Le culte du corps au Brésil (2ème partie)

Filles plage brésil voyage

Dans une première partie nous avons plus abordé l’historique et le contexte de ce sujet tellement caractéristique de la culture brésilienne, le culte du corps. Mais est-il un mythe dans ce pays, et jusqu’où peuvent aller les Brésiliens dans leur course à la jeunesse et à la perfection physique ? C’est ce qui est abordé dans cette seconde partie.

Question : quelles sont les chirurgies les plus pratiquées au Brésil ?

Bruno Guinard : les quatre chirurgies les plus pratiquées sont les liposuccions (ou lipoaspirations), les implants mammaires, puis viennent les rhinoplasties (nez) et les abdominoplasties (ventre). Parmi les procédés esthétiques non chirurgicaux, celui qui arrive très loin devant les autres est l’application de toxines botuliniques (Botox et assimilés). Le pays pratique autour d’un million et demi de chirurgies esthétiques par an, ce sont les chiffres officiels, mais il existe aussi un « marché noir » de la chirurgie esthétique, et là il est bien difficile d’avoir des données.

Question : les applications de Botox ne sont pas comptabilisées ?

BG : il faut faire certaines distinctions, l’application de Botox fait partie des procédés esthétiques mais ce n’est pas de la chirurgie, on injecte le produit à l’aide d’une seringue, il se range donc dans la catégorie des soins esthétiques comme le peeling, lipofilling, etc. Il existe dans cette catégorie divers soins qui sont pratiqués au laser, ou encore par injection de produits, le but étant en général la diminution ou disparition des rides, ou le raffermissement de la peau. Il faut aussi distinguer dans la course au physique parfait, les activités que l’on pratique exagérément en salle de sport pour gagner des muscles ou les travailler, et celles que l’on pratique plutôt pour des raisons de bien-être ou de santé. Quand on fréquente les plages des villes brésiliennes, on est frappé par le nombre de personnes en pleine activité physique. Mais là on distingue ceux qui modèlent leur corps, et ceux qui l’entretiennent. Il y a bien sûr une question d’âge, les plus jeunes étant les plus attachés à la perfection physique, les plus âgés à la santé.

Question : c’est la guerre à l’âge ?

BG : le Brésil est un pays qui valorise la jeunesse. Il s’est construit avec l’image idyllique d’un nouveau monde où le peuple est dénudé, sain, jeune et sensuel.  Ici on est partisan du « place aux jeunes », à 40 ans on est considéré comme un vieux. Cela ne facilite pas la vie des moins jeunes, la concurrence est rude, sur le plan professionnel, mais aussi sur le plan conjugal. C’est presque une tradition ici que des hommes mûrs abandonnent épouse et famille pour vivre une relation avec une personne plus jeune. C’en est presque caricatural. Les femmes qui approchent ou passent la quarantaine en savent quelque chose. Alors elles réagissent et depuis quelques années, elles sont mieux préparées, plus ouvertes sur la nouveauté, elles veulent tout vivre, faire des rencontres, elles sont plus libres, ce ne sont plus les hommes qui les dirigent, mais le miroir. Le physique devient donc vital pour rester dans le mouvement, il est hors de question qu’elles se laissent aller, il faut qu’elles soient désirables et qu’elles entendent de partout qu’elles « ne font pas leur âge ». C’est la même chose sur le plan professionnel, le physique est généralement déterminant, on préférera quelqu’un de jeune et beau (parfois même s’il est moins compétent). Comme aujourd’hui il existe d’innombrables possibilités pour lutter contre l’âge, les Brésiliens ne s’en privent pas.

Gymnastique matinale sur la plage de Ipanema

Gymnastique matinale sur la plage de Ipanema

Question : ce phénomène touche-t’il toutes les classes sociales ?

BG : personne n’y échappe. Les médias et la publicité touchent toutes les couches de la population, les Brésiliens, quelque soit leur âge ou leur milieu social se sont rués sur les nouvelles technologies, habiter une favela n’empêche pas d’avoir accès à Internet, et puis même si on mange du riz et des haricots tous les jours (plat du pauvre), il faut un téléphone portable dernier cri. Les Brésiliens sont un public et des consommateurs rêvés, ils absorbent tout, si c’est la mode c’est bon à prendre. Ce sont d’ailleurs les novelas qui ont commencé à conditionner les gens, en y introduisant de la pub. Si les actrices et acteurs portaient un vêtement ou un accessoire, tout le monde voulait le même, c’est vrai pour les vêtements, les coiffures, la décoration de la maison, l’alimentation, etc. Aujourd’hui, face à la concurrence (multiplication des chaines de TV, Internet, etc) les novelas élargissent leur champs d’influence en essayant de captiver le public autrement, en montrant des beaux corps, en vulgarisant la sensualité. Depuis une dizaine d’années, l’apparence physique dépasse le concept de la « belle gueule », on dénude les acteurs, on montre des corps parfaits, des muscles, des tatouages, des ventres plats, le vêtement et les accessoires sont passés au second plan ; désormais ce n’est plus l’accessoire ou le vêtement que l’on envie de l’acteur, c’est son physique. Et au Brésil, même si elle perd du terrain au profit de programmes comme les reality show, la novela reste très influente, pauvres et riches  l’accompagnent. Alors bien sûr, il existe le facteur financier, il est évident qu’on ne fréquente pas les mêmes cliniques esthétiques, la société brésilienne est toujours scindée en deux, d’un coté les riches de l’autre les pauvres. Ceux-ci désirent les mêmes choses que les riches, et comme les classes plus défavorisées forment l’immense majorité de la population, ça représente un marché gigantesque. Le business de l’esthétique ne pouvait l’ignorer. Il y a donc une chirurgie et des soins esthétiques plus abordables, mais aussi des salles de sport plus accessibles. Le problème est que souvent, ces cliniques n’ont pas le même niveau professionnel, et en ce qui concerne le marché noir ( cliniques qui fonctionnent sans autorisations), ce sont aussi les conditions d’hygiène et de secours en cas de complications qui sont négligés. Les cas de chirurgies esthétiques désastreux, ou même de décès, sont donc courants. On a découvert récemment que beaucoup de cliniques s’étaient installées de l’autre coté de la frontière avec la Bolivie, pays moins regardant sur les diplômes, les aspects sanitaires et financiers. Et ces cliniques se sont crées essentiellement pour y opérer le public brésilien, les interventions y sont deux à trois fois moins chères.

Liposuccion de l’abdomen

Liposuccion de l’abdomen

Question : même dans ce domaine on échappe pas aux différences sociales ?

BG : c’est incontournable, le Brésil reste un pays socialement divisé. Ceci dit, au cours de ces dix à douze dernières années, une nouvelle classe moyenne est née, elle est donc elle aussi une grande consommatrice de toutes les tendances actuelles, dont les soins et la chirurgie esthétique. Par ailleurs, il est aussi possible de régler une chirurgie à crédit, on peut donc dire qu’aujourd’hui une majorité de Brésiliens peut y accéder. De plus, une partie des chirurgies, si elles sont considérées comme réparatrices, peuvent aussi être prises en charge par la sécurité sociale, cela contribue donc a élever le nombre des interventions pratiquées chaque année.

Question : quels sont les critères esthétiques pour décider d’une intervention  ?

BG : il y a d’abord l’insatisfaction de soi, ou d’une partie de son corps, ou de son visage. A cela s’ajoute la « non conformité » à la tendance du moment, ou à l’image qu’on aimerait avoir et donner de soi-même.  Alors ce qui ne convient pas, on le change. Les critères peuvent être le « modèle » que l’on a choisi de suivre, c’est parfois à la vue de quelqu’un de célèbre qu’on décide, par exemple, d’avoir le même ventre plat. Ce qui est intéressant de constater en regardant le type de chirurgies pratiquées, c’est que celles qui arrivent largement en tête concernent le corps (liposuccions et prothèses mammaires), et non pas le visage. Le visage est donc relégué au second plan, ce qui n’étaient pas le cas il y a 20 ou 30 ans. On peut donc parler aujourd’hui du culte du corps, en tout cas chez les moins de quarante ans, qui sont majoritaires pour ce type d’intervention. Par contre, dès qu’on parle de procédés sur le visage, c’est le contraire qui se produit, ce sont les plus de quarante ans, ce qui correspond bien sûr à une lutte contre l’âge. On a donc d’un coté une population jeune qui court après la perfection physique pour profiter pleinement de tout ce la vie peut offrir « je suis beau, donc je suis », et de l’autre une population qui se bat pour rester dans la course et ne pas « faire son âge ». Les deux se rejoignant dans leur quête de perfection et de jeunesse.

L’apparence physique est associée au bonheur

L’apparence physique est associée au bonheur

Question : quels sont les critères de beauté pour les Brésiliens ?

BG : le Brésil vit dans l’éternel dilemme de sa réalité et de son rêve. Sa population est  largement métisse, pourtant c’est le physique européen qui est le modèle, peau blanche, cheveux lisses, yeux clairs, etc. Pourtant, la majorité des femmes y a des courbes prononcées, une peau mate, des cheveux noirs, elle n’est pas très grande, a les fesses cambrées et des cuisses conséquentes ; et, paradoxe, c’est l’opposée de tout cela, Gisele Bündchen, qui a réussi à conquérir le monde grâce à son physique, et qui sert de référence quand on parle de beauté. C’est une bonne illustration de ce Brésil qui, depuis toujours, vit partagé en ce que le monde dicte et sa propre réalité. Car Gisele Bündchen n’est pas une beauté brésilienne, mais américaine ou européenne, une beauté des défilés de mode, qui répond à des critères bien spécifiques. La Brésilienne de la rue est aux antipodes de ce type physique. Pourtant, cet idéal de la grande blonde mince continue d’influencer les critères, et cela se vérifie à chaque édition des concours de beauté, nationaux ou autres. Pratiquement aucune des candidates n’est noire ou métisse, on leur préférera toujours une blanche aux cheveux clairs et lisses. Pour les hommes, le type physique est aussi la peau mate, les cheveux noirs et lisses, ici on aime les types costauds aux allures un peu sauvages, on apprécie peu les hommes trop sophistiqués. Mais attention, ça ne veut pas dire négligés, bien au contraire.

Question : les « hommes préfèrent les blondes » ?

BG : dans l’image que le pays veut donner, il est en effet encore un peu dans les années 50. Au  quotidien, le physique idéal est plus proche de la réalité du pays, tous les sondages le confirment, le type physique qui excite le plus les Brésilien est le type décrit plus haut. C’est le type physique qu’on appelle ici Cabo Verde (lointaine et infondée référence à l’archipel du Cap Vert). A cela s’ajoute ce que les Brésiliens s’amusent à appeler le « Esporte Nacional », c’est à dire la « bunda » (la fesse), et là, qu’elle soit brune ou blonde, elle aura toujours du succès si elle répond aux critères locaux, bombée, ferme et cambrée. La fesse arrive en seconde place en chirurgie d’implants de silicone. C’est devenu tellement commun que les organisateurs d’un des concours les plus courus du pays « Miss Bumbum » (bumbum c’est paire de fesses, sans aucune vulgarité), viennent d’interdire la participation de candidate présentant des implants ou des injections d’hydrogel. On craignait que le Miss Bumbum ne devienne un concours de chirurgiens plastique !

Miss Bumbum 2015

Miss Bumbum 2015

Question : comment vois-tu l’avenir de la chirurgie esthétique au Brésil ?

BG : au regard des chiffres on peut penser que c’est sans limite, leur nombre ayant augmenté de 90% ces dix dernières années, alors que la population n’augmentait que de 10%. Ceci étant, il faut signaler quelques points qui pourraient faire évoluer cette tendance, soit par un changement progressif des mentalités (une meilleure acceptation de soi-même), soit au contraire une recrudescence de la demande. Un des points est l’augmentation constante des gens en surpoids, ils sont aujourd’hui 52,5%, une augmentation de 10% en dix ans. Si l’obésité est stable à 17,9%, le nombre de personnes en surpoids ne fait qu’augmenter, vont-elles avoir recours à la chirurgie esthétique ? Un autre point est le vieillissement de la population, aujourd’hui le taux de natalité est de 14,40 pour 1000 hab. et le nombre de personnes de plus de 60 ans aura doublé en 2030. Lá aussi que va-t’il se passer, la chirurgie et les soins esthétiques vont-ils tout miser sur la lutte contre l’âge ? A moins que le changement ne soit spirituel ! Le nombre d’évangélistes au Brésil ne cesse d’augmenter, ils sont aujourd’hui 52 millions, soit plus de 25% de la population du pays, en 18 ans cette augmentation a été de 100%, que fera cette population, qui rejette toute forme de vanité ?

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