Dilma Rousseff, destitution définitive et sans surprise

Dilma Rousseff avec ses proches du PT, ce mercredi 31 août lors de l´annonce de sa destitution
Dilma Rousseff avec ses proches du PT, ce mercredi 31 août lors de l´annonce de sa destitution

Ce mercredi 31 août, après neuf mois de procès, le Sénat brésilien a approuvé (à 61 voix pour et 20 contre), la destitution de la présidente de la république Dilma Rousseff. Dans les heures qui ont suivi cette décision, Michel Temer, président par intérim depuis le 12 mai dernier, a été intronisé président de la république à part entière, il a désormais tous les pouvoirs.

Dilma Rousseff quitte le Sénat après 15 heures de débat où elle a présenté sa défense

Dilma Rousseff quitte le Sénat après 15 heures de débat où elle a présenté sa défense

Question : cette destitution était vraiment attendue ?

Bruno Guinard : oui et cela n’a fait que se confirmer au fil des neuf mois de procès. Même si juridiquement la présidente avait la possibilité de s’en sortir, elle n’avait pas la majorité, ni à la Chambre des députés, ni au Sénat, mathématiquement elle était condamnée. C’est d’ailleurs pour les mêmes raisons qu’elle n’arrivait plus à gouverner, c’est ce qui l’a perdu.

Question : que lui reprochait-on ?

BG : elle a été condamnée pour crimes « de responsabilité fiscale », on lui reproche d’une part d’avoir maquillé les comptes publics afin de présenter un bilan plus favorable pour sa campagne présidentielle en 2014 et d’autre part d’avoir souscrit des emprunts sans l’accord du parlement, dans le but de régler la facture de l’Etat. Au fond, rien de nouveau, tous les gouvernements brésiliens ont eu recours à ces pratiques, mais comme elles peuvent être interprétées comme inconstitutionnelles, un président peut encourir des poursuites. Dilma Rousseff est la seconde présidente du Brésil à être destituée pour ces raisons, le premier a été Fernando Collor en 1994, mais lui avait en plus été condamné pour corruption, ce qui n’est pas le cas de Dilma Rousseff. Par contre tous les deux avaient en commun le même manque de majorité parlementaire.

Question : autrement dit quand un président perd la majorité il perd le pouvoir ?

BG : il peut continuer de gouverner par décrets et mener les affaires du pays sans engager de grandes réformes exigeant un vote parlementaire. Mais tout le jeu politique au Brésil consiste justement à ne pas perdre sa majorité, même s’il faut pour cela faire alliance avec ceux qui pensent le contraire de vous. Le problème s’est quand un président affaiblit est incapable de fédérer des forces autour de lui, alors ses alliés le lâchent pour embarquer dans le navire qui semble le mieux à flots. Au Brésil aucun parti ne peut gouverner seul, ce sont toujours des coalitions qui gouvernent, quand cette coalition éclate, certaines de ses composantes peuvent passer dans l’opposition, mais ça peut aussi se jouer au niveau des individus. Dans le cas de Dilma, indépendamment des alliances, six de ses ministres l’ont lâché et ont voté contre elle dans cette procédure. C’est que d’une part elle était affaiblit sur divers terrains, popularité, affaires, économie, etc, et d’une autre qu’elle pas su composer avec le jeu politique. A cela s’ajoute le fait que son mentor Lula, soit lui aussi impliqué dans des scandales, alors qu’il était le seul capable d’articuler le parti et ses alliés et mobiliser la base populaire. Sans Lula, Dilma perdait son principal atout. Tous les deux ont bien essayé de sauver les meubles, mais leur plan de placer Lula dans le gouvernement, en tant que ministre, a échoué (voir articles précédents sur ce blog). Par ailleurs, la situation économique s’est beaucoup agravée depuis 2013 et surtout 2014, on se souvient des immenses manifestations qui ont bloqué le pays dans les mois qui ont précédé la Coupe de Monde. Avec 10% d’opinions favorables, Dilma ne pouvait plus compter sur l’appui populaire, elle s’est fait réélire de justesse en 2014, car à l’époque Lula était encore tout puissant, et aussi parce-que l’opposition à l’époque n’avait pas grand chose à proposer. Enfin, le scandale du Lava Jato n’avait pas encore touché le noyau dur du PT. Dilma s’est fait réélire mais juste après les ennuis ont commencé pour elle.

Dilma Rousseff et Michel Temer

Dilma Rousseff et Michel Temer

Question : qu’on a découvert le maquillage fiscal ?

BG : cette pratique était connue de tous depuis longtemps et, en temps normal, n’aurait pas été une raison suffisante pour la destituer. Mais Dilma a commis plusieurs erreurs, dont une lui a été fatale, elle a rompu l’accord tacite qu’elle et son parti, avaient avec Eduardo Cunha, du PMDB (principal parti du pays et allié du PT), le président de l’Assemblée Nationale de l’époque, troisième homme dans la hiérarchie de l’Etat, juste derrière le vice-président. Dans un jeu de « je te tiens, tu me tiens, par la barbichette », Dilma et ses proches bloquaient les demandes d’ouverture d’enquête contre Cunha, personnage hautement impliqué dans des affaires de corruption, dont le Lava Jato. En contrepartie, Cunha rejettait systématiquement les demandes d’ouverture de procès de destitution émanant de l’opposition. A noter que des deux cotés ces demandes d’ouverture d’enquête sont des pratiques courantes, l’opposition cherchant toujours à pénaliser l’adversaire en lui faisant barrage avec des tentatives de condamnations (le PT quand il était dans l’opposition avait fait 50 demandes d’ouverture de procédure de destitution, aucune n’a abouti ; contre Dilma Rousseff ce sont 40 demandes déposées par l’opposition, dont cette dernière, qui elle a abouti). En acceptant, en fin d’année 2015, une ouverture d’enquête contre Eduardo Cunha, Dilma s’exposait à des représailles de sa part. Ce qu’il fît immédiatement en acceptant une demande de procédure de destitution contre elle. Ce que Dilma ne savait pas, ou n’en connaissait pas l’ampleur, c’est que son vice-président Michel Temer, du même parti que Eduardo Cunha, travaillait contre elle, il avait tissé la toile dans laquelle Dilma ne pouvait que s’empêtrer. Même si elle a cru pouvoir s’en sortir au début, les résultats sont là, Dilma est destituée, Temer est président. Par chance pour le pays, Cunha a été démis de ses fonctions.

Dilma Rousseff avec ses proches du PT, ce mercredi 31 août lors de l´annonce de sa destitution

Dilma Rousseff avec ses proches du PT, ce mercredi 31 août lors de l´annonce de sa destitution

Question : qu’aurait-elle du faire pour sauver sa peau ?

BG : Dilma était face au dilemme de répondre aux médias et à la rue, qui exigeaient des poursuites contre Eduardo Cunha, ou prendre le risque que celui-ci accepte l’ouverture d’une procédure de destitution. En choisissant de le lâcher, elle pensait s’en sortir avec l’aide de son vice-président et de son parti allié, le PMDB (celui de Cunha aussi) avec lequel le PT avait une majorité parlementaire. Ce parti était de très loin le plus important de ses alliés de la coalition au pouvoir. C’est aussi le parti qui a le plus de députés et le plus d’élus au niveau national. Mais Michel Temer a surtout vu dans cette procédure de destitution, une occasion en or de devenir président de la république, la constitution brésilienne lui attribuant ce rôle en cas de défection du président. Pour éviter tout cela, Dilma aurait du avoir une autre attitude dès le début de son premier mandat, sa côte de popularité était tellement haute à l’époque, qu’elle s’est imaginée avoir le champs libre pour gouverner en imposant sa règle du jeu, pourtant contraire à la tradition de l’Etat. Avec Dilma pas, ou peu, de dialogue avec les parlementaires, elle a toujours essayé de faire passer les choses en force. Aucune flexibilité non plus avec le PMDB, son principal allié, qu’il était pourtant vital de chouchouter. Dilma a essayé de faire le ménage un peu partout, dans les ministères surtout, donc aller dans le sens contraire de ce que Lula avait laissé, mettant des gens à la porte, en déplaçant d’autres, ce qui n’a pas été du goût de tout le monde. Les malheurs de Dilma sont donc aussi une question de personnalité, elle a été une présidente trop rigide, trop froide, trop obstinée, qui n’a jamais reconnu ses erreurs et préféré prendre des décisions seule, sur lesquelles elle-même tergiversait, ce qui a eu pour but d’irriter ses proches, et surtout de faire traîner les choses, donc de perdre en efficacité. Ne pas laisser beaucoup de place à la négociation est un gros défaut à Brasilia. En cela, elle s’est distinguée de tous ses prédécesseurs et ça lui a été fatal dans un pays où règne le plus absolu clientélisme. Si au moins elle avait bien géré la crise et le pays, elle aurait pu imposer sa personnalité, mais sous ses mandats la situation du pays s’est tellement aggravée, qu’elle en est aujourd’hui considérée comme la principale responsable et tous ceux qui, dans les hautes sphères de la politique, ont pu se venger d’elle, l’ont fait sans état d’âme.

Question : peut-on dire que cette destitution est plus politique qu’autre chose ?

BG : aujourd’hui, personne n’a apporté la preuve concrète des crimes qui lui sont reprochés. Pendant ces mois de procédure, de nombreux experts de tous bords politiques se sont affrontés sur toutes les questions techniques, juridiques, constitutionnelles, etc, et aucun n’a été plus convainquant que l’autre. Il ne fait donc aucun doute que cette destitution est politique et c’est sur cette base que la présidente et ses défenseurs ont allégué le coup d’Etat constitutionnel.

Michel Temer, ouf, enfin dans le fauteuil...

Michel Temer, ouf, enfin dans le fauteuil…

Question : est-ce un coup d’Etat ?

BG : c’est surtout une farce ridicule qui a fait perdre du temps à tout le monde. Une procédure dont l’issue est déterminée à l’avance n’est qu’une mascarade. Bien sûr, nombreux sont ceux au Brésil qui ont cru à une procédure impartiale, où les juges, députés et sénateurs, se basent sur des preuves et des faits. Aujourd’hui tout le monde a compris que c’était joué par avance, que le jeu était truqué, ce qui n’est pas fait pour redorer le blason d’une classe politique déjà tellement ternie et sans aucune approbation populaire. Personne ne pleure Dilma, mis à part ses proches partisans, mais personne n’applaudit Temer non plus, donc attendons les présidentielles de 2018 pour oublier ce mauvais numéro de cirque où le dompteur s’est fait dévorer par le lion sous les yeux médusés des spectateurs.

Question : que devient Dilma et le PT après cette destitution ?

BG : le PT ne gouverne plus depuis que Temer a assumé l’intérim en mai dernier et le vote d’hier le confirme constitutionnellement. Après 13 ans au pouvoir il se retrouve dans l’opposition et le moins qu’on puisse dire c’est qu’il n’y est pas entré par la grande porte. Sa présidente destituée, son principal allié perdu, et Lula, son chef historique, empêtré dans des affaires qui pourraient bien le mener en prison. Il n’est donc pas en grande forme pour préparer et affronter les présidentielles de 2018. Pour Lula et la base traditionnelle du PT la chute est amère, alors qu’ils pensaient que Lula avait été génial en propulsant Dilma au pouvoir, on s’aperçoit que ce fut sa pire erreur, puisqu’elle n’en a fait qu’à sa tête et emporté tout le monde dans la tourmente. Pour Lula et le PT, Dilma est aujourd’hui un boulet dont il va falloir se débarrasser avant 2018. Quant à la désormais ex présidente, elle ne s’est pas confiée sur ses projets, mais, même si ses avocats ont fait appel de la décision et exigent un nouveau jugement, tout indique que sa carrière politique s’arrête là.

Question : Michel Temer peut-il créer une nouvelle dynamique ?

BG : il est aussi détesté dans l’opinion publique que ne l’est Dilma Rousseff et ce n’est pas en ayant agi comme il l’a fait qu’il va devenir populaire. L’immense majorité des Brésiliens le considère comme un traître, y compris ceux qui sont opposés à Dilma, bien sûr ça les arrange qu’elle soit destituée, mais ce n’est pas ça qui fera de Temer un président apprécié et légitime. En tout cas, si la notion de coup d’Etat est discutable, ce qui est clair c’est que le départ de Dilma est loin d’être une révolution. Il ne s’est rien passé de plus au Brésil, avec cette destitution, que le remplacement d’un gang par un autre. Reste à savoir si le gang qui vient de s’installer à Brasilia sera plus efficace que le précédent pour gérer la crise et remettre le pays sur les rails, c’est le seul espoir qui subsiste, car en éthique le pays n’a rien gagné, bien au contraire. Il faut savoir que sur les 81 sénateurs qui ont voté mercredi la destitution définitive de Dilma Rousseff pour maquillage fiscal, 60 sont impliqués dans des affaires de corruption… Alors il est vrai qu’en matière de malhonnêteté, ces élus ont jugé en toute connaissance de cause !

Michel Temer, la tête dans les étoiles...

Michel Temer, la tête dans les étoiles…

——————————————

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *