Quand Ford s´embourbait en Amazonie…

Quand Ford s´embourbait en Amazonie
Quand Ford s´embourbait en Amazonie

Dans l´histoire de l´automobile, le modèle Ford T (photo en haut de page), créé en 1908, talonne en volume de vente la Coccinelle WW. Dès les années 20 la demande explose, plus de la moitié des voitures dans le monde sont des Ford. Son créateur, Henry Ford, considéré comme l´un des plus grands industriels du XXe siècle, a besoin de 38.000 tonnes de latex par an pour fabriquer les pneus de ses voitures. Il se lance alors dans la folle entreprise d´acheter un morceau d´Amazonie pour y planter des hévéas et y produire du caoutchouc… L´entreprise est un fiasco, en 18 ans Henry Ford y engloutira 20 millions de dollars. Laissant derrière lui les ruines d´une ville américaine, baptisée Fordlândia, il décède en 1947, sans jamais avoir vu ses terres amazoniennes…  

Ancien hangar devenu le terminal fluvial de Fordlândia.

Ancien hangar devenu le terminal fluvial de Fordlândia.

Question : dans quel contexte Henry Ford se lance dans ce projet ?

Bruno Guinard : au Brésil, le cycle du caoutchouc était révolu depuis 1912. Les Anglais s´étant procurés frauduleusement des graines d´hévéas en Amazonie, développèrent leurs propres plantations dans les colonies d´Asie du sud-est, ruinant ainsi la production brésilienne. M. Ford, qui n´entendait pas se soumettre aux conditions britanniques, décide alors de créer ses propres plantations. C´est ainsi qu´il achète pour un million de dollars (en valeur actuelle) un territoire de six millions d´hectares de forêt aux abords du rio Tapajos, au sud de la ville de Santarem, en pleine Amazonie. Le but était d´y produire le caoutchouc nécessaire à la fabrication des pneus, mais aussi d´autres pièces, comme valves ou tuyaux, pour équiper ses véhicules. Le Brésil était alors une nation à peine industrialisée, avec d´immenses territoires inhabités, surtout au nord, l´implantation d´un tel projet fut considéré comme une aubaine pour le pays. L´Etat amazonien du Pará déroula le tapis rouge à la compagnie d´Henry Ford, il fut exempt de taxes d´exportation sur tout ce qu´il produirait, aussi bien le latex que d´autres produits agricoles et miniers. Ford avait carte blanche pour déboiser, construire, endiguer le fleuve, en quelque sorte ce territoire devenait une colonie américaine en sol brésilien.

Ruines d´un hangar à pneus.

Ruines d´un hangar à pneus.

Question : et le personnel ?

BG : là aussi Ford avait carte blanche, à son apogée Fordlândia comptait plus de 3.000 employés. Tous les cadres étaient américains, il y avait un hôpital avec 100 lits, deux écoles, un cinéma, un dancing, des magasins, un restaurant, une église ; la ville était alimentée en eau courante et électricité, grâce à des générateurs. Les ingénieurs de la compagnie avaient même installé un réseau avec des bornes d´incendie. Pour les loisirs, une piscine, des terrains de tennis et un golf, tout cela relié par 30 km de route. Une véritable cité américaine en pleine jungle. Fordlândia était à l´époque la ville la plus moderne du pays. Le projet se voulait civilisateur, Ford croyait pouvoir implanter facilement le mode de vie américain et ses conditions de travail. Au début, le personnel affluait de toute la région pour bénéficier de ces infrastructures impeccables et des bons salaires qui étaient proposés. Mais cette main d´oeuvre n´avait aucune qualification et passé l´attrait initial, les déboires commencèrent pour la compagnie. Les caboclos (habitants de l´Amazonie) ne s´adaptaient pas au système américain et en 1930 il y eu une terrible révolte. Les employés détruisirent la cantine, car ne supportaient plus la cuisine qu´on leur imposait, surtout les épinards et les fruits en conserve. Les nutritionnistes américains avaient établi une diète très stricte, on proposait une cuisine « saine et équilibrée ». Sans doute aussi les épinards étaient-ils à la mode à cause de Popeye le marin, très en vogue aux Etats-Unis à l´époque ! Pour les caboclos c´était inconcevable, ils voulaient de la farine de manioc et du poisson, mais aussi de la cachaça (alcool de canne). Hors, l´alcool était interdit à Fordlândia. Ils démolirent aussi toutes les pointeuses et les sirènes qui signalaient les heures de pause, dans la région le travail à heure fixe est détesté, on y vit au rythme du soleil et on y travaille en fonction de ses besoins, pas au-delà. Le rendement et le travail à la chaine, qui fit ailleurs le succès des industries d´Henry Ford, n´étaient pas faits pour les caboclos. Très vite les employés créèrent une seconde ville sur l´autre rive du fleuve, une favela, comparée à Fordlândia, où l´alcool et la prostitution n´y étaient pas interdits. Grâce à cela, et au grand désespoir des Américains, le calme fut retrouvé et le travail pu reprendre à un rythme plus « local », et sans cours de jardinage, de poésie et de danses de salons, auquels les caboclos étaient insensibles. En une nuit de révolte, les Américains en auront plus appris sur la sociologie brésilienne que des années d´étude ne l´avaient fait dans leurs universités.

La cité ouvrière de Fordlândia en 1933

La cité ouvrière de Fordlândia en 1933

Question : et les autres déboires ?

BG : l´indomptable nature amazonienne. Les Américains pensaient tout dominer mais ils n´avaient aucune connaissance de la région. Pour eux il suffisait de déboiser et de planter les jeunes hévéas produits dans des serres aux Etats-Unis. C´était sans compter sur la force et les caprices de l´Amazonie. D´abord le terrain acquis initialement était impropre, il était incliné et dès les premières pluies le peu de terre, en fait de l´humus, qui recouvre le sol descendit vers la rivière. La Cie Ford l´avait acheté à un homme d´affaires de São Paulo, qui, flairant la bonne occasion avait obtenu des concessions foncières auprès du gouvernement du Pará. Il revendit donc des terrains à Ford, alors que ceux-ci auraient pu être obtenu gratuitement avec l´Etat. Ce fut le premier croche-pied brésilien au capitalisme américain. Le désastre fut tel, qu´après avoir deboisé et construit Fordlândia, la compagnie dut se procurer un autre site, à 100 km plus au nord, à Belterra, où le terrain était plat et fertil. Ce site n´était qu´à une cinquantaine de km de Santarem, la grande ville de la région, ce qui rendait l´approvisionnement bien plus simple. Un second Fordlândia fut ainsi inauguré en 1933, à Belterra. Mais là encore, la méconnaissance du terrain fit capoter l´entreprise ; les hévéas étaient plantés trop près les uns des autres, favorisant la circulation des parasites, et sans ombre, alors que les jeunes arbres se développent à l´abri des grands. Très vite les parasites se propagèrent sur les hévéas, ceux qui avaient survécu au soleil brûlant. Devant l´ampleur de l´échec, Ford accepta enfin d´engager un vrai botaniste et spécialiste, mais il était déjà trop tard, les hévéas plantés correctement arrivèrent à maturité productive au moment où le caoutchouc synthétique portait un coup fatal à la production du latex. En plus des maladies des plantes, on pourrait parler de celles des hommes, qui étaient quant à eux victimes de fièvres tropicales et de maladies vénériennes. Pourtant, les services sanitaires américains croyaient avoir tout prévu, dès leurs arrivée sur place ils avaient fait drainer toutes les poches d´eau croupie du site et des alentours, puis abattre les animaux domestiques errants, comme les chiens, et passèrent  tous les employés au contrôle médical.

Ruines d´une villa du personnel américain.

Ruines d´une villa du personnel américain.

Question : l´entreprise n´a donc jamais été rentable ?

BG : entre 1928 et 1930, la vente des bois précieux qui avaient été extraits sur place, apporta quelques revenus. Puis Fordlândia était autonome en électricité et les potagers aménagés autour des maisons des cadres américains rendaient quasi autosuffisants les besoins sur place. Mais tout cela était insignifiant au regard des sommes investies. L´entreprise a été un échec total sur le plan financier. Elle finira par céder les deux sites, de Fordlândia et de Belterra, au gouvernement brésilien, qui rachètera le tout en 1945 pour 250.000 dollars, une somme symbolique au regard des 20 millions de dollars investis depuis 1927. Mais le Brésil ne tira même pas profit des infrastructures de ces deux sites, il les abandonna à leur propre sort. Il reçut pourtant avec cet achat, six écoles, deux hôpitaux, plusieurs stations de captation, d´épuration et distribution des eaux, deux usines hydroélectriques, plus de 70 km de route, deux ports fluviaux, une centrale de radio et de téléphone, deux mille maisons pour les ouvriers, deux cités administratives avec villas pour les cadres, trente hangars, un laboratoire d´analyse médicales, un centre de recherche et d´analyse des sols, deux usines de traitement du latex, et plus de cinq millions d´hévéas…

Question : que reste-t-il de tout cela aujourd´hui ?

BG : pratiquement que des ruines. Seule une petite population est restée sur place, où il existe encore des descendants des ouvriers de Ford, aussi bien à Fordlândia qu´à Belterra. La première compte actuellement environ deux mille habitants et est rattachée à la municipalité d´Aveiro, située elle aussi sur les rives du rio Tapajos. Quant à Belterra, sa population est estimée à 17.000 habitants, elle conserve un petit mémorial Ford avec des photos d´époque, mais là aussi la plupart des infrastructures sont en ruine. En fait, l´urbanisation s´est développée en marge des anciennes bâtisses américaines, seuls quelques rares habitants ont occupé les maisons de l´époque. Il est vrai qu´elles ont toujours été très critiquées car leur architecture et les matériaux utilisés ne tenaient pas compte du climat local. Mais tout le monde sait qu´au fond il y a d´autres raisons ; et si ces bâtiments fantômes étaient hantées par Henry Ford, ce vieux gringo du Michigan dont le rêve amazonien a tourné au cauchemar…

Fordlândia actuellement, arrivée par le rio Tapajos.

Fordlândia actuellement, arrivée par le rio Tapajos.

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