Brasilia capitale mystique (2ème partie) : les guérisseurs de Brasilia et alentours.

Brasilia capitale mystique
Brasilia capitale mystique

Comme nous l’avons vu dans une première partie, l’actuelle capitale du Brésil est liée à des mouvements ésotériques depuis les années 50. Dans ce contexte, Brasilia et ses alentours sont aussi connus pour leurs guérisseurs, ces médiums médecins et chirurgiens qui pratiquent des interventions spirituelles et que l’on vient consulter du monde entier.

 

João de Deus lors d’une chirurgie spirituelle

João de Deus lors d’une chirurgie spirituelle

Question : pourquoi des guérisseurs à Brasilia plus qu’ailleurs ?

Bruno Guinard : il y a plusieurs explications à cela. Tout d’abord, comme on l’a vu, la région est propice au mysticisme, ce qui en fait une importante destination religieuse et spirituelle, ce que l’on appelle ici le « tourisme de la foi », une activité qui brasse plus de 18 millions de personnes chaque année dans le pays. Il y a donc dans cette région, une grande demande de cette population ouverte aux médecines alternatives. A cela s’ajoute le fait que le pays souffre d’un manque chronique de structures médicales publiques, et la médecine privée est excessivement chère. Il y a donc une très grosse demande de soins gratuits. D’autre part, les patients ayant recours aux guérisseurs, le font soit parce-qu’ils ont tout essayé sans résultats positifs, soit en complément d’autres traitements. Enfin, il y a l’aspect culturel, le syncrétisme et la spiritualité sont dans l’âme des Brésiliens, le fait d’appartenir à une religion n’empêche pas de se rapprocher d’autres croyances et pratiques, une ouverture d’esprit totalement compatible avec l’utilisation de médecines parallèles. Dans ce contexte, Brasilia et la région du planalto central, concentrent un nombre important de guérisseurs, dont certains de renommée internationale, comme João de Deus, qui a reçu et soigné des personnalités comme Lula, Naomi Campbel, Oprah Winfrey, Shirley Maclayne et bien d’autres encore. Ceci étant, même si cette région en concentre un grand nombre, les guérisseurs sont présents dans tout le pays et au cours de ces dernières décennies la demande a beaucoup augmenté. Des guérisseurs se sont rendus célèbres dans d’autres villes, comme Recife, avec le docteur Queiroz dans les années 1980/90, ou encore à Rio de Janeiro, où l’hôpital spirite Frei Luis reçoit autour de 5.000 interventions par jour.

Salle d’attente à Abadiânia dans le centre de guérison Casa Dom Inácio de Loyola

Salle d’attente à Abadiânia dans le centre de guérison Casa Dom Inácio de Loyola

 

Question : ces guérisseurs sont-ils issus des cultes africains ou du chamanisme des Indiens ?

BG : non, l’immense majorité des guérisseurs est issue du spiritisme d’origine européenne, que l’on appelle aussi kardécisme. Les cultes d’origine africaine ou amérindienne restent très marginaux dans le domaine de la médecine. Bien sûr il existe des consultations et des soins dans le candomblé, mais il consiste presque exclusivement en l’absorbtion de plantes médicinales. Quand à la médecine indigène, elle est presque inexistante puisqu’il faudrait pour cela consulter des chamans, qui sont devenus rares et de toute façon assez inaccessibles géographiquement.

Question : qu’est-ce que le spiritisme ou kardécisme ?

BG : le kardécisme est d’origine française et date du XIXe. Il doit son nom à Allan Kardec, esprit d’un druide entré en communication avec un Français pédagogue, Hippolyte Rivail. C’est à travers ce contact spirituel que ce lyonnais prend le nom d’Allan Kardec et codifie le spiritisme. A partir de là, une philosophie spiritualiste se développe en France autour des principes de Kardec. Celui-ci publie « le livre des esprits » en 1857 ; cette doctrine gagne l’Europe puis l’Amérique du nord, et enfin le Brésil où elle devient une véritable religion. C’est la grande époque des séances de tables tournantes, une façon de matérialiser la communication avec les esprits des morts. Les spirites les mieux préparés sont des médiums, ils établissent le contact avec les esprits afin qu’ils se manifestent et apportent leur appui aux vivants à travers différentes techniques, comme la psychographie (écriture des esprits par la main d’un médium), la psychopictographie (peinture médiumnique), la médecine, mais aussi certaines formes d’exorcisme. Dans la doctrine spirite, l’homme est composé d’un corps matériel et d’une enveloppe invisible appelée périsprit. Lors du décès, ce périsprit, qui survit à la matière, quitte le corps qui va se décomposer. Il rejoint le monde des esprits, qui possède ses lois et sa hiérarchie. Le spiritisme d’Allan Kardec est basé sur l’existence et l’unicité de dieu, qui est le créateur de l’univers et de tous les êtres, rationnels et irrationnels. Tous les êtres sont reliés à dieu par le périsprit, qui, à l’inverse du corps, est immortel et indestructible. Pour les spirites l’esprit est en perfectionnement constant, il se réincarne pour progresser moralement et matériellement, passant toujours vers un être plus évolué cherchant à se rapprocher de la connaissance, de la responsabilité, de la sagesse et de l’amour. L’esprit conserve toujours son libre-arbitre, il peut se reincarner à l’infini, ou au contraire évoluer très vite vers un esprit supérieur, donc plus proche de dieu.

Salle de soins dans un centre spirite.

Salle de soins dans un centre spirite.

La doctrine spirite est une alliance entre la religion, la philosophie et la science. Seuls les esprits les plus évolués sont dotés du pouvoir de guérison. Tous les guérisseurs spirites, mis à part bien sûr les charlatans qui s’en revendiquent mais n’en font pas partie, incarnent l’esprit d’un grand guérisseur, médecin, ou chirurgien, pour effectuer les guérisons. Ils ne sont alors que l’instrument de l’esprit qui les guide dans leurs gestes et leur permet de travailler sur l’esprit du patient, et plus rarement sur son corps.

Question : pourquoi ces guérisseurs sont issus du spiritisme ?

BG : en arrivant au Brésil à la fin du XIXe, le spiritisme s’est tout de suite engagé dans des oeuvres de bienfaisance, comme c’était déjà le cas en France. Au Brésil, devant l’absence et la vétusté des services de santé, les spirites se sont surtout dédiés à offrir des soins gratuits à la population. Cette « spécialisation » est d’ailleurs la marque de fabrique du « spiritisme à la brésilienne ». Elle est due en grande partie au fait qu’à l’époque, fin du XIXe, le président de la toute nouvelle fédération spirite, Dr. Bezerra de Menezes, était lui-même médecin. Ce médecin, qui fut une des grandes figures de son époque, est considéré comme le père de la doctrine spirite au Brésil, c’est lui qui a réussi à en unifier les courants antagonistes. Tandis qu’en France le spiritisme disparaissait peu à peu, au Brésil il s’est développé tout au long du XXe siècle pour devenir une des religions les plus influentes du pays. Il y avait au dernier recensement de population en 2010, presque 5 millions d’adeptes, et un nombre incalculable de personnes qui fréquentent occasionnellement les centres spirites. Un fait très intéressant, et qui nous ramène à la région de Brasilia, est la fondation en 1929 de la ville de Palmelo (à 180 km de Brasilia), la seule du Brésil à avoir été fondée autour d’un centre spirite, alors que traditionnellement elles le sont autour des églises catholiques. Cette municipalité est celle du Brésil qui a le plus gros pourcentage de spirites, ils y sont près de 60%. Ses premiers habitants sont devenus adeptes du spiritisme après avoir assisté à une guérison pratiquée au tout nouveau centre spirite. Palmelo fait aujourd’hui partie des villes brésiliennes du « tourisme de la foi ».

Séance de psychographie dans un centre spirite à Palmelo.

Séance de psychographie dans un centre spirite à Palmelo.

 

Question : pourquoi le spiritisme est si influent ?

BG : d’abord parce-que c’est la religion du Brésil dont les adeptes ont le plus haut niveau de vie et  niveau scolaire. 70% des adeptes sont blancs, et l’on sait que le pouvoir au Brésil est entre les mains de cette population, c’est aussi la classe sociale la plus favorisée. D’autre part, les oeuvres de charité des spirites sont hautement respectées, par le fait que tout est gratuit et aussi par leur niveau d’excellence. Les spirites maintiennent dans tout le pays des foyers pour les personnes âgées et handicapés, des centres de soins comme hôpitaux et dispensaires, mais aussi des phamarcies, des écoles et des crèches, tout cela réservé aux plus démunis.

Question : ces interventions ne sont-elles pas considérées comme pratiques illégales de la médecine ?

BG : légalement elles le sont effectivement quand il y a incision et prescription de médicaments. Tant qu’il ne s’agit que d’apposer les mains et distribuer des remèdes naturels à base de plantes, cela entre dans la catégorie des cultes religieux et depuis la nouvelle constitution de 1988 (post dictature) la lliberté de culte est totale au Brésil. Mais il est vrai, que le spiritisme a longtemps été assimilé à la sorcellerie. Juste après la proclamation de la république en 1889, alors que le spiritisme venait d’arriver au Brésil, les républicains, qui craignaient des complots monarchistes, interdisaient toutes les réunions non officielles, ce qui mettait un frein aux rencontres spirites. Ensuite, tout au long du XXe siècle, les médiums qui pratiquaient la médecine spirite étaient poursuivis et même emprisonnés. Même les plus célèbres d’entre eux ont été ennuyés, à l’exemple de José Arigó, l’un des médiums qui a marqué le XXe siècle au Brésil. C’est le président Jucelino Kubistcheck (l’homme de Brasilia !) qui est intervenu en sa faveur, José Arigó avait soigné la fille du président… Plus tard, le docteur Edson Queiroz, à Recife, a lui aussi eu des ennuis avec la justice. João de Deus, quant à lui, s’est trouvé protégé par la constitution de 1988. Un fait intéressant est que la plupart des médecins spirites sont aussi médecins professionnels. Cela leur permet de prescrire des médicaments, en général homéopathes, ils ont aussi une bonne connaissance du corps humain et de ses pathologies.

Le guérisseur Valentim Ribeiro Souza, près de Brasilia

Le guérisseur Valentim Ribeiro Souza, près de Brasilia

Question : pourtant il y a des incisions qui sont pratiquées.

BG : ce n’est pas la règle, les incisions ne sont d’ailleurs pas recommandées par la Fédération Spirite Brésilienne, mais il est vrai que certains médiums y ont recours. Dans ce cas, il faut que ce soit sur une demande du patient, jamais les incisions ne sont pratiquées sans son autorisation. Dans les cas d’incisions, il y a effectivement pratique illégale de la médecine, encore faut-il que les services de vigilance soient présents pour constater le flagrant, ce qui est rare. En revanche, une enquête est déclenchée quand il y a plainte du patient.

Question : il y a donc un gros taux de guérisons ?

BG : ou de non guérisons sans conséquences sur la santé du patient et dans ce cas le patient n’a aucune raison de se plaindre, ce qui complique l’évaluation du taux de réussite. Il n’y a donc aucune donnée lá dessus. Puis, les médecins spirites recommandent de ne jamais interrompre un traitement conventionnel en cours, par exemple, les patients atteints d’un cancer sont orientés à continuer leur chimiothérapie. En cas de guérison, il n’est donc pas aisé de distinguer lequel des deux traitements a fonctionné. Le plus commun pour ceux qui étudient le phénomène spirite est de considérer que les traitements sont complémentaires, que la matière peut être soignée par un traitement conventionnel, tandis que l’esprit intervient à un autre stade, apportant un support psychologique et un réconfort spirituel, qui permettent de guérir…

A suivre (3ème partie) : les guérisseurs, comment se passe une opération spirituelle…

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