Jogo do Bicho, la loterie clandestine des animaux

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Défilé de carnaval 2012 le Bicheiro a l'honneur

Fondé en 1892 pour financer le zoo de Rio, le très populaire Jodo do Bicho est entré dans la clandestinité dès 1895. Mais il était devenu tellement populaire qu’il a continué de fonctionner sans jamais être légalisé. Au contraire, en 1946 la législation se durcit et le Brésil interdit les jeux de hasard, faisant fermer tous les casinos du pays. On estime que cette loterie clandestine brasse 13 milliards de Reais par an (4 milliards d’Euros), soit l’équivalent des jeux légaux, comme les loteries fédérales ou les courses hippiques. Depuis 2008 un projet de loi est à l’étude pour légaliser les jeux de hasard au Brésil, dont le Jogo do Bicho.

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Les 25 animaux qui composent le Jogo do Bicho

Question : comment se font les paris ?

Bruno Guinard : il y a 25 animaux et chaque animal correspond à un numéro et à quatre dizaines. En plus de ces dizaines, le numéro gagnant peut s’étendre à deux autres numéros qui représentent des milliers. On peut donc parier simplement sur un animal avec ses quatre numéros, par exemple cheval 41, 42, 43 et 44, si c’est cet animal qui est tiré au sort, on gagne 18 fois le montant de son pari, qui est le plus basique et celui qui rapporte le moins. Mais on peut aussi miser sur les milliers qui sont contenus à la suite de ces dizaines, ce qui peut rapporter 3.000 fois la mise, c’est le montant maximal. Comme il y a plusieurs types de paris et que l’on peut aussi miser sur l’ordre d’arrivée des animaux, les gains peuvent être multipliés.

Question : qui fait le tirage et étant clandestin comment être certain de recevoir sa mise ?

BG :  le tirage est fait par les professionnels et détenteurs de ce jeux, qu’on appelle ici les Bicheiros. Ils n’ont aucun intérêt à tricher avec les parieurs car c’est justement sur une réputation d’honnêteté que s’est organisé cette loterie. Ce qui peut en effet paraitre complétement contradictoire puisque ce jeu est illégal. Mais c’est tout le paradoxe de ce pays où cohabitent toujours deux systèmes, l’officiel et le parallèle. Les résultats du Jogo do Bicho sont d’ailleurs publiés dans les journaux, tout comme le cours journalier du dollar parallèle (marché noir). Ici ça ne choque personne et les Bicheiros sont souvent des personnalités publiques et appréciées car ils financent diverses activités, comme les écoles de samba, par exemple.

Question : où se font les paris ?

BG :  au coin des rues, sur un pupitre improvisé, un carton ou un cageot, avec un receveur assis sur un tabouret. Il lui suffit d’une calculette, de tickets de caisse, d’un stylo, et on repart avec son pari sur un bout de papier. Tout est très précaire, car en cas de contrôle policier il faut fuir très vite. Parfois ça se passe aussi dans des magasins, ou ateliers, le matériel est caché derrière le comptoir. Cette loterie fonctionne principalement sur le bouche à oreille et la connaissance du lieu et des personnes. Les résultats du tirage sont inscrits eux aussi sur un bout de papier accroché avec une épingle à linge sur un grillage ou une devanture, ou tout autre mobilier urbain pouvant servir de support. Les personnes qui reçoivent les paris sont rarement inquiétées car ils gardent un minimum d’argent avec eux, ou de preuves. Par contre, il ont des collègues bien plus discrets, qui sont debout quelque part à proximité, ce sont eux qui portent les grosses sommes d’argent, pour payer les gagnants et convoyer les paris.

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Un lieu de pari du Jogo do Bicho

Question : la police ferme les yeux ?

BG :  les policiers qui circulent dans les rues n’y prêtent pas attention et peuvent eux mêmes être des parieurs. Par contre, à un niveau plus élevé la police déclenche souvent des opérations plus spectaculaires, elle fait des prises et arrêtent des infracteurs, ces opérations ne sont d’ailleurs pas toujours focalisées sur le Jogo do Bicho, mais comme les mafias des jeux trafiquent aussi d’autres produits illicites, comme les armes ou la drogue, il y a souvent un lien entre tout ça. Mais il est très rare que les grands Bicheiros, ceux qui dirigent ces jeux, soient arrêtés. Certains sont poursuivis, mais ils s’arrangent en général pour que ça que l’affaire soit étouffée. Les lenteurs de la justice et la corruption sont leurs meilleurs avocats ! Et, comme expliqué plus haut, ces Bicheiros sont en général à la tête du financement d’activités comme le carnaval, ou de la protection d’une favela, mais aussi plus officieusement encore de politiciens, ils sont donc difficilement touchables. L’un des grands Bicheiros de Rio de Janeiro, Anísio, pourtant poursuivi par la justice, a même été le thème de l’école de samba Beija-Flor en 2012.

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Défilé de carnaval 2012 le Bicheiro a l’honneur

Question : que se passera-t’il avec les Bicheiros si le jeu est légalisé ?

BG : d’abord, même si on en parle sérieusement ces derniers temps, ce n’est pas encore fait. Cette controverse, jeux ou pas jeux, existe depuis très longtemps et aucun homme politique n’a jamais vraiment voulu s’engager dans la voie d’une légalisation. Peut-être craignent-ils des représailles des Bicheiros, ou bien ont-ils des raisons plus pécuniaires, ce n’est pas facile à savoir. En revanche, si les jeux devaient être légalisés, des casinos, des bingos, etc vont se créer un peu partout dans le pays, et les Bicheiros semblent les mieux placés pour y investir, ce ne sera donc pas leur ruine !

Question : pourquoi le zoo de Rio est à l’origine de cette loterie ?

BG :  il a été inauguré en 1888, à cette époque le Brésil était encore dirigé par un empereur et c’est l’un de ses proches, le baron João Batista Viana Drummond, homme d’affaire passionné d’animaux, qui en est à l’origine. A la base c’est lui et l’empereur qui finançaient ce zoo, mais un an après son ouverture le Brésil proclame la république, l’empereur est exilé et le baron ne peut plus faire face aux dépenses du zoo. C’est alors qu’il a l’idée d’organiser des paris pour récolter des fonds. Au début, il faisait placer une couverture sur une cage et les visiteurs parieurs devaient deviner quel animal y était caché. Le succès fut tel, qu’en 1892, il fallut organiser une tombola avec des billets pour mieux gérer et controler les paris. La tombola fonctionnait à l’entrée du zoo, puis elle gagna très vite les quartiers alentours, puis toute la ville de Rio. Le principe était simple, vendre des billets en choisissant l’un des 25 animaux, l’animal tiré au sort permettait à ceux qui avaient parié sur lui de remporter un prix. Malheureusement pour le baron, en 1895, le gouvernement républicain promulgue une loi qui interdit les jeux de hasard. Le zoo reçoit alors des financements de la mairie de Rio qui l’aide à peine à survivre, le Jogo do Bicho, quant à lui, deviendra bien plus prospère que le zoo !

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Billet d’entrée du zoo de Rio en 1895

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Entrée actuelle du zoo de Rio

Question : le zoo avait des animaux domestiques, ou est-ce seulement le Jogo do Bicho ?

BG : A la fin du 19ème siècle les animaux sauvages et exotiques n’étaient pas faciles à se procurer. L’empereur avait bien autorisé le baron Drummond à en importer, mais ce n’était ni simple, ni rapide, ni gratuit. Le zoo est donc très vite recouru aux animaux domestiques, qui de plus, étant moins dangereux, ont permis de mieux pratiquer la première version du jeu, la couverture sur la cage. Le choix des animaux, a d’ailleurs donné naissance à une expression très largement utilisée jusqu’à nos jours au Brésil deu zebra, ce qui peut se traduire par « c’est tombé sur le zèbre ». Comme le zèbre n’existe pas dans le jeu, tomber sur le zèbre veut dire qu’on a perdu, que c’est un coup pour rien.

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