Le Christ du Corcovado, 85 ans, et pas une ride !

 Et oui, depuis 1931, année de son inauguration, ce christ rédempteur interpelle et émerveille tous ceux qui arrivent à Rio de Janeiro. Ce 12 octobre, jour férié au Brésil (Journée de l’Enfance), il a eu droit à une jolie messe et un gros gâteau avec 85 bougies. Impassible, personne ne saura jamais ce que le plus célèbre des « p’tit vieux » de Rio, pense de ces commémorations, qui au fil du temps l’ont drapé de tous les accoutrements et illuminations, des plus insolites aux plus ridicules. Fameux, c’est indéniable, mais dans le détail, que cache ce personnage si hautement exposé ?

la-montagne-du-corcovado-et-son-kiosque-avant-linstallation-de-la-statue-et-la-construction-vers-fin-des-annees-1920

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La montagne du Corcovado et son kiosque avant l’installation de la statue et la construction vers fin des années 1920

Il faut bien le reconnaître, même s’il n’est pas très conventionnel et plus du tout à la mode sans sa barbe, il n’a de cesse d’attirer des hordes de visiteurs qui se prosternent à ses pieds, plus, il faut le dire, par souci de le cadrer dans une photo, que par démonstration de foi chrétienne. Il semble pourtant tout accepter, même si repose sur ses épaules la très lourde responsabilité d’être le symbole et la carte postale de Rio, et même de tout le Brésil. Car sans lui, Rio ne serait pas Rio, ce serait comme Paris sans Tour Eiffel, impensable.  A ses pieds s’étend la plus belle vue de Rio, déjà en elle-même la plus belle ville du monde pour son site naturel, au bord de la plus belle baie, elle aussi du monde. Que de beautés qui ne pouvaient mener qu’à une place très convoitée sur la liste des Sept Merveilles du Monde Moderne, que Monsieur le Christ du Corcovado a reçu des mains de l’Unesco en 2007.

Un selfie depuis la tête de la statue !Un selfie depuis la tête de la statue !

Un selfie depuis la tête de la statue !

Dans les années 1930, donc juste après son inauguration, les mauvaises langues disaient de lui qu’il ouvrait les bras en signe de refoulement des émigrés, comme un « basta les étrangers ». C’était la grande époque des navires d’émigrés qui venaient par milliers des quatre coins du monde pour s’installer dans ce pays où tout restait à faire. Fort heureusement l’optimisme brésilien a toujours raison des pensées les plus sombres, on a donc inversé la vapeur et aujourd’hui plus personne ne conteste la vraie signification de ses bras grands ouverts, c’est bel et bien un immense welcome que notre bon seigneur du Corcovado lance à tous ceux qui s’en approchent. Et puis il faut bien le dire, il est aussi le protecteur de la ville, c’est lui qui arrête la foudre, ça personne ne le sait, c’est aussi le paratonnerre de Rio. En 2013, par une nuit de forte tempête, il y a même laissé un doigt, sans parler d’une fracture ouverte de sa main droite. Il n’y a pas à dire, il tient bien son rôle de christ auprès des hommes, et n’en déplaise aux non idolâtres, c’est toujours vers lui que l’on se tourne pour les occasions spéciales, que ce soit le baptême des maillots de foot de la seleção pour la Copa 2014, ou encore la bénédiction de la flamme olympique pour les J.O 2016, depuis 85 ans le Seigneur de Rio est miséricordieux avec tous les événements.

En 2013 la foudre s’abat sur le Corcovado.

En 2013 la foudre s’abat sur le Corcovado.

L’idée de construire ce christ est le résultat d’un concours organisé à Rio en 1921, un projet spectaculaire serait retenu et marquerait le centenaire de l’indépendance du pays. C’est l’ingénieur  Heitor da Silva Costa, qui avec sa proposition d’édifier un christ rédempteur remporte le concours. Les habitants de Rio sont alors mis à contribution et en 1926 la construction commence. On fait alors appel à divers artistes, dont le sculpteur français Paul-Maximilien Landowski, qui réalisera sa tête et ses mains en pierre stéatite, plus connue comme pierre à savon. L’inauguration a lieu le 12 octobre 1931 en présence de Getulio Vargas, président du Brésil, de l’Italien Guglielmo Marconi, célèbre inventeur et Prix Nobel de physique (1909), qui, depuis Rio commanda l’allumage du système d’illumination de la statue, et du cardinal Dom Sebastião Leme, représentant de l’église catholique locale.

La chapelle N.S de Aparecida dans le christ du Corcovado.

La chapelle N.S de Aparecida dans le christ du Corcovado.

L’église a d’ailleurs jusqu’à aujourd’hui la main mise sur le christ du Corcovado, une situation qui est toujours un sujet de controverse, mais dont les visiteurs ignorent. Il est vrai que le corps de la statue abrite une chapelle, celle de Notre-Dame de Aparecida qui appartient à l’archidiocèse de Rio. On y célèbre des messes, en général privées, des mariages, des baptêmes ou des événements comme l’anniversaire de la statue. Pourtant, premier problème, le Corcovado est parti intégrante du Parc National de Tijuca, ce qui en fait légalement la propriété de tous les Brésiliens. La polémique enfle par ailleurs, car la chapelle catholique ne peut bien évidemment pas réaliser d’autres rites religieux. Mais si le Corcovado est à tous les citoyens ? N’est-ce pas là du pain bénit à mauvais escient ? Il y a pire, car au fond, le Brésil étant un pays majoritairement catholique et Nossa Senhora de Aparecida, la protectrice de la chapelle du Corcovado, qui oserait contester la légitimité de la  sainte patronne du pays ? S’il ne s’agissait que de cela, l’affaire ne vaudrait même pas une messe. Mais ne dit-on pas que les voies du seigneur sont impénétrables ? Alors comment rendre à César ce dont on est pas sûr que ça lui appartienne ? Car c’est bien de gros sous qu’il s’agit, le fruit de la vente des t-shirts, porte-clés, cierges, posters, médailles et autres pendentifs, et toute une camelote que les touristes se sentent obligés de ramener pour remercier la concierge qui a arrosé les géraniums pendant leur absence. Camelote certes, et du pire des mauvais goûts, mais nous parlons ici d’argent, de millions, et qu’importe la monnaie, des millions c’est toujours beaucoup d’argent. Tous les sanctuaires du monde comptent sur cette source de revenus, et l’archidiocèse de Rio n’a nullement l’intention d’échapper à la règle. D’autant qu’elle a besoin de ces revenus pour entretenir la statue. La mairie de Rio, qui elle administre le site et entretient les équipements publics et les accès, aimerait également participer au partage du butin. Enfin, voilà que des trouble-fêtes venus de l’autre bout du monde s’invitent eux aussi au banquet ; on les avait oublié ceux-là, les descendants du sculpteur Paul-Maximilien Landowski !

Entretien de la statue

Entretien de la statue

D’un coté une mairie et un Parc National qui se sentent lésés, d’un autre un contrat mal ficelé il y a plus de 85 ans avec un sculpteur presque oublié, et enfin un archidiocèse qui s’abrite derrière un titre de donation de la statue, émanant de l’Etat brésilien et datant de 1934. Là, on frôle la novela ! En attendant, cette même statue bénéficie d’infrastructures publiques qui sont entretenues par la grâce, non pas du seigneur, mais des contribuables de la municipalité de Rio. Reste à savoir si l’effort en vaut la chandelle, ou plutôt le cierge. A en croire l’immense majorité des Brésiliens on ne le saura jamais, tout simplement car cette même immense majorité n’a aucune connaissance de ce qui se trame dans les entrailles de ce monument symbole du pays.

Intérieur du christ du Corcovado.

Intérieur du christ du Corcovado.

Du haut de ses 30 mètres, notre christ rédempteur, aujourd’hui Patrimoine de l’Humanité, en aura vu de toutes les couleurs. Des très timides familles cariocas des années 40 et 50 qui venaient à ses pieds le dimanche pour admirer leur ville, aux touristes modernes qui se tortillent comme des vers de terre pour s’encadrer dans des selfies  très approximatifs. Que dire aussi de ses aventuriers des extrêmes, du sport, du journalisme et de la photographie, qui demandent des dérogations à l’archidiocèse (et qui les obtiennent !) pour grimper dans la statue, puis en ressortir par les bras ou la tête afin d’obtenir le selfie que personne n’aura, mais que le monde entier aura vu dans l’heure qui suit sur les réseaux sociaux.

Récemment, alors que j’essayais de me faufiler parmi les visiteurs qui se répandent à ses pieds dans toutes les positions, couchés, bras écartés, ou en l’air, mesurant l’écart des bras pour se cadrer main la main avec le géant, je vis un des vieux gardiens de la statue. Il n’était pas encore borgne et cela m’a surpris, car avec tous ces pouces levés en signe de « tout va bien » et ces bras et doigts qui s’érigent sans arrêt en signe d’originalité pour la pose photo, ça tient du miracle qu’il n’eut pas encore été victime d’un accident de travail. Mais quel bonheur de retrouver ce vieux copain, ce philosophe du Corcovado qui me glissa avec une pointe de nostalgie « avec tout ça, un jour prochain il va baisser les bras, et peut-être même verser une larme »…

Détails de l’oeil du christ du Corcovado.

Détails de l’oeil du christ du Corcovado.

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