Chaos dans les prisons, Michel Temer appelle l’armée à la rescousse.

Chaos dans les prisons, Michel Temer appelle l’armée à la rescousse.
Chaos dans les prisons, Michel Temer appelle l’armée à la rescousse.

Depuis le début de l’année une série de massacres a fait près de 140 morts dans les prisons brésiliennes. Devant l’ampleur du chaos le gouvernement fédéral fait appel à l’armée. L’ONU condamne le Brésil, les organisations humanitaires s’indignent et les familles des victimes demandent des comptes. Le gouvernement brésilien promet toute une série de mesures, mais incapable de contrôler la situation il fait appel à l’armée…

Une des factions présente dans les prisons d’Amazonie où ont lieu des massacres.

Une des factions présente dans les prisons d’Amazonie où ont lieu des massacres.

 Question : pourquoi ces massacres dans les prisons brésiliennes ?

Bruno Guinard : ces massacres sont perpétués par des factions criminelles rivales qui contrôlent actuellement la quasi totalité des prisons brésiliennes. Ces factions sont des groupes directement liés aux mafias de la drogue, elles agissent à la fois à l’intérieur et à l’extérieur des prisons. En quelque sorte, les prisons fonctionnent comme les QG de ces factions, qui non seulement y commandent le trafic mais y organisent aussi le recrutement de nouveaux membres. Les prisons sont devenues le siège de ces mafias qui y règlent tout en éliminant ceux qui trichent, qui trahissent, ou ne se plient pas aux directives qui permettent d’élargir leur contrôle et leur trafic. Ces actes entrainent des vengeances, et c’est l’engrenage ; c’est exactement ce qui se passe en ce moment, c’est à dire la guerre entre factions rivales.

Question : qui sont ces factions ?

BG : elles ont commencé à faire parler d’elles à partir de 1993, juste après l’épisode du Carandiru. Célèbre prison située à São Paulo, où, en 1992, une intervention policière avait fait 111 morts parmi les détenus. A l’époque, il était déjà question de mater une rébellion provoquée par des groupes de détenus. Il semblerait que cet épisode ait entrainé l’organisation de factions structurées au sein des prisons, à la base pour revendiquer de meilleures conditions de détention, certains se proclamant « syndicats », mais qui ont vite évolué vers la protection ; un groupe fort et uni ayant plus de chances de survivre que des détenus isolés. Comme la protection ce n’est pas gratuit, en échange il fallait « travailler » pour la faction. C’est à partir de là qu’elles sont devenues des organisations parallèles puis mafieuses, directement liées au trafic de drogue. Ces factions se sont renforcées au fil des ans, on en compte actuellement plus d’une trentaine dans tout le pays, dont la plus puissante est le PCC (Premier Comando de la Capitale), né en 1993 à São Paulo et contrôlant aujourd’hui la quasi totalité des prisons du pays. Un autre groupe rival très puissant est le FDN (Famille du Nord), qui contrôle tous les États du nord du pays, donc la région amazonienne, où ont eu lieu dernièrement les importants massacres des prisons de Manaus et de Roraima. Ennemis jurés, le PCC et la Famille du Nord seraient à la base de l’actuelle guerre des factions, qui a éclaté en réaction à une alliance entre le PCC et le CR (le Commando Rouge), une autre faction, considérée comme la plus cruelle et belliqueuse du pays. Ce Commando Rouge est d’ailleurs la plus ancienne association de détenus, elle aurait été créée en 1979 dans le pénitencier de Ilha Grande (aujourd’hui fermé) près de Rio. A l’époque, sous la dictature militaire, on y maintenait les prisonniers politiques. L’actuel massacre à Alcaçuz, qui a provoqué l’intervention de l’armée, est le résultat d’une guerre entre le PCC et le Syndicat RN, faction locale. On en est arrivé au point que le PCC exige le retrait total de ce rival de la prison, et non pas une séparation physique comme le projette l’État. Un mur au milieu de la prison devrait séparer les deux factions, mais cela ne satisfait pas le PCC, qui menace de mettre plusieurs villes du pays à feu et à sang si cette exigence n’est pas satisfaite. Ces derniers jours, le PCC a d’ailleurs fait une démonstration de force en attaquant plusieurs unités policières et mettant le feu à plusieurs autobus dans la ville de Natal, la capitale régionale.

Troupes d’élite bloquant l’accès au Carandiru après le massacre de 1992.

Troupes d’élite bloquant l’accès au Carandiru après le massacre de 1992.

 Question : comment peut-on en arriver à une telle situation ?

BG : deux évidences, la corruption d’une part, et l’absence et incompétence des pouvoirs publics de l’autre. Cela n’est ni nouveau, ni exclusif, c’est tout le secteur public au Brésil qui est précaire. Dans un tel contexte, comment un Etat qui ne s’occupe pas du citoyen « honnête », pourrait-il se préoccuper de prisonniers ? Les prisons sont donc pour la plupart dans un état de vétusté à peine imaginable ; tout comme le sont les conditions de travail des agents carcéraux qui sont sensés les garder. Personne ne peut travailler normalement dans de telles conditions. Alors les employés baissent les bras, se laissent corrompre, non pas pour s’enrichir mais tout simplement mener une vie décente, payer une école à leurs enfants, une assurance santé, un logement hors des favelas… Le problème des prisons est le reflet de ce système brésilien à deux vitesses, d’une part ce grand pays développé comptant parmi les premières puissances économiques de la planète, et de l’autre un sous monde, qui existe partout où il y a absence de l’État. Un contexte dans lequel les prisons ne peuvent être que les tréfonds de la société.

Question : et tout le monde trouve cela normal ?

BG : tant qu’il ne se passe rien de « spectaculaire » personne ne pense aux prisons. C’est quand il y a des grands massacres, comme ceux du moment, qu’on se souvient qu’elles sont là. On trouve incroyable que la plupart des prisons n’aient plus de grilles, plus de portes, que les prisonniers y construisent ou y détruisent des murs, ces mêmes prisonniers qui n’ont même pas d’uniformes. Tout comme il est incroyable que des agents carcéraux y permettent l’entrée d’armes sans penser qu’un jour elles puissent se retourner contre eux. Et que dire des activités des factions qui dictent leurs lois dans les prisons, et en dehors, et les appliquent pour faire régner leur ordre mafieux.

Rebellion dans la prison d’Alcaçuz, Etat de Alagoas la semaine passée.

Rebellion dans la prison d’Alcaçuz, Etat de Alagoas la semaine passée.

 Question : le surpeuplement des prisons n’est-il pas la cause de cette situation ?

BG : c’est la conséquence directe de l’abandon du secteur par les autorités. Les locaux sont d’une vétusté extrême et la surpopulation carcérale y approche les 170% (moyenne nationale). Cela ne peut être qu’explosif. On laisse entrer dans les prisons à peu près tout ce dont les prisonniers ont besoin pour communiquer directement avec l’extérieur, des téléphones portables, armes, surtout armes blanches, mais aussi de l’argent et de la drogue. Tout cela est en général introduit au cours des visites, les fouilles sont manuelles et quand les gardes sont « achetés » ils ferment les yeux. Par ailleurs, la vétusté et la corruption font que le contrôle des locaux, soit fait non pas par les agents mais par les prisonniers eux-mêmes. Ils « s’arrangent » donc entre eux pour abattre des murs qui leur permet de mieux faire circuler les hommes et le matériel, de creuser des tunnels pour sortir ou faire passer des produits illicites. Il existe même dans les prisons un détenu que l’on appelle le chaveiro (le porte-clés), c’est lui qui comme son nom l’indique est responsable des clés des cellules. Cela en dit long sur le contrôle exercé par les employés de la prison. Il y a des secteurs où ceux-ci ne vont même pas, tant c’est devenu dangereux. Car à cette vétusté s’ajoute la brutalité et cruauté des actes qui y sont pratiqués. Nous sombrons là dans ce que la sauvagerie a de pire, décapitations, écartèlements, et même cannibalisme ; et ce ne sont pas du tout des actes exceptionnels. Dans la rébellion de cette semaine dans la prison d’Alcaçuz à Alagoas, 26 prisonniers ont été décapités.

Intérieur d’une prison brésilienne.

Intérieur d’une prison brésilienne.

 Question : combien y-a-t’il de prisonniers et de prisons au Brésil ?

BG : actuellement 670.000 détenus, c’est la quatrième population carcérale du monde. Le pays est au coude à coude avec la Russie, et derrière la Chine et les USA. Ce chiffre est d’ailleurs approximatif car ne prend pas en compte les prisonniers en régime de semi-liberté. De cette population, 6 % sont des femmes. Autre chiffre important car il souligne un autre aspect, 40% des prisonniers sont en attente de jugement, ce qu’on appelle la prison préventive. Il s’agit pour la majorité de petits délinquants récidivistes, car au Brésil on ne va pas en prison pour un premier délit. Autres données importantes, un tiers des délinquants est en prison pour trafic, majoritairement de drogue, un autre tiers pour vol avec violence, et 13% le sont pour homicide. Étrangement, personne n’est en prison pour corruption !  Quant aux établissements pénaux, il y en a actuellement 817 répartis sur tout le territoire et qui est composé de 470 pénitenciers (dont 53 féminins), le reste étant des unités plus ouvertes, avec régime de semi-liberté. Il existe aussi 4 pénitenciers sous contrôle fédéral, les seuls qui ne soient pas surpeuplés et où sont incarcérés les détenus considérés comme les plus dangereux.

 

A suivre : prisons brésiliennes, que peut faire l’armée ?

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