Prisons brésiliennes, que peut faire l’armée ?

OPERAÇÃO POTIGUAR/MILITARES REFORÇAM A SEGURANÇA NAS RUAS DE NATAL
OPERAÇÃO POTIGUAR/MILITARES REFORÇAM A SEGURANÇA NAS RUAS DE NATAL

Face à la vague de violences qui depuis le début de l’année se répand dans les prisons et à l’extérieur, le gouvernement fédéral a demandé l’intervention de l’armée. Celle-ci s’est principalement déployée dans l’Etat de Rio Grande do Norte et sa capitale Natal, mais elle devrait intervenir dans d’autres régions du pays, comme à Rio de Janeiro et Roraima.

Contrôle des grands axes routiers à Natal.

Contrôle des grands axes routiers à Natal.

Question : l’armée peut résoudre le problème des prisons brésiliennes ?

Bruno Guinard : l’armée vient en renfort pour contenir la vague de violences, dans et hors des prisons, en appuyant la police militaire dans ses tentatives de séparer les factions. Elle doit surtout apporter un soutien logistique et matériel qui fait cruellement défaut dans le contrôle des prisons. A priori, l’armée ne devrait pas intervenir directement auprès des détenus. Mais il ne faut pas s’attendre à des miracles. De plus, comme toute action auprès des détenus se répercute à l’extérieur, personne ne sait quelles seront les conséquences de cette intervention. On vient de voir à Natal, où l’armée a installé des appareils empêchant l’utilisation de téléphones portables dans le périmètre de la prison d’Alcaçuz, que cela a immédiatement déclenché des attaques contre des postes de police et des autobus. Ces représailles sont d’ailleurs venues amplifier la vague de violences qui sévit sur la ville en signe de protestation au projet de mur devant séparer les factions rivales à Alcaçuz (voir texte précédent).

Question : autrement dit c’est l’engrenage de la violence, comment le stopper ?

BG : la question aujourd’hui est de savoir qui est le plus fort, les factions ou les pouvoirs publics ? Car il faut bien comprendre qu’il s’agit d’une guerre. L’armée y est d’un renfort important car c’est la seule capable de déployer les moyens techniques d’urgence pour espérer un certain contrôle des prisons, comme le blocage des téléphones, la fouille électronique, mais aussi la détection de tunnels, d’armes et autres objets illicites dans les installations. A ce niveau, l’armée peut aider à la mise en place d’une gestion plus efficace des installations, mais elle n’aura pas de quoi intervenir partout, car il s’agit de plusieurs centaines de prisons sur tout le territoire. Des dizaines de rebellions ont éclaté aux quatre coins du pays, face à une telle situation, l’armée ne peut tenir sur la durée. Il est donc impératif que les pouvoirs publics prennent les choses en main. Pour cela, le gouvernement prévoit toute une série de mesures, techniques, comme la création de nouvelles prisons (ce qui prendra des années !), puis le réaménagement des installations existantes, enfin, la refonte de l’appareil juridique, trop lent et inadapté.

 Jeunes détenus dans une cellule brésilienne.

Jeunes détenus dans une cellule brésilienne.

Question : les peines sont mal appliquées ?

BG : la prison aujourd’hui est l’issue facile pour la justice et la solution rassurante pour la société. On y enferme des délinquants en attente de jugement, pour la plupart des jeunes et pour des délits mineurs. Cette détention provisoire concerne 40% des détenus, c’est énorme, s’il n’y étaient pas ça permettrait de ramener la capacité des prisons à la normale. A cela s’ajoute les détenus dont le jugement a été prononcé, mais que l’administration a oublié, ou n’a pas eu le temps de traiter. Il est donc prévu de revoir la détention provisoire systématique, en accélérant les délais de jugement, en créant des unités seulement pour ce type de peine, et enfin, en développant d’autres solutions, comme le port de bracelets électroniques, ou encore la détention en semi liberté. Actuellement, ces 40% de délinquants placés en détention provisoire n’ont aucune chance de réinsertion. Dans la pratique, ils sortent de prison bien plus dangereux que quand ils y sont entrés, les prisons sont devenues les « universités du crime ». Les nouveaux arrivants, en attente de jugement, peuvent rester des mois, parfois des années, confrontés à des délinquants bien plus chevronnés et surtout aux factions qui les recrutent, le plus souvent même contre leur gré. La séparation des prisonniers par gravité de délit pourrait réduire le problème, c’est d’ailleurs une des mesures à l’étude.

Carte du Brésil avec la zone des frontières terrestres.

Carte du Brésil avec la zone des frontières terrestres.

Question : et comment régler la question des factions ?

BG : elle est liée à la lutte contre le trafic de drogue, c’est donc lui qu’il faut combattre, en commençant par couper les liens entre les détenus et la délinquance externe. Combattre les factions dans les prisons ne suffit pas. Il faut aussi être efficace à l’extérieur contre le trafic de drogue. Ceci implique toute une série de moyens et de mesures, qui jusqu’ici n’ont pas été suffisantes. Dans le domaine de la lutte contre le trafic de drogue, le Brésil souffre de sa géographie, c’est l’un de ses points faibles. Il ne faut pas oublier que le pays a des frontières communes avec les trois plus gros producteurs de cocaïne du monde. C’est plus de 8.000 km de frontières terrestres avec la Colombie, le Pérou, et la Bolivie, tous situés en région amazonienne, qui est difficilement controlable. En tout, le Brésil a presque 17.000 km de frontières terrestres, et avec dix pays, et sur cette immense frontière il n’a que 31 postes de douane, soit en moyenne un contrôle tous les 550 km ! Ça laisse de la marge aux passages clandestins de personnes et de marchandises. Les factions sont des mafias, elles vivent du trafic, essentiellement de la drogue, mais aussi de toute une contrebande, armes, cigarettes, alcools, etc, facilité pas la porosité des frontières. Les prisons sont pour elles des bases, pour ne pas dire des refuges, où s’y trouve une partie des grands délinquants qui organisent le trafic, mais aussi les jeunes recrues qui servent le trafic une fois dehors. Enfin, il faut une plus grande coordination entre la police fédérale (chargée des frontières) et l’armée, qui elle aussi patrouille le long des frontières et y possède des bases assez bien équipées, avec des bateaux, des hélicoptères et des avions. C’est donc toute une stratégie qui est à renforcer, dans laquelle on ne peut oublier la corruption, car c’est elle qui rend le trafic plus efficace.

Contrebande de cigarettes à la frontière paraguayenne

Contrebande de cigarettes à la frontière paraguayenne

Question : les mesures du gouvernement seront-elles suffisantes pour ramener le calme ?

BG : le calme n’existe pas dans les prisons brésiliennes, probablement on va terminer le mois de janvier avec 150 morts, ce qui sera un très mauvais début d’année. Mais il faut savoir qu’en 2016, c’est 372 morts qu’il y a eu dans les prisons brésiliennes. Les chiffres de janvier sont donc alarmants car il vont faire exploser les statistiques. Le gouvernement sera satisfait s’il arrive à ramener la situation à la « normale » de 2016. Pour cela, il a pris des mesures et débloqué des fonds, des directeurs de prisons ont été limogés pour complicité avec les factions, des groupes de travail du ministère de la justice ont été mis en place pour analyser les procès en cours afin d’accélérer les jugements ; il a aussi annoncé la construction de nouvelles prisons et un renforcement du contrôle des frontières. Dans l’urgence, il a fait appel à l’armée pour éviter une révolte généralisée et il essaie de séparer les factions dans les prisons, notamment à Alcaçuz, où la rebellion dure depuis le 14 janvier. Il a aussi promis de verser les salaires des agents carcéraux, dont certains ne reçoivent plus rien depuis des mois (comme c’est aussi le cas de policiers, de professeurs, etc). Tout cela fait donc partie d’un tout, et si la délinquance ne cesse de croître on ne peut pas tout mettre sur le dos de la crise politique et économique qui mine le pays depuis deux ou trois ans. Même s’il est certain qu’avec une partie des Etats et des municipalités en état de faillite les moyens manquent, l’insécurité est un problème chronique au Brésil, et les prisons n’en sont qu’un aspect. Pour toutes ces raisons les récentes mesures du gouvernement ne sont qu’un pansement sur une blessure infectée et  profondément gangrénée.

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