De la dinde au coq, le Brésil et ses gallinacés

Joyeux Noël ! Jésus mangeait du poisson, vous le saviez ?!
Joyeux Noël ! Jésus mangeait du poisson, vous le saviez ?!

La tradition de manger de la dinde le soir de Noël est arrivée au Brésil avec les colonisateurs européens. Ici on l’appelle Peru (Pérou), même si cet oiseau n’est pas originaire de ce pays. Mais la dinde « péruvienne » n’est pas la seule particularité du Brésil, qui entretient d’insolites rapports aux gallinacés. C’est le cas de la poule, du coq, du poussin, mais aussi des cailles et des pintades… Enquête au pays des noms d’oiseaux.

Galinha (poule) ou Perua (dinde) ? Il faut choisir !

Galinha (poule) ou Perua (dinde) ? Il faut choisir !

 On le sait, depuis l’avènement de la chrétienté en Europe il est de bon ton de manger du gibier à plumes le soir de Noël. C’est ainsi que les faisans, les perdrix et les cailles, qui ornaient déjà toutes les bonnes tables, étaient à l’honneur ce soir là. Plus l’oiseau était rare, plus il était digne de célébrer la naissance du petit Jésus. Au Moyen Age, même les paons venus d’Asie étaient un met de choix. Plus tard, c’est la dinde, pourtant moins élégante mais tellement plus exotique, qui remplaça tous les autres volatiles pour les commémorations de la Nativité. Les Espagnols avaient ramené cet étrange oiseau du Mexique, il était alors si rare qu’il devint le chouchou (on devrait dire le glouglou) de tous ceux qui avaient les moyens de se le farcir, aux marrons bien sûr. Glouglou car la dinde glousse, mais pourquoi peru pour les Brésiliens ?

C’est très simple, quand la dinde est arrivée au Brésil à l’époque portugaise, on entendait beaucoup parler de la conquête du Pérou et de l’empire inca. L’Espagne dominait alors les civilisations riches en or du Nouveau Monde et les Portugais confondaient allégrement le royaume du Pérou et celui du Mexique. Pour eux, tout ce qui venait des Amériques espagnoles venait du Pérou. Il n’en fallu pas plus pour que la « poule du Pérou » devienne le peru au Brésil, tout comme la « poule d’Inde » qui devint tout simplement la dinde en français. Mais attention, au Brésil on dit le peru, c’est un nom masculin, et il ne désigne pas que la volaille de Noël. Tous les hommes normalement constitués ont un peru (exceptés les castrats), et comme chacun a besoin d’une chacune, la femme aussi peut être une perua, c’est la femelle du peru. Mais là encore attention, la perua au Brésil désigne une femme extravagante, surchargée d’érotisme, ne voulant pas faire son âge en s’habillant et se décorant comme une jeunette. Elle est souvent retouchée et siliconée de partout. Si elle est jeune et couverte de maquillage et d’accessoires, on l’assimile au sapin de Noël, on reste dans le sujet !

Peruas, morceaux choisis.

Peruas, morceaux choisis.

Ceci étant, malgré les apparences, une femme perua n’est pas forcément à la recherche d’un peru organe masculin. Si tel est le cas, elle n’est plus perua mais galinha, une poule. Ceci dit, elle peut cumuler les deux, devenant alors un hybride que la zoologie populaire n’a pas encore répertorié. Ce n’est pas simple la volaille au Brésil ! Mais si on a en tête qu’une dinde n’est pas forcément une poule, c’est qu’on commence à se situer.

Malheureusement il va falloir se concentrer encore car ce n’est pas fini. Si nous avons vu que le peru désigne le pénis humain, sachons qu’il peut aussi être un poussin ! Et oui, car l’organe en question porte encore beaucoup d’autres noms, dont celui d’un autre volatile, le pinto, qui veut dire le poussin. Il est vrai qu’on ne sort pas de la famille des gallinacés. Jusqu’ici personne n’a réussi à expliquer clairement pourquoi le pinto et le peru désignent le sexe de l’homme. Pour le poussin certains se risquent à dire que ça vient du fait qu’il a besoin d’intimité et de protection, ce qu’il trouve sous l’aile de sa maman poule. Allusion au caleçon ou au slip, allez savoir. D’autres, plus portés sur la chose, disent que c’est à cause de sa douceur et de sa chaleur (il y a des connaisseurs !). Soit, mais on est quand même très loin du dindon, dont les mauvaises langues disent que c’est à cause de son cou sans plumes qui peut changer d’aspect suivant ses humeurs ! Entre le mignon petit poussin et le grand vilain cou du dindon, chacun fera la part des choses…

« Noël c’est injuste, c’est le dindon qui meurt mais la messe est pour le coq ».

« Noël c’est injuste, c’est le dindon qui meurt mais la messe est pour le coq ».

Fort heureusement il y a le galo, le coq, pour redorer le blason des gallinacés brésiliens. Lui au moins il est fier, il est fort, il est le symbole de grands clubs de foot locaux et dans le passé était une star des rings dans les combats de coqs traditionnels du nord et nord-est, aujourd’hui interdits. Il est aussi le symbole du Portugal et c’est par la colonisation qu’il fait son entrée au Brésil. Symbole chrétien du jour qui se lève, la lumière nouvelle, la messe de minuit au Brésil s’appelle missa do galo, la messe du coq. Car c’est lui qui en chantant dans la nuit de la Nativité, annonce le « jour nouveau », cocorico…

A ce moment là tout le monde oublie qu’avant d’être galo il était pinto descendant de la galinha. N’étant pas impliqué dans les affaires de croupion, il n’existe aucun signe de dérive chez le coq au Brésil. En aucun cas il ne peut être utilisé pour désigner un « homme à femmes » ou une « femme à hommes », qui eux se sont vus attribuer le sobriquet de galinha. Et c’est bien là une autre de ces anomalies inexplicables du parler brésilien. Car l’homme à femmes est lui aussi galinha, un homme poule ! L’égal des femmes, c’est à y perdre son latin !

Si en francais un « papa poule » s’occupe bien de ses enfants, au Brésil non. Tout comme la « mère poule » d’ailleurs, les gallinacés étant de piètres parents, ici on confie ce rôle de la bonne nounou à un autre oiseau, la coruja, la chouette. C’est ainsi que les petits Brésiliens peuvent avoir une mamãe ou un papai coruja. Ce qui n’empêche pas à ces derniers d’être aussi mamãe ou papai galinha, les rôles sont cumulables, mais là c’est moins chouette pour les enfants.

Le coq s’en tire donc avec les honneurs, mais attention, seulement dans sa phase adulte, s’il y parvient. Car dans sa jeunesse il est un Frango, un vulgaire poulet d’abattoirs pour congélateurs de supermachés. Il n’a la vie sauve que s’il est Franguinho, ou Franguinha, il désigne alors une jeune et belle personne, et dans ce cas s’il fini chez KFC, ce sera derrière les caisses avec un joli uniforme et non pas dans une boite en carton avec des frites. Il y a un bon dieu pour les poulettes !

Si l’on peut considérer plutôt positif la position de tous ces gallinacés au Brésil, il y en a un en revanche qui s’apparente à un oiseau de malheur. Il s’agit de la galinha de Angola, la pintade, que l’on connait au Brésil sous au moins une douzaine de noms, suivant les régions et le sort qu’on lui réserve. Les Portugais l’ont ramené d’Afrique dès le 15e siècle, à l’époque on l’appelait la poule du pharaon, ou encore la poule peinte, la pintada, à cause de son plumage. C’est d’ailleurs cette dernière appellation qui est restée dans la langue française, la pintade. Comme elle vient d’Afrique, elle est souvent sacrifiée dans les rituels afro-brésiliens. Au Brésil on ne la mange pas, c’est plutôt un oiseau d’ornement, que l’on garde aussi près des maisons, car il éloigne les serpents et les scorpions. Mais le pire pour la pintade c’est qu’ici elle fait l’objet de moqueries. Son cri répétitif s’assimile en portugais à la phrase tô fraco tô fraco tô fraco… Ce qui veut dire « je suis faible », ou « je me sens faible ». On est loin de l’orgueilleux galo ou de l’extravagante perua ! Il y a quelques temps, un journaliste s’est même amusé à comparer la pintade à l’ex présidente Dilma Rousseff, pauvre bête. On ne saura jamais s’il se référait à sa situation politique, à sa façon de s’exprimer, ou tout simplement au corsage qu’elle portait ce jour là (voir photo ci-dessous). Quand on vous dit que la galinha de Angola est un oiseau de mauvaise augure !

Dilma Rousseff

Et pour finir, la cerise sur le gâteau, ou plutôt l’œuf de caille ! C’est bien connu on a toujours besoin d’un plus petit que soi. Car pour que tous ces gallinacés fonctionnent à plein régime, il leur faut de l’énergie ; c’est surtout le cas du peru, du pinto et des galinhas, hommes ou femmes. Ils auront alors besoin des œufs de la codorna, un autre gallinacé, de petite taille cette fois, la caille. La science ne l’a jamais prouvé mais la réputation persiste, les œufs de caille seraient un aphrodisiaque de tout premier choix ! Au Brésil on les accommode donc à toutes les sauces et on les retrouve dans tous les banquets, les soirées, et en entrées dans pas mal de bars et restaurants. Malgré cet immense succès, personne jusqu’ici n’a été capable de prouver les vertus de l’œuf de codorna. On sait qu’il se digère facilement et que comme il regorge de vitamines, de protéines et de sels minéraux, il ne peut être que bénéfique à la santé. Mais de là à en ingurgiter des kilos pour se faire bien voir auprès de ses partenaires !

Tout juste est-il que certains spécialistes de la virilité disent que cette réputation provient de la taille et de la forme des œufs de codorna, qui rappelle les testicules de l’homme. D’autres, plus agronomes dans leur analyse, pensent que c’est à cause de la précocité et de la fertilité des cailles dans la reproduction. En tout cas le sort de cet innocent petit gallinacé n’est pas des meilleurs, si la galinha de Angola s’en tire plutôt bien en jouissant d’une certaine liberté et n’est pas appréciée pour sa chair, il n’en est pas de même pour la codorna.  Élevée en batteries dans des cages minuscules, la pauvre bête doit pondre tout ce qu’elle peut avant de finir à la rotissoire, car les Brésiliens en sont friands. Triste sort pour une si fidèle alliée des infidélités. Seule trêve pour elle, la période de Noël ! Si le 25 décembre est la journée noire des perus, la codorna peut compter ce soir là sur la fermeture des motels et des churrascarias !

Caille et ses oeufs.

Caille et ses oeufs.

Repères gallinacés:

Peru – C’est la dinde ou le dindon de Noël, et aussi l’organe viril des hommes.

Perua – Femme extravagante, en général de plus de 30 ans. Attention, c’est aussi un modèle de voiture familiale, toutes marques, de type kombi ou break.

Pinto – Le poussin et le zizi des garçons. Attention, c’est aussi un nom d’origine portugaise très répandu. Quand M. Pinto vient vous saluer, il est déconseillé de le remercier par un « piou piou ».

Galinha – C’est la poule, mais c’est aussi la femme à hommes, ou l’homme à femmes.

Galo – Le coq, aucune allusion au sexe, ne l’oublions pas on lui dédie la messe de minuit ! Par contre quand il est jeune, encore poulet, on le mange et dans ce cas il s’appelle Frango. Si l’on voit écrit Galeto sur une devanture de restaurant, c’est qu’il s’agit d’un coquelet, comme la caille on le trouve souvent sur les rotissoirs !

Franguinho ou Franguinha – Garçon ou fille, une belle et jeune personne.

Galinha de Angola – C’est la pintade.

Ovos de codorna – Ce sont les œufs de caille.

 

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