il va déposer une requête afin d’obtenir une peine plus lourde. C’est le juge Sérgio Moro, connu et populaire dans le pays pour mener les enquêtes de la vaste opération juridico-policière, connue comme Lava-Jato (méga réseau de corruption qui implique un grand nombre de politiciens et partis politiques), qui a prononcé ce jugement, sans toutefois demander la prison préventive de Lula. Cela lui permet de faire appel et répondre à cette condamnation en liberté.

Question : peut-il échapper à la prison ?

BG : à partir de maintenant ce sont les juges de seconde instance qui sont chargés du dossier, et là tout est possible, une confirmation, une réduction, ou une augmentation de la peine. Il n’est donc pas du tout exclu que Lula aille en prison après le jugement en seconde instance. Ce serait une première au Brésil, où jusqu’ici le pire qui soit arrivé à un président c’est la destitution, comme ce fut le cas récemment avec Dilma Rousseff, elle aussi du PT. La décision des juges de seconde instance peut intervenir dans un délai d’un an à dater d’aujourd’hui.

Question : pourtant Lula crit son innocence.

BG : c’est une réaction naturelle, on voit mal comment un homme public, de surcroît de sa trempe, reconnaitrait ses fautes. Puis, il ne faut pas oublier que Lula est dans l’optique d’une candidature pour 2018, son discours, et celui de son parti, est d’ors et déjà un discours de campagne ; clamer son innocence et évoquer l’absence de preuves contre lui est une stratégie politique. Pour Lula et le PT, il est fondamental de se maintenir à flot et profiter du désastre de l’actuel gouvernement, lui aussi englué dans les affaires et dont le président, Michel Temer, n’est pas assuré de terminer son mandat. Lula bénéficie toujours d’une aura dans les couches populaires, crier au complot politique contre « l’ami » du peuple est un discours qui fait écho.

Question : ces preuves existent-t-elles ?

BG : Lula aurait personnellement reçu en « cadeau » un triplex dans une station balnéaire de São Paulo. Lula nie être le propriétaire de ce bien, mais l’enquête a déterminé qu’il lui appartient, même si l’acte n’est à son nom (ce qui est dans la logique des biens acquis illicitement). De nombreux témoins ont attesté de la présence de Lula et de sa famille sur place, des objets personnels y ont été retrouvés, il y a même des photos de Lula visitant le triplex lors de son aménagement. Enfin, les chefs d’entreprises qui lui auraient « offerts », ont avoué et donné toutes les indications à la justice, cela dans le cadre d’un vaste programme de délations récompensées, mis en place pour l’affaire Lava-Jato.

Manifestation contre Lula au soir de l’annonce de sa condamnation, ici à São Paulo.

Manifestation contre Lula au soir de l’annonce de sa condamnation, ici à São Paulo.

Question : et si sa culpabilité est confirmée en seconde instance ?

BG : cela compromettrait énormément sa candidature aux présidentielles. Actuellement Lula est toujours élégible, même si la sentence du juge Moro l’empêche d’excercer une fonction publique pendant 19 ans, rien ne l’empêche d’être candidat. Même condamné il lui restera encore des recours pour maintenir sa candidature.

Il y a un flou juridique autour de cette question, car être élégible sans pouvoir excercer une fonction publique semble contradictoire. Lula peut donc en profiter, il faut pour cela qu’il dépose sa candidature et qu’elle soit acceptée par le Tribunal Electoral avant qu’une condamnation ne soit prononcée en seconde instance, car si tel était le cas, sa candidature ne serait pas recevable. Le calendrier devrait lui permettre de déposer sa candidature avant la décision des juges de seconde instance, c’est à dire avant juillet ou août 2018.

Question :  et s’il est élu ?

BG : s’il est élu il demandera une révision de sa condamnation et essayera de gagner du temps avec un procès long et compliqué. Mais aujourd’hui, il est bien difficile de prévoir ce qui va se passer car tout peut arriver, l’amélioration de sa peine, et même son annulation, mais aussi son agravation.

Manifestations de colère après la condamnation de Lula, ici à Salvador de Bahia le mercredi 12 juillet.

Manifestations de colère après la condamnation de Lula, ici à Salvador de Bahia le mercredi 12 juillet.

Question :  quelles sont ses chances avec ces affaires de corruption ?

BG : au dernier sondage en juin il apparaissait favori, et cela malgré les affaires qui l’impliquent. Il est vrai que le verdict n’était pas encore tombé, mais même condamné, Lula fait figure de quasi « innocent » si on le compare aux autres politiciens de haut niveau, impliqués et condamnés depuis les récentes affaires de corruption, Lava-Jato étant la plus importante, mais il y en a d’autres. La question pour Lula, en admettant qu’il échappe à la prison et à la non élégibilité, sera de répondre aux attentes d’une population qui n’en peut plus de ce système corrompu. Il y a donc une très forte aspiration à un changement en profondeur, à un renouveau, et Lula est loin de l’incarner. Il pourra bien sûr s’appuyer sur le bilan de ses deux mandats présidentiels, de 2003 à 2010, positifs dans leurs ensembles. De plus, la droite et ses leaders, actuellement alliés de Michel Temer, eux aussi impliqués dans les scandales, ne représentent plus une grosse concurrence. Par contre, s’il se retrouve face à un vrai candidat de changement, à quelqu’un qui ne soit pas issu du milieu politique traditionnel, alors il ne fera pas le poids. Le Brésil est en crise, politique et économique, et Lula, quoiqu’il en dise y est associé.

Question :  qui serait ce candidat du renouveau ?

BG : s’il existe, il n’est toujours pas apparu, mais les élections ne sont qu’en octobre 2018, ça laisse un peu de temps pour que quelqu’un se profile. Parmi les figures connues qui pourraient faire de l’ombre à Lula, il y a Jair Bolsonaro, 62 ans, député fédéral de Rio de Janeiro, candidat déclaré d’extrême droite, ancien militaire, catholique conservateur, il est entré en politique en 1980 et s’est toujours fait remarquer pour ses propos extrêmes, en faveur de la peine de mort et des régimes dictatoriaux, contre l’homosexualité, etc. Jusqu’ici il n’avait qu’un écho très limité, mais depuis que le discrédit de la classe politique avec les affaires a pris des proportions inédites dans le pays, Bolsonaro se rapproche du devant de la scène. Dans les récents sondages il était même en troisième position, derrière Marina Silva et Lula. Ceci dit, jusqu’ici il est plutôt le candidat de la contestation que celui du renouveau, son programme est un mystère, son seul argument solide est celui de l’insécurité, un sujet qui arrive en tête des préoccupations des Brésiliens tant la situation s’est dégradée (60.000 homicides par an).

Réaction de Lula et de ses partisans à sa condamnation « l’élection sans Lula est une fraude ».

Réaction de Lula et de ses partisans à sa condamnation « l’élection sans Lula est une fraude ».

Question :  et Marina Silva dans tout ça ?

BG : même si elle a montré ses limites dans les débats des dernières présidentielles en ne réussissant pas à contrecarrer ses adversaires, elle reste une candidate de tout premier plan. Sa grande faiblesse est qu’elle est plus une technicienne qu’une communicatrice, et on sait combien la seconde qualité est vitale en politique. Mais Marina a toutes ses chances, d’abord elle est une des rares figures politiques à ne pas être impliquée dans les affaires. Ensuite, ses positions sur les aspects sociaux, proches de celles de Lula et du PT, la place comme défenseuse des acquis, une position importante dans l’actuel contexte de réformes libérales, du travail et de la sécurité sociale, pour ne citer que les plus polémiques. Si Marina se présente avec un vice-président, de préférence centriste et non issu de la classe politique actuelle, et si de plus ce partenaire plait à la Globo, alors on peut parier sur Marina pour 2018…

 

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