La Guerre du Paraguay : La victoire brésilienne et ses répercussions… (Part.2)

La victoire brésilienne et ses répercussions
La victoire brésilienne et ses répercussions

Dans une première partie nous avons vu le contexte historique et les raisons qui ont mené à ce grand conflit, nous allons aborder ici les stratégies, les rapports de force, et les répercussions de cette guerre pour les pays engagés. (photo en haut de page, officiers brésiliens).

Question : le Paraguay avait-il prévu de se retrouver face à trois adversaires en même temps ?

Bruno Guinard : les risques ont été visiblement mal calculés par Francisco Solano Lopez, le dictateur paraguayen. Son objectif premier était le libre accès au rio de la Plata, ce qui s’insérait dans son dessein plus large, celui de créer le Grand Paraguay, qui comprendrait une partie du Mato Grosso (Brésil), le Rio Grande do Sul (actuel Etat brésilien), les provinces argentines de Corrientes et de Entre Rios, ainsi que l’Uruguay. Solano Lopez comptait pour cela sur ses alliés les Blancos uruguayens, ainsi que sur les provinces argentines hostiles au centralisme de Buenos Aires. Ce que Solano Lopez n’avait sans doute pas prévu c’est que tous ses alliés se retourneraient contre lui. Sans doute ne savait-il pas non plus que ses enemis allaient bénéficier du soutien anglais, en aides matérielles et surtout financières, pour porter la guerre jusqu’à l’anéantissement du Paraguay.

Question : quelles étaient les stratégies?

BG : en envahissant les terres brésiliennes du Mato Grosso, Solano Lopez attirait une partie des forces brésiliennes dans cette région éloignée et difficile d’accès. L’intention était de créer deux théatres d’opération, un au nord pour occuper le Brésil, et un plus important au sud pour appuyer ses alliés uruguayens et argentins. Le Paraguay envoya ainsi la majeure partie de ses forces sur sa frontière sud pour tenter un coup de force. L’idée était de rejoindre l’Uruguay et le Rio Grande do Sul par la province de Corrientes, dont le caudillo local lui était favorable.

Mais Buenos Aires ne reconnaissait pas l’autonomie des provinces et considéra cette avancée paraguayenne comme une agression, ne l’autorisant pas à traverser ses frontières. En réponse, le Paraguay lui déclara la guerre et poursuivit son avancée. La région devint alors le principal théatre de cette première phase de la guerre, jusqu’ici favorable au Paraguay.

Question : et les rapports de force ?

BG : au début de la guerre le Paraguay disposait d’un grand avantage militaire sur ses trois adversaires. Il avait une armée bien entrainée de 60.000 hommes, rejointe par 20.000 volontaires et réservistes, une flotte de 28 bateaux armés de canons pour la navigation fluviale, et une artillerie de 400 canons. De plus, le pays se préparait depuis longtemps en vue d’implanter ce Grand Paraguay, rêvé depuis des décennies par la dynastie des dictateurs Lopez, père et fils. L’Uruguay et l’Argentine étaient les plus faibles des belligérants, le premier peinait à aligner 3.000 hommes et ne possédait aucun bateau, le second avec 8.000 hommes et 5 bateaux, n’était guère mieux loti. Quant au Brésil, il avait une armée d’un peu moins de 12.000 hommes. En revanche, sa marine de guerre était constituée de 42 navires équipés de 230 canons et de 4.000 marins bien préparés. De plus, la majeure partie de cette flotte se trouvait déjà dans la région de la Plata, puisqu’elle venait de participer à la guerre civile uruguayenne. C’est cet avantage qui va permettre à la Triple Alliance d’embourber le Paraguay dans le conflit. Pour lui, qui n’avait pas une bonne maitrise de la navigation sur les grands fleuves, la flotte brésilienne était un véritable obstacle. Il ne lui restait que la terre ferme, mais ses déplacements s’avéraient laborieux dans cette région sauvage et marécageuse ; ses lignes d’approvisionnement étaient défaillantes et ses réserves en armes et munitions insuffisantes. Enlisé sur cet immense champs de bataille qu’est le bassin de la Plata, le Paraguay ne pouvait même pas compter sur ses alliés en Uruguay et en Argentine, tous s’étaient ralliés à la Triple Alliance. Par ailleurs, le Brésil s’organisait et renforçait son armée. Il ne restait plus à Solano Lopez que de se retrancher sur ses terres. Ce recul constitue la seconde phase du conflit, elle débute en 1866 et est marquée par l’invasion du Paraguay par les troupes de la Triple Alliance, dont le Brésil fournina la quasi totalité. Le Brésil dispose cette fois d’une armée de 50.000 hommes, dont une bonne partie sont des « volontaires » (la plupart enrôlés de force !), qui formeront une force connue comme les Voluntários da Pátria.  Cette fois la guerre se déroule en territoire paraguayen et les rapports de force s’inversent en faveur de la Triple Alliance. En 1868 le Paraguay se retire du Mato Grosso afin que ses troupes rejoignent le sus du pays en renfort.

Commandement brésilien en terre paraguayenne lors de la bataille d’Avaí, 1868.

Commandement brésilien en terre paraguayenne lors de la bataille d’Avaí, 1868.

Question : c’est devenu David contre Goliath, quand on voit l’immensité du Brésil !

BG : à l’époque l’immensité du Brésil ne signifiait rien en terme militaire, seule sa côte était réellement peuplée, le reste du pays était inexploité. En revanche, la population brésilienne, avec 9 millions d’habitants était de très loin la plus importante des pays engagés. L’Argentine en comptait 1.750,000 million, l’Uruguay 250.000 et le Paraguay 650.000. Avec une si petite population, l’intrépide Paraguay comptait sur sa suprématie militaire. Mais elle s’est vite avérée obsolète face à un Brésil qui avait bien plus de ressources que lui, aussi bien en population qu’en moyens techniques et financiers. Ainsi, si jusque là le Brésil, qui ne s’était jamais senti menacé, n’imaginait pas que le Paraguay oserait déclencher une telle guerre, il su se resaisir ; et cela malgré le fait que son armée à l’époque était désorganisée, mal équipée et mal entrainée. Seule sa marine était assez conséquente. Le Paraguay quant à lui, s’est beaucoup surestimé, en réalité il comptait plus sur la faiblesse de ses adversaires que sur sa puissance de feu. Sa cavalerie, par exemple, bien que forte de 20.000 hommes, utilisaient encore des sabres et des lances, l’approvisionnement se faisait avec des chars à boeufs sur des chemins boueux. Les déplacements étaient lents et l’armement lui aussi dépassé. Les vieux fusils de fabrication belge ou française, étaient loin d’égaler les modernes fusils anglais achetés par le Brésil. Seule l’effet de surprise et la détermination de ses combattants ont pu permettre au Paraguay de s’imposer dans les deux premières années de guerre, ensuite, c’est la Triple Alliance qui a dominé.

Soldats Paraguayens

Soldats Paraguayens

Question : comment se passait le recrutement, y-a-t-il eu une mobilisation générale ?

BG : du coté paraguayen, le régime imposait le service militaire et avait mobilisé tous les hommes valides du pays. Dans la seconde phase de la guerre, il avait subi tant de pertes qu’il étendit la mobilisation aux enfants et aux vieillards. Puis, le Paraguay comptait alors 25.000 esclaves, ceux de sexe masculin étaient envoyés au front pour remplacer les soldats tués ; au point qu’à la fin de la guerre, les esclaves constituaient le plus grand contingent de combattants paraguayens. En Argentine et en Uruguay la situation était semblable à celle du Brésil, le service militaire était obligatoire, mais dans la pratique il était difficile d’organiser l’appel et ensuite le gérer. A part un début d’armée de métier, personne n’obéïssait aux Etats-majors, une partie des hommes vivaient aux fins fonds des pampas avec leurs bêtes, et personne n’allait les y chercher. Le Brésil, pourtant plus urbanisé que ses voisins, avait aussi de gros soucis de recrutement. La loi permettait qu’un appelé se fasse remplacer par des esclaves. Celui qui en possédait, ou avait les moyens d’en acheter, les envoyaient faire la guerre à sa place, pouvant donner jusqu’à 15 esclaves pour se libérer de ses obligations. Ce système a d’ailleurs fait la fortune des grands propriétaires d’esclaves. Dans la classe supérieure et chez les nantis on se débrouillait aussi pour échapper à l’appel grâce à ses relations dans les hautes sphères de l’Etat, souvent en échange de quelques « dédommagements ».

Uniformes des Volontaire de la Patrie (Brésil).

Uniformes des Volontaire de la Patrie (Brésil).

Question : a-t’on une idée du nombre d’esclaves envoyés à la guerre ?

BG : il existe de grandes controverses quant au nombre d’esclaves envoyés à la guerre par le Brésil, mais la plupart des historiens s’accordent sur un pourcentage d’environ 10% des effectifs, donc entre 5.000 et 6.000 esclaves. Parmi eux, il y avaient des volontaires, car le Brésil leur avait promis la liberté au retour de la guerre. Une promesse pas toujours tenue qui viendra alimenter le discours des abolitionnistes. Pour le Paraguay, il n’y a aucun chiffre fiable, la propagande de Solano Lopez s’affairait à dénigrer et caricaturer les soldats brésiliens, « une armée de macaques », diffusant même des pamphlets expliquant comment tuer ces singes. En réalité, il a avait un grand nombre de noirs dans les deux armées, mais la plupart n’étaient pas esclaves. Selon certains historiens le nombre de noirs tués pendant cette guerre représenterait un tiers du total des victimes.

Question : quelles ont été les conséquences de cette guerre du Paraguay ?

BG : pour le Paraguay, un véritable désastre, perte de son agriculture, de son économie, de ses infrastructures, de son industrie, et disparition de 90% de sa population masculine. Le pays comptera plus de 200.000 victimes (sur 650.000 habitants), les trois quarts des civils, décimés par la famine et les épidémies. A l’inverse d’un Grand Paraguay, il est amputé de 40% de son territoire, placé pratiquement sous tutelle économique brésilienne, puis obligé d’acheter des produits anglais, et enfin de dédommager financièrement le Brésil ; une contribution qu’il continuera de payer jusqu’en 1943. Pour le Brésil, le bilan est plus positif. La guerre le force à se moderniser, des voies ferrées, des ports, et des industries sont implantées. En terme de société, l’utilisation des esclaves dans la guerre, tant au Paraguay qu’au Brésil, a apporté un nouveau souffle au mouvement abolitionniste. En effet, en 1869, soucieux d’en finir avec la guerre et les derniers résistants paraguayens, le gendre de l’empereur et commandant des troupes brésiliennes, décide d’abolir l’esclavage au Paraguay pour mettre un terme aux combats désespérés des derniers soldats de Solano Lopez, en majorité esclaves. Il craignait que le Paraguay n’ait encore des réserves de soldats esclaves, en proclamant l’abolition, ils déposèrent les armes. Au Brésil, cette initiative fit des émules chez les abolitionnistes, la monarchie brésilienne abolit l’esclavage chez le voisin mais pas chez elle ? La protestation grandit et renforça les républicains, favorables eux à l’abolition. La légitimité de la monarchie fut ainsi remise en question, d’autant que l’armée, au sommet de sa victoire, s’affirmait et occupait le devant de la scène politique.

Enfin, le coût de la guerre fit exploser les dépenses de l’Etat et provoqua une crise financière qui sera imputée à la gestion impériale. Sous la pression des mouvements, l’esclavage fut aboli en 1888, il fut suivi par la chute de la monarchie et la proclamation de la république un an plus tard. C’est ainsi que la guerre du Paraguay aura boulerversé la donne politique et sociale au Brésil.

Question : le Brésil est donc le grand gagnant de cette guerre.

BG : le pays va en effet agrandir son territoire tout au long de la frontière paraguayenne et profiter de la guerre pour se moderniser. Il va aussi excercer son contrôle sur le Paraguay, malgré les revendications argentines qui s’était imaginée l’annexer. Le Brésil s’y opposa farouchement, préférant maintenir un petit voisin faible, que de renforcer une Argentine qui pourrait s’avérer plus dangereuse à l’avenir. L’Argentine, mettra encore six ans avant de reconnaitre l’indépendance du Paraguay, mais elle finit par se contenter des territoires paraguayens acquis avec la guerre. Quant à l’Uruguay, il était enfin stabilisé par ses deux géants de voisins et reconnu comme un pays souverain.

Ceci étant, il ne faut pas oublier les 300.000 victimes, civiles et militaires, qu’a fait cette grande guerre sud-américaine ; le Brésil a lui seul a perdu 60.000 vies, l’Uruguay près de 2.000, l’Argentine autour de 5.000, et le Paraguay plus de 200.000, pas de quoi se réjouir.

Question : qu’est devenu Solano Lopez ?

BG : Francisco Solano López Carillo, résistera jusqu’au bout, il sera tué sur le champ de bataille de Cerro Corá, au Paraguay, le 1er mars 1870.

Sentant qu’il allait perdre la guerre, il aura cette phrase « Le vainqueur n’est pas celui qui revient vivant du champs de bataille, mais celui qui meurt pour une belle cause ». La sienne fut perdue à tout jamais…

Solano Lopez juste avant la guerre

Solano Lopez juste avant la guerre

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