Splendeur et décadence de la musique brésilienne ? (première partie)

Splendeur et décadence de la musique brésilienne ? (première partie)

 On a tous en tête des airs de musique brésilienne, de bossa nova surtout, ou encore de variétés reprises au niveau international, parfois accompagnées de clichés qui ont fait rêver et ont beaucoup contribué à diffuser l’image du pays, comme bien sûr l’inoubliable « Garota de Ipanema », composée par Vinicius de Moraes et Tom Jobim en 1960. Dans les années 80  « Essa moça tá diferente », succès de Chico Buarque datant de 1970, sera diffusée à l’échelle internationale comme musique d’un clip publicitaire vantant les saveurs d’une boisson pétillante. Mais que s’est-il passé depuis, que devient la musique brésilienne ?

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Heloisa Pinheiro, la vraie fille d’Ipanema dans les années 60, celle qui a inspiré Vinicius de Moraes et Tom Jobim.


(Garota de Ipanema – version originale enregistrée en 1970 au café La Fusa à Buenos Aires, avec Vinicius de Moraes, Tom Jobim et Maria Creuza.

 


Clip « Essa moça tá diferente”.

 

Question : depuis les années 80 on entend plus parler de la musique brésilienne, aurait-elle cessé d’exister ?

Bruno Guinard : la bonne musique brésilienne (encore faudrait-il définir ce que veut dire « bonne musique »), n’a pas cessé d’exister, mais elle a cessé d’intéresser le public de masse, par conséquent le business. La musique est dans l’ADN des Brésiliens, le pays regorge d’excellents musiciens et de compositeurs, dans tous les genres, mais ces talents ont de plus en plus de mal à s’exprimer face au raz-de-marée de ce que les spécialistes appellent le « dépotoir musical ». Une enquête récente sur ce qu’écoute les Brésiliens, indique que les succès musicaux, donc ce qui est le plus diffusé sur les ondes, réseaux sociaux et programmes de télé, par conséquent c’est aussi ce qu’on entend dans la rue et autres lieux publics, est à 65% de la musique sertaneja, un genre musicale ringard, qui n’est pas ce qu’on pourrait appeler de la bonne musique (j’y reviendrais plus loin). Les 35% qui restent sont composés de arrocha, pagode, funk carioca, forró universitário, etc, des mélanges de rythmes très en vogue, avec des chanteurs et des musiciens qui pour la plupart n’auraient jamais du monter sur une scène ! Mais bon, ne jouons pas les nostalgiques, et puis il y a la variété, que l’on appelle la MPB (musique populaire brésilienne), où là. fort heureusement, il reste de vrais talents. En dehors de ceux-là et des vieux classiques, très franchement, ce n’est pas avec ce qui se produit en ce moment que la musique brésilienne peut espérer une carrière planétaire ! On est aux antipodes de la bossa nova. Il faut bien le dire, la musique brésilienne n’est pas en forme, on ne se soucie plus de la créativité, ni des voix, ni des musiciens. Certains critiques et spécialistes disent qu’il n’y a plus de paroliers, que le public s’est abêtisé, que la vulgarité s’est emparée des chanteurs, et pire encore, qu’il n’y a plus aucun message en dehors d’inciter le public à boire, draguer, être macho, et que faire la fête est synonyme de bonheur, tout cela avec le plus possible de décibels !

dessin-humoristique

Dessin humoristique reprenant les paroles de la Garota de Ipanema, à gauche ce qu’on disait dans les années 60, à droite ce qu’on lui dit aujourd’hui.

Années 60 : regarde ce que c’est joli, qu’elle est pleine de grâce, cette fille qui vient et qui passe…

Ce que serait la chanson aujourd’hui : nom de dieu de nom de dieu, comme ça tu me tues, ah si je te coince, ah si je te coince, délicieuse, délicieuse…

Caetano Veloso et Gilberto Gil en tournée (2015)

Caetano Veloso et Gilberto Gil en tournée (2015)

 

Question : cette musique de masse n’est-elle pas le reflet de la société brésilienne actuelle ?

BG : il est certain que le pays a changé, et la musique n’accompagne-t’elle pas les époques ? Puis les nouvelles technologies s’en sont mêlées, aujourd’hui on fabrique la musique plus qu’on ne la compose, un clavier se règle pour harmoniser tout seul, une voix se change, tout est plus virtuel que charnel. Commercialement, le chanteur ne vend pratiquement plus de disques puisqu’on télécharge tout, il faut donc qu’il fasse beaucoup de shows, avec des prix d’entrées très abordables, avec forcément énormément de public et de publicité. Face à cette réalité, les critiques de la musique au Brésil ne sont pas tendres, pour eux ce qui se fait actuellement est ce qu’il y a de pire en qualité et en vulgarité, d’un niveau et d’une généralisation qui n’ont pas d’équivalence dans l’histoire du pays. Le pire, selon eux, c’est qu’on ne peut même pas espérer que cela évolue vers autre chose, pour eux tout est à jetter. Alors que le Brésil dans son essence musicale est une succession de mutation et de métissage, il a toujours peaufiné, revisité, amélioré, et ça nous a donné la bossa nova. Quant aux textes actuels, on est bien loin des compositeurs, comme Chico Buarque ou Caetano Veloso, et des grands classiques comme Gilberto Gil, Maria Bethania, Gal Costa, et bien d’autres encore, devenus aujourd’hui les papys et les mamies de la bonne chanson brésilienne. Dans la récente enquête citée plus haut, sur les 100 musiques les plus jouées et diffusées au Brésil en 2016, la moitié parle d’amour (très à l’eau de rose), l’autre moitié est partagée entre le sexe, la fête, et l’alcool, tout un programme !

Zeca Baleiro

Zeca Baleiro

 


Chanson “Lenha” – Zeca Baleiro

 

Question :  cela veut dire qu’il ne reste plus que les classiques et les compositeurs d’hier ?

BG : dernièrement Caetano Veloso et Gilberto Gil ont fait une longue tournée, nationale et internationale, mais on ne peut plus compter sur eux pour apporter quelque chose de nouveau. Plus proche de nous, surtout depuis les année 90, certains talents sont les derniers remparts contre la médiocrité ambiante. Ils appartiennent à la MPB (variétés) parfois au rock, mais aussi à certaines formes de samba. Fort heureusement il reste tout un ensemble de talents ! Parmi eux, pour ne citer que quelques exemples, il y a Zeca Baleiro, un compositeur de grand talent et qui a vraiment innové dans les années 90. Adriana Calcanhoto, Maria Gadú, ou encore Marisa Monte, surtout en trio (« Os Tribalistas ») avec Arnaldo Antunes, et Carlinhos Brown, ont aussi relevé le niveau. Alors, même si depuis une dizaine d’années tous ces talents sont occultés par la médiocrité générale, la bonne musique brésilienne n’est pas morte !

“Os Tribalistas”, Carlinhos Brown, Marisa Monte et Arnaldo Antunes (em 2003).

“Os Tribalistas”, Carlinhos Brown, Marisa Monte et Arnaldo Antunes (em 2003).

 

Eu sei namorar – Os Tribalistas

A suivre : Splendeur et décadence de la musique brésilienne (seconde partie)…

 

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