Splendeur et décadence de la musique brésilienne – A música sertaneja

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Pour finir cette série de textes sur la musique brésilienne d’aujourd’hui, j’aborde ici le genre musical sertanejo, qui, sans être une nouveauté, est actuellement le plus écouté et diffusé dans le pays. En 2016, la musique sertaneja représente 65% de tout ce qui passe sur les ondes, les réseaux sociaux, la télévision, et de ce qui se vend et est téléchargé. Au top 20 des chansons au Brésil, 13 appartiennent à cette catégorie, les trois premiers interprètes sont Luan Santana, Gusttavo Lima et Marilia Mendonça, une des rares femmes à tenir le haut du pavé dans ce genre musical ; malgré leur succès, ils ne sont que des petits nouveaux dans ce genre qui compte des dizaines de stars.

Marilia Mendonça

 

Question : sertaneja, d’où vient cette musique ?

Bruno Guinard : cette musique est née au début du XXe siècle dans les campagnes, parfois aussi dans les banlieues avec les migrants venus de l’arrière pays. La sertaneja s’inspire de plusieurs styles, dont la sérénade et le fado portugais, mais a reçu d’autres influences dans les années 50, comme la polka. A la base, elle se joue à la guitare qui accompagne les voix, généralement des duos. Ce genre est aussi appelé caípira (paysan), et il se présente en divers sous genres, dont le sertaneja de raiz (l’original), qui est resté principalement dans les terres et en marge de la musique « urbaine ». Les premiers duos deviennent célèbres grâce à la radio, à l’exemple de Tonico et Tinoco, dans les années 40, 50 et 60. Ce duo a battu tous les records de vente de disques du pays, avec 150 millions d’exemplaires tout au long de leur carrière (seul Roberto Carlos, le roi de la variété, approche ces chiffres avec 120 millions). Puis, dans les années 70 le duo Milionário et José Rico apporte au genre des éléments qui s’inspirent des Mariachis mexicains, comme la trompette, mais aussi des fioritures sur les vêtements et les instruments. On considère d’ailleurs ce duo comme le précurseur de ce qu’est la musique sertaneja moderne. Puis, dès la fin des années 80 on affiche clairement son origine de vaqueiro, le style cowboy s’affirme pour se démarquer des chanteurs des villes, des chapeaux apparaissent sur les têtes des célèbres duos. Si le genre est resté en marge des courants musicaux plus modernes jusque dans les années 80, les villes lui préfèrant certaines variantes de la samba, de la bossa nova et de la MPB (variété), la sertaneja va gagner tout le pays à la fin de ces années là avec son genre romântico. Celui-ci évoluera à son tour vers les sertanejos plus récents, le dançante, ou encore  le tout dernier né, le universitário.

Quant à sa provenance, il y a des doutes sur l’origine géographique de cette musique, le nom sertanejo, ou au féminin sertaneja, veut dire « du Sertão », ce qui pourrait expliquer ses racines, mais les spécialistes affirment qu’elle est née dans les campagnes de São Paulo, et que c’est de là qu’elle serait partie à la conquête du pays.

Tonico et Tinoco (dans les années 60)

Tonico et Tinoco (dans les années 60)

 

Question : qu’est-ce qui explique un tel succès ?

BG : selon les critiques actuelles, dans ce genre musical, avec ses variantes et ses proches cousins, comme le forró (voir plus loin), ce qui séduit les masses c’est sa thématique facile, la recherche d’un bonheur et d’un idéal également faciles. On est passé d’un genre paysan mièvre et nostalgique à quelque chose qui correspond plus à la réalité urbaine et au modernisme des mœurs. Le genre prône aujourd’hui par ses paroles une existence de fête, de drague et d’alcool, le romantisme ringard a fait place à un langage plus cru, plus direct, bien plus actuel. Car à la base, c’était le romantisme qui dominait, les amours perdus, l’éloignement de la famille, de la terre natale, et tout ce qui pouvait déclencher de la nostalgie. Le virage s’est opéré dans les années 80, la société brésilienne connait alors une importante mutation, la musique sertaneja va donc s’urbaniser pour suivre le mouvement, l’avênement des libertés, l’ouverture sur le monde et la désintégration des valeurs conservatrices et religieuses. Avec la fin de la dictature en 85, la musique connait un nouveau soufle, sans censure, plus ouverte aux influences étrangères, c’est par exemple l’âge d’or du rock brésilien. Puis, les musiques « paysannes », música sertaneja, et forró, arrivent dans les villes. Elles suivent le flux migratoire des gens du nordeste et du centre du pays, partis grossir les quartiers pauvres des grandes métropoles à la recherche de meilleures conditions de vie. Dès les années 90 ils sont des dizaines de duos célèbres, le pays s’éprend de cette musique et de ses interprètes. Le duo Chitãozinho & Xororó vendra 30 millions de disques, Leandro & Leonardo 35 millions, Zezé di Camargo & Luciano 20 millions.

Zezé di Camargo & Luciano

 

Une nouvelle génération de compositeurs et d’interprètes de la musique a conquis les villes et séduit un public bien plus large, plus seulement composé de nostalgiques des campagnes. Le milieu rural est alors idéalisé, l’on a plus besoin d’entendre parler de bétail, de ferme, de rodéo, le romantisme suffit, et les interprètes, jeunes et avec des vêtements de vaqueiros impeccables, deviennent de véritables stars. On accompagne leurs vies privées, ils sont devenus les chouchous de la chanson brésilienne, comme les acteurs des novelas, partie intégrante du quotidien des Brésiliens. C’est ainsi que dans les années 90, tout le pays accompagne le drame du chanteur Leandro, atteint d’un cancer il laisse son frère Leonardo continuer sa carrière en solo. En 2005, un film retraçant l’histoire du duo Zezé di Camargo & Luciano, intitulé « Dois filhos de Francisco » (photo en haut de page) atteint 5 millions d’entrées une semaine après sa sortie (un chiffre exceptionnel pour un film brésilien). Pourtant, Zezé di Camargo & Luciano sont montrés du doigt par les puristes du genre pour avoir définitivement consacré le style « romantisme facile », principalement avec « É o amor », élue chanson de l’année en 1991. Si tous ces duos ont permis de transformer la musique sertaneja en véritable mouvement musical dépassant largement le stade de l’effet de mode, ils sont aujourd’hui devancés par la génération qui a abandonné le principe du duo et rangé les chapeaux au vestiaire. Avec le genre sertanejo universitário, ce sont des chanteurs comme Luan Santana, ou Gusttavo Lima, qui mobilisent désormais le public.

“Homem de família” – Gusttavo Lima

 

Question : sertanejo universitário c’est quoi ?

BG : il y a des noms comme celui-là, ou encore le forró universitário et forró eletrônico, qui ne sont que des coups de marketing pour donner une touche de modernité à ces rythmes. A mesure qu’on introduit des instruments modernes dans ces musiques on nous fait croire qu’on créer un nouveau genre. Le mot universaire est fait pour attirer un public plus jeune et plus élitisé. On dit que ce genre est né dans les fêtes d’étudiants, où pour moderniser le style on y a incorporé des synthétiseurs et guitares électriques. Du coup, le genre est devenu plus pop et il a suffit d’y rajouter des textes plus actuels pour que ça séduise la nouvelle génération. Le sertanejo universitário est donc le dernier né du genre.

Question : et le forró universitário et eletrônico ?

BG : c’est le même principe que pour la musique sertaneja, depuis les années 2000 l’introduction d’instruments non traditionnels, d’un langage actuel, et d’un mélange de genres fait croire que ce sont des genres nouveaux. En réalité il s’agit d’adaptations, la plupart du temps pas très convaincantes, et d’ailleurs bon nombre de ces interprètes passent d’un genre à l’autre sans qu’on fasse vraiment la distinction, c’est le cas par exemple des sœurs Simone & Simaria (voir clip en dessous), qui comptent parmi les grands succès du moment. On est désormais très loin du bon vieux forró de Luis Gonzaga, qui doit se retourner dans sa tombe en entendant ce qu’on a fait de cette musique populaire dont il était le maitre absolu. Le forró est aussi originaire des terres et du nordeste principalement. Il est proche de la sertaneja, mais bien plus dansant. Cette musique a gagné les villes du nordeste bien avant les duos sertanejos modernes. Á l’époque, elle n’existait que dans les bals, les dancings du petit peuple qui allait s’amuser le samedi soir à la ville voisine. A la base les instruments du forró sont l’accordéon, le triangle et le zabumba (percusssion), alors que dans la sertaneja, il n’y avait que les guitares et les voix. Quant au forró eletrônico, il est appelé ainsi depuis qu’on y a introduit des instruments électroniques. Il est bon de signaler que si la musique sertaneja a gagné tout le pays, le forró, dans sa version plus traditionnelle, est resté très attaché au nordeste, c’est d’ailleurs la musique qui anime les fêtes de la São João (Saint-Jean), elles aussi localisées dans cette région.

Amor mal resolvido – Simone e Simaria (duo de forró et de sertaneja) avec Jorge & Mateus (duo de sertanejo universitário).

 

Question : tes conclusions sur la musique brésilienne ?

BG : malgré tout ce qui a été dit dans cette série de textes, qu’on se rassure, le Brésil est un grand pays de musique et regorge de talents. Ils sont certes moins présents sur le devant de la scène, mais qu’on n’oublie pas que ce pays a produit Villa-Lobos, Vinicius de Moraes, Tom Jobim, Baden Powel, Caetano Veloso, Maria Bethania, et des centaines d’autres. Le talent et la créativité sont là, malheureusement bousculés par une réalité commerciale qui a d’autres exigences. Enfin, il faut aussi déplorer l’augmentation constante des décibels, écouter de la musique, ou profiter d’un coin tranquille devient de plus en plus difficile. Le droit au silence n’est pas inscrit dans la constitution ! Y aurait-il un lien entre le cassage d’oreilles et la médiocrité musicale ?

Paredão de som (mur musical), des décibels pour tous !

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