Carnaval, toute nudité sera chatiée

La Portela, l’une des plus traditionnelles écoles de samba de Rio, est la gagnante du défilé du carnaval 2017. Cela faisait 33 ans que cette école du quartier populaire de Madureira ne remportait pas le trophée, et pourtant la Portela a déjà 22 titres de championne des écoles de samba de Rio. Son défilé, sur le thème des rivières et de leurs légendes, a été parfait sur toute la ligne. Ce n’est pas le cas d’une autre école de samba, la União do Parque Curicica, qui a perdu des points à cause d’une de ses danseuses, qui aurait perdu son cache-sexe lors du défilé…

Defilé de la Portela sur le thème des rivières.

Defilé de la Portela sur le thème des rivières.

Question :  la nudité est pénalisée dans le carnaval ?

Bruno Guinard : dans les écoles de samba la règle est claire, il n’est pas permis de montrer les organes génitaux. Dans les faits, lors du défilé, qui est un concours, les écoles sont toujours à l’extrême limite de la réglementation, elles se débrouillent pour que certains intégrants soient nus sans montrer ce qui est interdit, comme on peut le voir sur la photo en haut de page (défilé de l’école Mocidade en 2015), les intégrants (sur un char) sont nus mais ne montrent pas les détails qui leur feraient perdre des points lors de la décision finale du jury. L’école de samba União do Parque Curicica s’est faite épinglée par les « contrôleurs » qui scrutent le défilé à la recherche d’irrégularités. La sambista (danseuse de samba) en question a declaré être arrivée sur le défilé avec un cache-sexe mais que celui-ci serait tombé sur le parcours.

Force est de constater que mademoiselle ne porte rien sur son intimité, juste un peu de peinture bleue ! Quel drôle de métier que celui de contrôleur de cache-sexe !

Force est de constater que mademoiselle ne porte rien sur son intimité, juste un peu de peinture bleue ! Quel drôle de métier que celui de contrôleur de cache-sexe !

 

Question :  cette réglementation vaut pour tout le carnaval ?

BG : c’est un réglement interne et spécifique pour le concours des écoles de samba. Tout est jugé pour apporter des points ou en retirer, sur le même principe qu’une compétition sportive. En dehors du défilé c’est le code civil qui fait jurisprudence et s’il devait être appliqué ce serait pour « attentat à la pudeur », une notion bien difficile à cerner pendant le carnaval.

La question se pose, quelles sont les limites de la pudeur ? Elles sont tellement relatives qu’elles sont toujours discutables. Bien sûr il y a le contexte qui peut être déterminant, une fille qui porte un bikini ultra mini, modèle brésilien fio dental (fil dentaire), est dans la normalité à la plage, mais on serait proche de l’attentat à la pudeur si elle débarquait comme ça dans un supermarché ou dans une banque. Elle n’y serait d’ailleurs pas acceptée, les lieux privés, commerciaux et publics ayant des règles strictes sur la tenue vestimentaire. Pas exemple, on ne rentre pas en short dans des locaux officiels, commissariats, poste, hôpitaux, administrations, etc, par contre, ça ne choque personne, et ce n’est pas interdit, qu’on monte dans le bus en slip de bain, en tout cas dans les quartiers de plage, en revanche ce n’est pas toléré dans le métro. Autre exemple, dans les immeubles résidentiels il y a un ascenseur à part pour les banhistas (les baigneurs). Pendant le défilé de carnaval, les corps dénudés sont incontournables, ils font partie du spectacle, ce sont eux qui font la Une des médias et pour beaucoup de célébrités, surtout du show business, c’est l’occasion d’attirer l’attention, on aime montrer qu’on est au top de sa forme et faire jaser sur ses attributs. Mais il faudra toujours respecter la régle, on ne montre pas les parties génitales, en revanche les seins et les fesses sont réglementaires et on ne se prive pas de les exposer !

Défilé 2017 : sur les chars des écoles de Inocentes de Belford Roxo et de la Rocinha.

Défilé 2017 : sur les chars des écoles de Inocentes de Belford Roxo et de la Rocinha.

Question : la nudité dans le carnaval est une tendance qui augmente ?

BG : dans le carnaval oui, il est évident que la nudité n’a fait que croître au fil des ans. Mais dans un même temps, on voit aussi un mouvement contraire, bien sûr avec la montée des évangéliques, qui investissent eux aussi le carnaval (voir article précédent), mais pas seulement. Cette année par exemple, la TV Globo, première chaine de télé du pays et celle qui a le plus d’influence sur la population, a pris le contre-pied en habillant sa Globeleza, une métisse au corps parfait, qui depuis 1990 annonce en quelques pas de samba l’ouverture des festivités.

A son arrivée sur le petit écran, la Globeleza (contraction des mots Globo et beauté) avait choqué le pays en apparaissant nue à la télé pendant le carnaval. Son corps était peint en partie ou couvert de paillettes, la nouveauté avait fait couler beaucoup d’encre. Certains criaient à l’exploitation de l’image de la femme noire, sensuelle et disponible, l’esclave sexuelle, fétiche qui hante la société brésilienne depuis l’époque coloniale. D’autres accusaient la Globo d’avoir créé et de diffuser un « produit d’exportation » comme promotion du tourisme sexuel.

Tout le monde y allait de son refrain, les féministes, les noirs, les intellectuels, les religieux, et pourtant, la Globeleza avait la nudité réglementaire, malgré sa totale nudité on ne voyait jamais son sexe. Bien sûr, comme au Brésil tout fini par être digéré et récupéré, la Globeleza est devenue une icône de la Globo et du carnaval. La nouveauté de cette année 2017 est donc que la Globo prend le contre-pied de la tendance, elle innove avec une Globeleza vêtue et plus représentative de la diversité brésilienne en introduisant divers éléments du folklore national.

Les Globeleza successives depuis 1990, à droite la version 2017.

Les Globeleza successives depuis 1990, à droite la version 2017.

Question : quelle tendance finira par l’emporter ?

BG : nous parlons ici de carnaval, et là tout indique que la nudité va se maintenir car elle fait partie des défilés. Pour la Globo, vêtir sa Globeleza est une initiative uniquement commerciale. Face à la concurrence la chaine n’a d’autre choix que de se démarquer, étant une chaine grand public, elle ne peut aller plus loin dans l’exposition des corps et la modernisation des moeurs. Elle a abordé tous les sujets de société actuels et polémiques, pour se positionner comme d’avant-garde, l’homosexualité, la drogue, la nudité, le sexe, etc, et sur tout cela la concurrence est aujourd’hui plus forte. La Globo essaye de séduire un public plus pudique, comme les évangéliques, dont le nombre ne cesse de croître, et par la même occasion fidéliser son public plus classique.

Quant au carnaval hors télés et hors défilés, dans les rues avec les blocos, là aussi ça part dans diverses directions. D’une part ces blocos, qui sont des cortèges de quartiers, ont vu leur nombre se multiplier en quelques années, un succès qui est due justement à une plus grande liberté, et sans récupération commerciale. Lá aussi on se dénude de plus en plus, mais en essayant de ne pas montrer les organes génitaux en plublic. On se déguise et se dénude au gré de ses prpres attentes et envies, sans les contraintes des écoles de samba. Chacun y choisi ses propres limites. Si on a un beau corps et qu’on a envie de le montrer et de se faire toucher, il suffit de l’exposer, si au contraire on préfère faire la fête sans les mains baladeuses et les harcélements, et bien on se couvre un peu plus. La tendance est à la fête des corps et des sensations, tout cela est très physique, mais il y a ceux, et surtout celles, qui ne sont pas prêts à tout accepter.

Des blocos de filles se sont ainsi formés, afin qu’elles puissent s’amuser sans passer systématiquement par le harcèlement sexuel. Ces filles ont même manifesté cette année pendant le carnaval, avec des slogans tels que « boire ne veut pas dire vouloir », un message aux hommes qui pensent qu’une fille ivre est une invitation. Il y a donc des limites à tout, c’est ça la vraie tendance. C’est un peu comme les bikinis, au fil des ans ils ont tellement rétréci pour devenir de simples cordons, qu’il a bien fallu revenir au bout de tissu, puisqu’on ne pouvait pas les réduire plus ! Il n’y a pas de meilleur exemple que le bikini pour illustrer cette subtilité brésilienne (certains parlent d’hypocrisie), qui veut qu’on montre tout sans être nu. Une raison pour laquelle les seins nus sur les plages sont vus comme une indécence. Mais là encore les choses changent, grâce au carnaval ; des femmes commencent à participer seins nus dans les blocos et depuis quelques années un cortège s’est organisé à Rio sur ce thème, dans le Bloco do Mercado, conduit par des femmes qui revendiquent la libération des seins nus.

Tanpis pour la  montée des évangéliques, ils n’auront plus qu’à méditer sur cette phrase du théologien Gaspard Van Baerle, qui au XVe écrivit « sous l’équateur point de péchés »…

Bloco do Mercado à Rio.

Bloco do Mercado à Rio.

 

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *