Le carnaval de la foi

Le carnaval de la foi
Le carnaval de la foi

Pour une grande partie des évangéliques brésiliens le carnaval est une source de péchés, une oeuvre du démon dont il faut s’éloigner à tout prix. Mais tous ne sont pas de cet avis et depuis quelques années un mouvement en faveur d’un carnaval évangélique s’est constitué. L’objectif est d’être présent dans cette incontournable fête qui mobilise tout le pays, en faire un tremplin pour évangéliser, y apporter de la morale tout en présentant une image moins sectaire et conservatrice. Des « blocos » (cortèges) de carnaval ont ainsi vu le jour sur le modèle des groupes traditionnels, c’est à dire avec tout l’attirail, défilés, uniformes, percussions, musique et danse. Le phénomène est en pleine extension, surtout dans les grandes villes, comme Salvador, Rio et São Paulo …  

Bloco « Sal da Terra » à Salvador de Bahia.

Bloco « Sal da Terra » à Salvador de Bahia.

Question : le carnaval n’est-il pas à l’opposé de ce que prônent ces églises ?

Bruno Guinard : il l’est totalement puisque littéralement le carnaval c’est la « fête de la chair », un concept que ces églises répriment systématiquement. Mais c’est justement sur cette communication que comptent ces églises, en étant présentes sur ces « lieux de perdition », afin de les « moraliser », elles diffusent et renforcent leur image missionnaire ; elles exorcisent et évangélisent. En plus de cela, l’interdiction de s’amuser constitue souvent un obstacle à l’adhésion d’une partie de la jeunesse, qui franchirait bien le pas de l’évangélisation mais n’est pas prête à abdiquer des plaisirs de la fête. En montrant qu’on peut s’amuser et vivre le carnaval, sans sombrer dans ses excès, ces églises deviennent plus « fréquentables », plus « normales ». Il y a donc dans cette participation au carnaval, le but évident d’élargir le terrain de recrutement de nouveaux adeptes.

Question : comment réagit la population en présence de ces cortèges « très sages » ?

BG : il n’y a pas vraiment de réaction car c’est justement la liberté qui est l’une des clés de la réussite du carnaval, on s’habille comme on veut, on dit, on fait, et on pense ce qu’on veut. Mais l’accueil est positif, on se dit que tout le monde a le droit de s’amuser, l’arrivée de ces cortèges « chrétiens » dans le carnaval est tout juste montrée comme une nouveauté.

Question : et du coté des évangéliques ?

BG : pour le moment la majorité est contre et bon nombre de pasteurs condamne publiquement cette participation. Pour certains, on ne peut pas partager une fête où l’alcool, la sensualité et le sexe ne sont pas réprimés. D’autres font le lien avec le candomblé et les religions animistes, que l’on retrouve souvent dans les thématiques, ou dans la musique et la danse. Les pasteurs prônent l’attache à un seul dieu, on ne peut donc tolérer aucune allusion à des divinités païennes, elles-mêmes associées au diable, lui aussi souvent représenté dans le carnaval.

Le démon à l’honneur pendant le défilé d’une école de samba.

Le démon à l’honneur pendant le défilé d’une école de samba.

Question : pendant les festivités que font ceux qui ne participent pas au carnaval ?

BG : les évangéliques ont pour habitude de se réunir dans des retraites et des temples éloignés des sites de carnaval. Ils y prêchent les évangiles tout en priant pour les « âmes perdues » qui s’adonnent aux dérives de la fête. Les pasteurs plus progressistes et ceux qui sont favorables à la participation dans le carnaval, pensent qu’il est contradictoire et égoïste de se cacher et de se retirer, que cela revient à se voiler la face et que leur place est parmi les pécheurs. C’est sur la base de cette pensée que s’est fait l’ouverture et tout indique que le mouvement ne fera qu’augmenter. En tout cas cette ouverture a provoqué un profond débat au sein des évangéliques sur la question de la bible et du carnaval, chacun y allant de son interprétation.

Bible ou carnaval, faut-il choisir

Bible ou carnaval, faut-il choisir ?

Question : concrètement comment se passe ce carnaval évangélique sur le terrain ?

BG : les blocos (cortèges) sont officiellement constitués, inscrits aux mairies, ce qui les autorise à défiler dans les rues. Le type de défilé et de bloco varie selon les villes, à Rio par exemple c’est sur le modèle d’une école de samba, à Salvador c’est un bloco de rues, etc, et comme dans les cortèges traditionnels, on y retrouve des percussionistes, des danseurs, des trio elétricos (camions avec haut-parleurs) et les participants s’identifient aussi par l’uniforme typique du carnaval, appelé abadá. Il est intéressant de constater que ce mot d’origine africaine a été transformé en abadeus par les évangéliques du carnaval, aba c’est le père en araméen, la langue du christ, et deus c’est dieu en portugais. « Dieu le père », on est en plein dans le sujet, ainsi on peut défiler en abadeus, et non en abadá, ce qui pourrait faire allusion au candomblé. Vu de l’extérieur, ces blocos n’ont pas l’air si différents des autres, si ce n’est que les participants scandent des refrains tels que « avec Jésus on s’amuse », ou encore « Jésus nous rend fou » (de joie bien sûr), « Jésus est notre joie », le ton est donné !

Abadeus du bloco Sal da Terra

Abadeus du bloco Sal da Terra

Question : et la musique ?

BG : les évangéliques ont compris depuis longtemps qu’il fallait utiliser ce qui plait au peuple et ce qui lui est familier. C’est le cas pour bon nombre de rituels, comme la transe ou l’exorcisme, empruntés aux autres religions, il en est de même avec la musique. On est bien loin des cantiques d’églises, pas très dansants, il faut bien l’avouer. Le style gospel est le genre musical qui domine l’univers évangélique, il a ses compositeurs, ses chanteurs, ses musiciens, il en existe un nombre incalculable dans tout le Brésil. La musique est probablement l’élément le plus fédérateur et convainquant pour les Brésiliens, les évangéliques lui réservent donc une place de choix dans leur liturgie. Mais le gospel n’a pas l’exclusivité, des styles musicaux adorés des Brésiliens ont été adaptés, on a gardé les rythmes en y mettant des textes propres à la foi et à l’évangélisation ; c’est ainsi que la samba et certaines de ses dérivées, comme le pagode ou le axé, mais aussi la sertaneja, le reggae, et depuis peu le funk, genre musical véhiculant pourtant une image peu favorable, de marginalité, de violence et de promiscuité. C’est le chanteur de funk Tonzão, récemment converti, qui a introduit ce rythme chez les évangéliques (voir clip ci-dessous).

 

Question : a-t’on une idée du nombre de participants évangéliques au carnaval ?

BG : il n’y a pas de données là-dessus, mais il n’est pas exagéré de parler de plusieurs dizaines de milliers de participants. A elle seule l’école de samba Bola de Neve Church (boule de neige church), de São Paulo, réuni cette année plus de vingt mille participants. A Rio le bloco Sou Cheio de Amor (je suis plein d’amour), est suivi par 4 à 5000 personnes, de même que Mocidade Dependente de Deus (jeunesse dépendante de dieu). A Salvador de Bahia, c’est le bloco Sal da Terra (le sel de la terre) qui défile dans les rues du Pelourinho (centre historique), et ce ne sont là que des exemples. Ce que l’on sait aussi c’est que certains concerts évangéliques réunissent plusieurs centaines de milliers de fidèles, comme ce fut le cas il y a deux ans lors de la tournée du groupe américain de reggae gospel, Cristafari (voir clip ci-dessous), ou de Tonzão avec son funk, comme expliqué plus haut.

 

Question : comment interpréter cette ouverture de la part des évangéliques ?

BG : le carnaval était probablement le dernier bastion à conquérir pour les évangéliques et ils sont en train de le faire. Bien sûr il y a des débats et des résistances, mais la tendance est bien là. Ces dix dernières années le nombre d’évangéliques a augmenté de plus de 61%, au dernier recensement de population en 2010, ils étaient 43 millions (sur 170 millions d’habitants à l’époque). L’église catholique étant en chute libre au Brésil, cela ne fait aucun doute que les évangéliques vont occuper tous les secteurs de la société. Ils contrôlent d’importants groupes médiatíques et sont aussi très influents en politique, avec un groupe à l’assemblée nationale avoisinant les 90 parlementaires, ils sont aujourd’hui capables de bloquer ou faire voter des lois ; certaines grandes municipalités sont dirigées par un maire évangélique, comme c’est le cas pour Rio, la seconde ville du pays. La participation au carnaval n’est donc pas à prendre comme une ouverture d’esprit, mais bel et bien une extension de la présence évangélique dans tous les pans de la société brésilienne, y compris les plus diaboliques !

Prières et percussions.

Prières et percussions.


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