«Passez prendre un « cafezinho » à la maison»

« Passez prendre un “cafezinho” à la maison »
« Passez prendre un “cafezinho” à la maison »

Le cafezinho c’est littéralement le « petit café », on le boit en petite quantité tout au long de la journée, et quasiment partout, dans la rue, au bureau, dans les salles d’attente, dans les banques et même chez les pompes funèbres ! Tous ces cafezinhos accumulés, ça en fait 430 millions par jour (quelqu’un les a compté !), ce qui nous amène à 81 litres par an et par habitant ! A titre de comparaison, les Français ne boivent par an « que » 44 litres de leur boisson nationale, le vin rouge ! Il est vrai que le cafezinho a des effets moins nocifs, surtout au volant. Alors, plus prudents les Brésiliens ? Pas si sûr, car le cafezinho n’est pas une boisson si innocente qu’elle n’y paraît, même à petites doses elle est truffée d’effets secondaires, et qui n’ont pas grand-chose à voir avec la caféïne. Voici la face cachée du cafezinho, l’innocente boisson nationale…

Le traditionnel cafezinho.

Le traditionnel cafezinho.

J’en étais dépité, une bonne centaine d’invitations et toujours aucune adresse pour m’y rendre. A chaque rencontre c’était la même chose « aparece em casa para tomar um cafezinho » (apparait à la maison pour prendre un petit café). Au début je me prenais pour un fantôme, car chez moi, seuls les fantômes apparaissent, les gens en chair et en os n’apparaissent pas, ils sont. J’en déduisis alors, à la cent et unième invitation sans adresse, que les fantômes c’étaient eux, ces gens si chaleureux, si avenants, qui invitent à tire-larigot sans jamais fixer le jour, ni l’heure, et encore moins l’adresse ! C’est d’une générosité sans pareil que d’inviter sans que jamais les gens ne puissent venir chez vous, comme on dit  « ça ne mange pas de pain ». Au début cette attitude m’interpelait, je trouvais cela mal élevé et superficiel. Mais en fait il n’en est rien, le cafezinho, au-delà de la boisson en elle-même, est un code de sociabilité, il s’insinue dans les rapports humains comme ses arômes dans l’air, et selon les spécialistes il en a 200 ! Puis un cafezinho c’est léger, c’est doux comme l’invitation qui caresse nos oreilles et nos coeurs comme ses saveurs dans nos goziers. On ne peut rien comprendre au pays si on ne comprend pas la place qu’occupe le cafezinho dans la société brésilienne.

La « copeira », Madame cafezinho.

La « copeira », Madame cafezinho.

 C’est ainsi, qu’à la fois vexé et intrigué, j’ai décidé lors des premiers mois de mon installation au Brésil, d’étudier à fond le rôle du cafezinho, cette boisson qui part toujours sans laisser d’adresse. S’il existait un doctorat en la matière, j’aurais certainement pu l’obtenir tant cette question me taraudait. Mon premier constat fut que la fameuse invitation à prendre un cafezinho à la maison sans donner l’adresse, n’était qu’une formule de présentation. Un peu comme une carte de visite où serait inscrit  « voyez comme je suis chaleureux, ouvert et sympathique et combien je vous apprécie puisque je vous invite à la maison ». Il est vrai qu’au Brésil, malgré cette immense chaleur humaine, qui n’a d’égal que le réchauffement climatique, on n’ouvre pas facilement les portes de son chez soi. Ici on aime et on s’aime dans la rue, au bar, à la plage, ou au motel, quand le cafezinho monte à la tête. On y rencontre ses amis à l’extérieur et si on doit faire une fête, elle ne se tiendra pas à la maison, mais au mieux dans le hall de l’immeuble, au pire dans un « salão de festas », sorte de bunker recouvert de ballons multicolores, dont l’acoustique est à vous faire regretter de ne pas être sourd. Ces fêtes sont d’ailleurs les rares occasions où il n’y a pas de cafeteria, il est vrai qu’il y a tellement d’autres gourmandises à s’empiffrer et que tout le monde est tellement joyeux, qu’on a pas besoin de la carte de visite, pardon, du cafezinho. Quand on est dans une telle fête c’est qu’on a passé le stade du cafezinho. Ce qui n’empêche pas qu’on y fasse la connaissance de gens adorables qui en partant vous inviterons eux aussi pour en prendre un à la maison. Car, qu’on le sache, les scientifiques ont beau nous vanter les mérites ou les nuisances de la caféine, le cafezinho brésilien est fait pour adoucir les mœurs. Il est là pour désamorcer la moindre mine antipersonnel de notre quotidien, là où il y a danger, ou souffrance potentielle, il y a cafezinho. Dans une rencontre où les gens se connaissent encore très peu, il est important de montrer la dite carte de visite, car bien sûr ces moments là comportent des risques, et si cette personne ne nous trouvait pas sympathiques ? Après tout on ne peut pas plaire à tout le monde ! Mais ce qui est terrible avec l’invitation au cafezinho, c’est qu’il a la sincérité mal placée. Car ce n’est pas parce-qu’on vous apprécie qu’on vous invite, mais pour qu’on apprécie celui qui le fait. Et c’est difficile pour lui, car il faut qu’il place son invitation au bon moment, c’est subtile et stratégique car il ne faut surtout pas vous laisser le temps de réagir, l’idéal c’est donc en vous quittant, ce qui vous permet de rester sur cette bonne impression, sans lui faire l’affront de demander son adresse. En général ça marche tout seul, car c’est quand la personne a tourné le coin de la rue qu’on se dit « mince, il a oublié de me donner son adresse ». Demander l’adresse de toute façon ne se fait pas, c’est un truc de gringo qui ne connaît pas encore le pays. C’est très mal vu, je le répète, c’est une invitation de « mentirinha » (pour de faux). La personne vous fait une invitation, c’est déjà un signe de bonne volonté, il ne faut donc pas trop en demander !

A gauche avant le cafezinho, à droite après.

A gauche avant le cafezinho, à droite après.

Une seconde constatation est que c’est  plutôt dans les endroits comportant un risque, une contrainte, ou un côté désagréable, qu’on trouve impérativement le cafezinho. Au bureau par exemple, les occasions de s’ennuyer, de se faire sermonner par un chef ou critiquer par un collègue ne manquent pas. A la banque, pas toujours agréable non plus, d’abord il y a toujours la queue, et que dire quand on a son compte dans le rouge ou qu’on honore plus ses dettes depuis des mois. Le cafezinho adoucit les mœurs, mais aussi l’ambiance. Chez le dentiste c’est encore plus flagrant, rares sont ceux qui s’y rendent sourire aux lèvres en poussant la chansonnette. On souffre chez le dentiste, tout comme pendant une prise de sang, une endoscopie, un examen de la prostate. Heureusement que le cafezinho est là, dans les moments les plus difficiles du quotidien. Je l’ai même vu récemment chez les pompes funèbres et cela est venu couronner mes années d’étude du phénomène, le cafezinho est bel et bien le ciment qui tient toute la société brésilienne, l’empêchant de sombrer dans la tristesse et la dépression que connaissent tous les pays dont le sang de la nation n’est pas fait de café bourré de sucre. Et puis quel symbole, car à l’autre extrémité du cycle de la vie, il y a la naissance, et notre cafezinho est bien là aussi, dans la salle d’attente de la clinique, c’est un cafezinho à la main qu’on s’entend dire que c’est un garçon ou une fille. Normal alors qu’on le retrouve dans l’antre de la mort.

Un peuple est aussi ce qu’il boit, qu’on se le dise. Les Russes marchent à la Vodka, ne sont-ils pas de rudes gaillards toujours prêts à en découdre avec le voisinage ? Le Japonais est au Sakê, et bien s’il était au cafeziinho il n’aurait sûrement pas inventé le hara-kiri ou le kamikaze. Et que dire des Français avec leur gros rouge qui les fait ronchonner à mesure que la bouteille se vide. Franchement, le Brésil est un pays bénit, même si chez les pompes funèbres ça peut paraître très étrange. Mais en fait ça ne l’est pas du tout car le choix d’un cercueil et d’un enterrement requiert du temps. La famille endeuillée doit choisir, comparer les prix, définir le cimetière, les horaires, le jour, il y a forcément attente, et partout où il y a attente, il y a cafezinho.

Carriole à café dans le centre de Salvador de Bahia

Carriole à café dans le centre de Salvador de Bahia

Enfin il y a la rue, là me direz-vous, on n’attend pas forcément. Et bien si, on attend beaucoup dans la rue brésilienne, un autobus, un taxi, un ami, un emploi, une idée lumineuse, un miracle, on peut tout attendre dans la rue. Le cafezinho y est donc omniprésent, il créait d’ailleurs des emplois, au Brésil ils sont trois millions dans le secteur caféier ! Et c’est aussi un métier le cafezinho, une technique, un univers de spécialistes, on a par exemples les « copeiras » qui sont des dames employées dans les entreprises, bureaux et commerces, et dont la seule fonction est de servir le cafezinho aux employés, mais aussi aux clients, et aux visiteurs. La France a ses Madames pipi, le Brésil a ses Madames cafezinho, un métier bien plus hygiénique et souvent très envié, car entre nous, comme planque on ne fait pas mieux. Mais la rue produit aussi son lot d’artistes, de bricoleurs et de débrouillards du cafezinho. Dans toutes les villes du pays des vendeurs ambulants de cafezinho rivalisent de créativé pour attirer le client, se fabriquent et s’aménagent, selon leurs goûts et leurs moyens, des drôles de carioles à la silhouette étroite, pour mieux passer le long des trottoirs et se faufiler entre les gens et les voitures. Ce sont les « carrinhos » de café. Ils vont des plus simples aux plus sophistiqués, équipés de bouteilles thermos ils comptent parmi les plus avancés des véhicules écologiques, car sans moteur, donc 100% non polluants, ils fonctionnent à « propulsion humaine » ! A coté, Cugnot et sa machine à vapeur font figures d’amateurs ! Car les petits gars du Brésil ont inventé leurs propres machines, à la fois commerces nomades et de proximité, et bolides tout-terrain, dont ils sont fiers comme un roi du pétrole le serait de sa Maserati. Ces purs produits de la créativité populaire peuvent être à la fois une œuvre d’art, digne de figurer dans les meilleurs musées du monde, une discothèque, un bar-tabac, et toujours un point de rencontre où s’échangent les banalités du moment, résultats du dernier match de foot, de la loterie nationale, où des affaires politiques que l’on avale toujours moins bien qu’un cafezinho sans sucre.

Le cafezinho national, dans son mini gobelet en plastique !

Le cafezinho national, dans son mini gobelet en plastique !

Ah oui le sucre, élément essentiel puisque sans lui point de douceur ! Le vrai cafezinho, celui d’avant les capsules Nespresso, se prend dans un mini gobelet en plastique blanc, ça c’est le vrai de vrai, dont la moitié est rempli de sucre, j’ai bien dit la moitié. C’est qu’il faut bien ça pour adoucir les mœurs, et puis disons-le, le café destiné au peuple, il n’a pas la qualité Export. Et c’est lá que les Brésiliens sont le peuple le plus créatif de la terre. On exporte le bon grain, ce café bien fort que l’on prend amer dans les bistrots de Rome et de Paris, et vlan, un coup de blues made in Brazil ! Tandis qu’ici, on sirote les restes de la récolte noyée dans une overdose de sucre de canne, avec ça on se tapote le dos, on s’échangent des banalités, on se sourit, et on s’invite sans stress et sans laisser d’adresse ! En somme, on s’adoucit les moeurs tout au long de la journée.

Le cafezinho, cette boisson aux 200 arômes, est donc, avec tout ce sucre, aussi un peu un dessert, une douceur, c’est indéniable. Et quel beau métissage que le noir du café au blanc du sucre ! Il y aurait un symbole là-dedans que ça m’étonnerait pas, d’autant que si c’est le noir l’emporte sur l’apparence, c’est le blanc qui fait avaler la pilule. Puis il n’est pas d’ici ce café, personne n’est d’ici au Brésil, mais tout le monde est pourtant tellement Brésilien. Il vient de la corne de l’Afrique. Enfin ça c’est pour la grande histoire, car au Brésil il y a toujours une face cachée. Et oui, le café n’est pas venu d’Afrique, mais de la Guyane française. Au XVIIIème les nations caféières, dont la France, n’autorisaient pas l’exportation de plans de caféiers vers le Brésil. C’est alors que le gouverneur de l’Etat du Pará, frontalier de la Guyane, eut l’idée d’envoyer un jeune et bel émissaire, Francisco de Melo Palheta, auprès de Monsieur et Madame d’Orvilliers, gouverneurs de la Guyane. Le but était bien sûr de séduire et d’amadouer les d’Orvilliers afin  qu’ils lui cèdent quelques pieds de caféiers. Le charme du jeune sergent-chef Palheta semble avoir plutôt bien fonctionné, en tout cas sur Madame, puisqu’au détour des jardins de son palais à Cayenne, elle lui offrit les précieux végétaux, en le suppliant à genoux de ne rien en dire à son époux. Ah, si la fleurette du caféier était plus grande, on pourrait croire qu’il lui eut conté… En tout cas, si en ce temps là le cafezinho eut existé, M. D’Orvilliers en aurait offert un plein tombereau à son homologue de l’Etat du Pará, et tout cela sans avoir à donner l’adresse de son palais. Tout juste est-il que le cafezinho, aujourd’hui si Brésilien, n’est pas à la base un produit local. Mais n’est-ce pas là toute l’histoire de ce pays et de son peuple ? Un produit national venu d’Afrique par la Guyane, que l’on prend mélangé à un autre produit national venu d’Asie par le Portugal, le sucre. Et si la machine à fabriquer les gobelets en plastique était Allemande ?

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