Cannabis, entre répression et légalisation

Cannabis, entre répression et légalisation
Cannabis, entre répression et légalisation

Il y a quelques jours les autorités sanitaires du pays ont reconnu officiellement le cannabis comme plante médicinale. La plante (cannabis sativa) figure désormais sur la liste de la pharmacopée brésilienne. Le premier médicament à base de cannabis est enregistré par l’agence nationale (Anvisa) qui autorise la mise en circulation des médicaments. C’est une première dans ce pays où le débat sur la légalisation du cannabis divise l’opinion publique.

Question : cette reconnaissance est-elle un prélude à la légalisation ?

Bruno Guinard : il est certain que cela alimente le débat sur la légalisation et renforce l’argumentation de ses défenseurs. Mais on est encore loin d’une légalisation du cannabis ; même si depuis quelques années la justice essaie de faire la distinction entre le simple consommateur et le trafiquant, le Brésil reste largement répressif dans ce domaine.

Prise de cannabis par la police à la frontière paraguayenne.

Prise de cannabis par la police à la frontière paraguayenne.

Question : quelle est la situation actuelle pour la consommation ?

BG : l’usage, la vente, le détention et la production de cannabis, au même titre que d’autres drogues, sont un délit au Brésil depuis 1938. Ceci dit, depuis quelques années la consommation de cannabis est tolérée, de même que sa culture pour un usage personnel. L’idée étant de différencier le trafiquant du consommateur. Le problème c’est que la législation n’est pas claire et laisse libre court aux interprétations des intervenants. Autrement dit, un simple consommateur pris en flagrant avec un baseado (un pétard) peut se voir condamner à la même peine que quelqu’un qui possède des centaines de plantes, mais prouve que c’est pour son usage personnel. A priori, la condamnation du consommateur conduit à une peine de travail communautaire, mais tout dépend du procès verbal dressé par le policier qui constate le délit, puis par le commissaire de police qui l’enregistre, et enfin par le juge qui détermine la peine. En gros, c’est à la tête du client et ça ne fait qu’embrouiller le consommateur et la justice. On est donc loin d’une légalisation claire et juridiquement définie, comme c’est le cas en Uruguay, pays voisin où il est légal de fumer et cultiver jusqu’à six plantes de cannabis à usage personnel. Des associations se battent depuis 2002 au Brésil pour obtenir la légalisation, elles organisent chaque année la Marcha da Maconha (marche du cannabis), qui mobilise des milliers de personnes dans les grandes villes du pays.

Marcha da Maconha à Brasilia.

Marcha da Maconha à Brasilia.

Question : qu’est-ce qui empêche le Brésil de légaliser le cannabis ?

BG : le pays est coupé en deux, aussi bien au niveau de l’opinion publique que des acteurs concernés, comme les milieux médicaux ou juridiques, les sociologues, la police, chacun y va de ses arguments et le débat patine. Pour ses détracteurs, la légalisation est un danger car elle favoriserait la consommation et l’étendrait à des catégories qui jusqu’ici craignaient de franchir le pas, comme les mineurs par exemple. Pour les autres, elle permettrait une réduction considérable de la délinquance, puisque 67,7% des détenus au Brésil le sont à cause de la drogue, consommateurs et trafiquants confondus. Une dépénalisation libérerait ainsi une bonne partie des prisons et allégerait aussi beaucoup la justice, dont les lenteurs sont légendaires. D’autre part, la production officielle de cannabis pourrait créer d’importantes ressources pour le pays, ainsi que des emplois, et serait une véritable aubaine pour les petits paysans qui arrondissent leurs fins de mois dans la clandestinité en plantant du cannabis, et qui sont en général les premières victimes de la répression contre la drogue. Dans les plantations ce sont eux qui sont le plus exposés, les gros trafiquants n’y mettant jamais les pieds.

Question : le Brésil est un gros producteur et consommateur de cannabis ?

BG : il est considéré comme le premier consommateur d’Amérique du Sud et sans doute le second producteur, derrière son voisin le Paraguay. Il n’y a pas de données précises et officielles sur la quantité produite et consommée, les seules données fiables proviennent des prises de la police, et elles représentent plusieurs centaines de tonnes par an. Ça en dit long sur l’ampleur de ce marché. Ce que l’on sait en revanche c’est que le Brésil ne produit que 40% de sa consommation, le reste vient du Paraguay. Par ailleurs, dans un récent sondage auprès du public, 9% des Brésiliens reconnaissent consommer du cannabis, ça fait tout de même près de 20 millions de personnes.

Manifestant lors d’une marche du cannabis.

Manifestant lors d’une marche du cannabis.

Question : dans quelle région est produit le cannabis ?

BG : le marché brésilien est grosso modo coupé en deux, les Etats du sud du pays et ses grandes villes, comme Rio, São Paulo, Belo Horizonte ou Porto Alegre, sont alimentés presque exclusivement par le cannabis paraguayen. Quant au nord et ses grandes villes côtières, comme Recife, Bélem, Salvador ou Fortaleza, elles le sont par une production locale. La région abrite deux importants pôles de plantation, un le long de la frontière des Etats du Maranhão et du Pará, et l’autre, le plus grand, connu sous le nom de polygone du cannabis. Ce site de production s’étend sur 13 communes, entre l’Etat de Bahia et celui de Pernambuco, il est aussi réputé pour être un des lieux les plus violents du pays.

Question : à qui appartiennent les plantations ?

BG : en général le cannabis est planté sur des terrains abandonnés ou publics, une façon pour le paysan d’éviter la confiscation de ses terres en cas d’intervention policière. Mais il a aussi des petits producteurs, souvent des familles bénéficiaires du programme Agricultura Familiar (aide de l’Etat à la production familiale), qui camouflent des pieds de cannabis parmi d’autres productions locales, manioc, mangues, etc. La vente de la maconha (nom populaire du cannabis) est bien plus rentable pour ces familles pauvres, un kilo est acheté à ces paysans pour environ 50 dollars. En comparaison le kilo de mangues est acheté entre 0,50 et 1,50 dollar, selon l’espèce et la saison.

Question : comment s’organise la distribution et le revente au consommateur ?

BG : les trafiquants ont des réseaux organisés qui achètent le cannabis aux producteurs et le distribuent ensuite sur les points de vente clandestins, les bocas. De là, des petits dealers se chargent de la revente aux particuliers, c’est un système qui fonctionne comme cela dans le monde entier. C’est tout au long de cette chaine de production et distribution que se produit toute la violence de ce milieu, qui est responsable pour plus de la moitié des 60.000 homicides annuels enregistrés au Brésil. Le contrôle des bocas et des réseaux de distribution font l’objet de véritables guerres entre les trafiquants ; à cela s’ajoutent les affrontements armés avec la police tout au long de cette chaine. C’est donc un milieu d’une extrême violence, et c’est une des raisons pour laquelle de nombreuses voix s’élèvent pour une légalisation du cannabis.

Opération héliportée dans le polygone du cannabis.

Opération héliportée dans le polygone du cannabis.

Question : est-ce que cela réglerait le problème du trafic ?

BG : en partie sans doute, mais il y a les autres drogues, dont la cocaïne ou le crack, très répandues dans le pays. Pour ces dernières, la question de la légalisation est bien plus complexe et, pour tout dire, actuellement à peine envisageable. Le trafic continuerait donc pour les autres drogues. D’autre part, la légalisation du cannabis n’en interromperait pas complètement sa clandestinité, mais elle la réduirait, car la demande est telle qu’il semble difficile à des réseaux officiels d’y répondre. Pour cela, il faudrait mettre en place un véritable programme de production et de distribution, une méga organisation qui couterait cher et serait toujours à la merci des disfonctionnements, de la bureaucratie et de la corruption des pouvoirs publics. Ceci dit, au regard du constat d’échec qu’est la guerre contre la drogue, qui jusqu’ici n’a pas freiné son extension et bien au contraire a fait augmenter la délinquance, c’est une initiative qui vaut la peine d’être tentée.

Question : y-a-t-il des initiatives dans ce sens ?

BG : la reconnaissance du cannabis comme plante médicinale en est une. Elle va permettre à des patients d’avoir plus facilement accès aux médicaments qui en sont issus. Actuellement, il faut effectuer une demande au juge pour obtenir une autorisation d’importer ces médicaments, une démarche d’autant plus laborieuse que le Conseil des Médecins peut intervenir en défaveur du praticien qui en dresse l’ordonnance. Il y a donc beaucoup de médecins qui, par crainte de représailles de la part de leur ordre, préférent ne pas prescrire ce médicament. Par ailleurs, il est possible au Brésil de se procurer des semences de cannabis par Internet. Lá encore la législation est floue, puisque rien n’indique que les graines sont une drogue. Par contre, comme il est illégal de faire entrer dans le pays des produits agricoles sans passer par les services sanitaires, la question n’est pas réglée. Parmi les initiatives, il faut citer la création de clubs du cannabis, il en existe aujourd’hui une vingtaine dans le pays. Ces clubs regroupent des consommateurs qui se retrouvent pour fumer, mais aussi échanger des idées et des expériences. Ils ne sont pas considérés illégaux puisque la consommation personnelle est tolérée, mais là encore on joue sur le flou juridique. Ce qui est certain, c’est qu’il arrivera un moment où les autorités seront obligées de se rendre à l’évidence, à force de flous juridiques, et disons-le d’hypocrisie, la société s’organise et communique toujours plus largement sur le cannabis ; appuyée par d’influents groupes de juristes et d’avocats, elle finira par vaincre la politique arbitraire et répressive actuellement en vigueur.

Question : quels sont les médicaments à base de cannabis autorisés ?

BG : au Brésil, il s’agit pour le moment d’un médicament anglais, le Saltivex (tetraidrocanabinol + canabidiol) qui est commercialisé par les laboratoires Beaufour-Ipsen sous le nom de Mévatyl. Ce médicament est indiqué dans les cas de sclérose multiple.

Question : que peut-il arriver à un touriste que se fait prendre avec un joint de cannabis ?

BG : il n’y aucune loi spécifique pour les touristes ou étrangers, tout le monde est soumis à la même législation. S’il se fait prendre par la police tout dépendra du contexte et bien sûr de la quantité. Si c’est dans un aéroport ou aux abords d’une boca, on pourra interpréter qu’il est un trafiquant. Dans tous les cas un procès verbal sera établi et le flagrant devra répondre devant la justice, même s’il n’est pas condamné il pourrait se voir obligé à ne pas quitter le territoire avant son jugement. Une belle façon de prolonger son voyage !

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